PARTAGER

Paris, à l’hôtel habituel de l’écrivain, dans le 7e arrondissement : Jim Harrison se prête au jeu de l’entretien devant une Vittel, ce qui ne laisse pas d’étonner. Qu’on se rassure : quelques heures plus tard, il part pour la Bourgogne, chez son compère Gérard Oberlé, où il retrouvera les livres et, géographie oblige (le marché gastronomique de Moulins-sur-Allier n’est pas très loin), le vin. La voix est grave, les rires profonds, la parole vive. Rencontre.

Chronic’art : Vos deux recueils poétiques, Lointains & Ghâzals et Lettres à Essenine, rappellent l’attention que vous semblez porter au chant poétique, à sa force et à sa spontanéité, via le forme ancienne des ghâzals poétiques par exemple.

Jim Harrison : J’ai découvert le ghâzal à travers le poète Senghor. Le ghâzal, c’est pour moi une forme de soufi, ça ouvre mon coeur et tout coule à flot, comme une rivière. Cette forme de poésie m’a obsédé. J’ai eu des soucis au moment de la publication du livre aux Etats-Unis, car on m’a reproché d’être pro-arabe, alors que c’est avant tout la forme de ces poèmes qui m’intéresse. J’ai rencontré une fois Nahal, la femme de Jean-Claude Carrière, qui pouvait réciter de mémoire, une heure durant, la nuit en regardant la rivière, ces poèmes écrits depuis 800 ans ! J’en avais la chair de poule.

Vous parlez de votre « désir d’être chair » dans En marge, ce qui peut évoquer d’autres écrivains, comme la française Colette. Cette passion pour la sensualité concerne-t-elle autant les nourritures terrestres que la langue ?

Un professeur m’a donné à 16 ans des livres de Colette et ceux de Moravia en parallèle. Pour moi, la même sorte de sensualité s’en dégage. A cet âge, la sexualité est difficile, mais en découvrant ce monde et ces livres là, j’ai pris conscience que rien n’est séparé : l’amour des femmes, de la nourriture et celui du langage. Il y a aussi ce poème de Rimbaud, où lui et une jeune femme s’amusent dans une pile de vêtements. La dernière phrase, « Et alors j’étais perdu dans l’immense tristesse de la nuit », c’est pour moi la juste expression de la sensualité. Dans mon nouveau roman, j’explore d’ailleurs toutes les gammes de la destruction humaine que sont l’envie, le sexe, la religion. Je retombe dans Balzac !

Pensez-vous toujours que l’on oublie que « nous sommes la nature aussi », une phrase de Shakespeare qui revient à plusieurs reprises dans vos Mémoires ?

Vous savez, les êtres humains sont schizophréniques. Un prêtre doit par exemple se convaincre qu’il n’est pas un être sexué.
Mais c’est aussi un chimpanzé, un être qui vient de la nature ! Pourtant ce prêtre doit prétendre qu’il n’est pas naturel. Moi, quand je suis dans la nature, je suis dans mon propre corps, entouré de mes chiens. Seule la nature est capable de me guérir de mes déceptions, de mes blessures. Etre avec elle me délivre de tous mes tourments. Tout cela a commencé quand j’ai perdu mon oeil : je suis alors parti me retirer dans la nature. A 7 ans, j’allais passer la nuit dans la forêt, mes parents ne s’inquiétaient plus. Aujourd’hui ç’est toujours la même chose…

Dans la quête des sens de vos Mémoires, le souvenir est-il d’abord visuel, olfactif, gustatif… ?

Tous mes sens y sont associés, on en a cinq et même plus je pense. Chez les bouddhistes, on dit qu’on a des sens à travers tout le corps, c’est un peu comme ce que dit Proust avec sa petite madeleine. Le souvenir, ça peut être pour moi des lilas ou un chien qui me rappelle celui que j’avais à cinq ans et tout d’un coup, j’ai à nouveau cinq ans. Il y a à chaque fois des milliards de choses qui passent dans les neurones, tout peut être connecté, ça fait comme un grand synopsis. J’ai lu dans un livre écrit par un Prix Nobel que la principale différence entre le cerveau et l’ordinateur, c’est que le cerveau ne fonctionne pas sur un mode binaire mais que c’est un grand chaos. On nous entraîne à avoir des perceptions du passé qui sont souvent les mêmes. Le poète doit se dégager de ces perceptions figées, il doit se créer son propre monde de perceptions. Tout le monde a ainsi pu penser que Rimbaud était fou mais lui justifiait son « dérèglement de tous les sens » par le fait d’accéder à quelque chose de nouveau. Si on se comporte comme un bourgeois par contre, on n’arrive qu’à du banal, du déjà vu.

Le dehors et le dedans semblent fasciner vos mots et souvenirs, notamment vos moments de lecture : le souvenir d’un livre, d’un auteur est par exemple toujours lié à celui d’un lieu…

Bien sûr, c’est un mystère qui me rend fou, cette association du dehors et du dedans ! Dans mon deuxième livre de poésie, je m’occupais justement de ce sujet, et surtout du problème de la localisation, du « terroir ». En fait, j’ai toujours fait des associations. Quand j’étais jeune, j’associais Rabelais avec une histoire qui m’est arrivée avec des amis d’enfance. On a cassé un cadenas pour accéder au puits d’eau qui alimentait le village où on était et nous sommes presque tombé dans un tuyau. On pensait que ce tuyau nous amènerait au centre de la Terre… Rabelais est toujours pour moi associé à cette histoire de puits. Quand je passe devant une boutique de livres anciens, je pense à Rabelais et donc à ce puits.
Ce sera toujours vrai. Quand j’écoute Cesaria Evora, je me retrouve sur une plage de Bahia et je vois cette « spanish girl », avec un très beau fessier… A chaque fois, une chose en amène une autre et en suggère encore d’autres. Beaucoup d’images surgissent aussi quand je passe au cimetière Montparnasse. C’est un système infini. Bachelard parle de ces réminiscences, que ce soit en mangeant des fruits de mer, en voyant des portes ou quand vous êtes dans la forêt, la nuit, et que vous regardez la lumière jaune dans votre appartement.

Vous dites avoir recherché le « petit » après le gros, et aujourd’hui ? Portez-vous toujours un intérêt certain pour la science, la botanique… ?

Oui, mais tout cela a quelque peu changé. Hier par exemple, j’ai été à Bagatelle où ils ont une collection de 1 200 sortes de roses différentes. Tout d’un coup je me suis dit : « Mais pourquoi devrait-il y avoir autant de roses ? » C’est pareil pour l’être humain, il y a des milliards de cellules, qui sont chacune composées de différentes indications… Mais pourquoi ?

Ces Mémoires ont-ils aussi été pour vous une manière d’interroger la peur humaine et les terreurs qui vous ont hanté ?

C’est en partie vrai car quand on pense à notre vie, on pense à cet énorme sac à dos qui nous écrase. Ecrire ces mémoires, c’était une manière de se débarrasser de ce paquet. C’est comme ces petits garçons en France qui marchent avec leurs cartables trop lourds pour eux. Sur le campus où j’étais, à 19 ans, je portais mes cahiers empilés sur un bras. En descendant vers la rivière, j’ai eu tout d’un coup ce sentiment de ras-le-bol, j’ai tout jeté par dessus bord. J’ai fait ça parce qu’à l’université vous avez des larmes d’ennui qui coulent sur votre visage, vous ne pouvez pas continuer comme ça. Vous mourrez d’ennui…

Certains instants de votre vie, comme vos fuites et vagabondages, vous ont formé à l’art du mensonge : cet apprentissage a-t-il un lien avec le désir de fiction ?

Oui, tout a fait. J’ai d’ailleurs eu beaucoup de difficultés avec le journalisme au début, où tout ce qu’on écrit se doit d’être vrai. Je continue à en faire maintenant, mais d’une manière plus impressionniste, car je ne veux pas être limité par ce que les gens croient être la réalité. Lorsque j’ai offert une nouvelle voiture à ma mère, elle m’a regardé en me disant : « Tu as gagné beaucoup d’argent avec tes mensonges ! » (rires)
Certains écrivains sont venus aux livres par le dessin, d’autres par le reportage ou le cinéma : comment votre passion boulimique pour la Bible vous a-t-elle amené à la littérature ?

L’ancienne version, la Bible du Roi James, est un magnifique texte de prose. Une nouvelle traduction est en cours, mais la langue y est stupide. On ne peut pas rendre la gloire de la religion avec un tel langage ! Pour moi, la beauté est dans la langue, elle n’est pas dans l’idée. Par rapport à la religion, quand vous abandonnez la religion orthodoxe, vous le faites pour vous consacrer à la religion de votre art. A l’âge de 15 ans, je voulais devenir ministre du culte ou missionnaire, pour partir de là où je vivais, par exemple en Afrique. Mon pasteur m’a dit : « D’accord, mais tu ne peux pas écouter Mozart ! » J’ai alors pris conscience qu’il y a un problème avec la religion si elle n’est pas d’accord pour que j’écoute Mozart, car sa musique, c’est aussi la gloire de Dieu, et les fesses d’une femme aussi. La religion passe son temps à dire « non, non, non », alors que l’artiste, lui, dit « oui » à la vie. Le matin, j’aime me promener jusque chez un caviste, de l’autre côté des Invalides. Sur le trajet, je passe devant des restaurants. En voyant les menus, je me dis souvent « c’est merveilleux, c’est comme si les menus étaient de la poésie ! ». Quand j’arrive devant cette boutique de vins, voir toutes ses bouteilles, c’est presque comme une peinture…

Quel est votre regard actuel sur la littérature française ? L’aimez-vous autant que le Bandol ?

Je peux lire les journaux en français, mais les romans, c’est trop subtil. En ce moment, aux Etats-Unis, il n’y a d’ailleurs quasiment plus de traductions, même si ça recommence un peu. Un colloque où je me suis rendu en Floride a réuni une vingtaine d’écrivains français, quelque chose se fait aussi au Nebraska. Les Etats-Unis le faisaient avant, mais aujourd’hui c’est aussi un problème politique. C’est une époque assez dangereuse. J’attends impatiemment les traductions. Et puis il y a aussi la vénalité, la gourmandise des éditeurs, qui ne veulent faire que des best-sellers. Quand j’étudiais, la littérature française contemporaine était traduite, il y avait par exemple Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute… Je pense que la littérature n’est pas quelque chose de national mais d’international. Si c’est intéressant, je veux le lire ! En fait, j’ai été influencé par tous les grands écrivains, enfin, tous ceux que j’ai pu lire.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de En Marge de Jim Harrison.
Relire notre entretien avec l’auteur réalisé en juin 2000
Jim Harrison : En Marge (Christian Bourgois) ; Lointains & Ghâzals et Lettres à Essenine (10/18), traduit de l’américain par Brice Matthieussent.
Larry Clark (Kids, Bully) devrait réaliser prochainement une adaptation de l’épopée rock’n’roll seventies Un Bon jour pour mourir. Voir en archives nos critiques de l’Eclipse de lune de Davenport et La Route du retour