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Les triturations qu’impose à sa guitare le compositeur, improvisateur et producteur portugais Rafael Toral comptent parmi les travaux les plus passionnants en musique ambient. Alors que le label Tomlab publie ses Early works, entretien avec le guitariste sur les rapports à son instrument, au son, ses influences et activités parallèles.

Chronic’art : Comment parviens-tu à toujours renouveler ton langage musical à partir d’un matériau a priori si pauvre (pas de mélodie, de structures apparentes, uniquement du son, des tonalités étirées et vibratiles) ?

Rafael Toral : Ta question présuppose un cadre de pensée qui n’est pas le mien. « Uniquement du son », voilà justement le matériau véritablement inépuisable. Tu désignes le manque de mélodie et de structure apparente comme une limitation. C’en est une, mais uniquement pour les musiciens dont l’approche musicale est fondée sur les notes et les structures. Il en va ainsi de notre tradition musicale : penser la musique en termes de mélodie et une fois posée, trouver un son qui puisse la servir. Les structures sont également conçues pour être remplies de sons après coup. Mais il existe une toute autre approche musicale, qui se fonde sur le son. Pour moi, ainsi que pour beaucoup de musiciens en activité aujourd’hui, le son est ce qui vient en premier, la musique n’étant qu’une résultante du son. Des mélodies peuvent apparaître… mais pas obligatoirement. La musique se loge à l’intérieur et autour des sons et ne peut être conceptualisée séparément de ceux-ci, comme on le fait dans une approche fondée sur les notes.

Autour de toi, quelques guitaristes brillants (Oren Ambarchi, Kevin Drumm, Dean Roberts, C. Fennesz, Keith Rowe) modifient constamment la manière dont leur instrument archétypal est perçu. Parmi les noms cités, duquel te sens-tu le plus proche ? Et quels sont tes guitar heroes ?

Tous les gens que tu cites sont des amis. J’ai joué avec chacun d’entre eux, sauf Oren. On partage tous quelque chose, mais on se distingue tous, et je ne me sens pas plus proche de l’un que des autres. Pendant longtemps, j’ai été un grand fan de Kevin Shields. Maintenant, sans aller jusqu’à le qualifier de guitar hero, Manuel Mota est en train de devenir l’un des guitaristes les plus intéressants au monde, à mon avis. Il possède cette qualité extrêmement rare de maîtriser une approche qui ne soit basée ni sur les notes ni sur les sons, mais sur les deux à la fois. En un instant, il est capable de tisser des textures labyrinthiques uniquement avec ses mains, sans effets.

Dans tes morceaux, on peine souvent à reconnaître le son des guitares, comme sur Desirée, cette splendide ouverture sur Violence of discovery… (Touch, 2001). Est-ce que tu es encore inspiré par les possibilités offertes par la guitare et le matériel analogique ?

Bien sûr, tout dépend de la manière dont tu te représentes la guitare et de ta capacité à proposer une approche nouvelle. Par exemple, Desirée a été joué avec un moteur électrique que j’avais pris sur un walkman et à l’aide de bandes de caoutchouc que j’avais collées dessus, j’ai guidé les cordes en explorant lentement les harmoniques aiguës.
Maintenant que la musique électronique s’est démocratisée, tu pourrais sans problème faire du DSP et composer tes drones sur un laptop. Tu y as déjà songé ?

Ecoute, la technologie est là pour nous aider à faire ce que l’on veut. On n’est pas là pour servir la technologie. Avant, on faisait des albums de 40 minutes environ, la longueur moyenne d’un LP. Maintenant, les albums durent 70 minutes. Bientôt, on trouvera des albums audio sur des DVD. Et alors, est-ce que cela veut dire que l’on fera des albums de 4 heures à chaque fois que l’on veut sortir un disque ? Et puis tu as raison : se mettre au DSP serait une facilité. Trop simple, c’est pas drôle.

Hormis quelques noms (Carlos Zingaro, Nuno Rebelo ou Manuel Mota), la scène musicale portugaise est très mal connue en France. Comment la décrirais-tu ?

Je pense que la scène portugaise souffre de deux faiblesses. La première vient de ce que le public est très limité, donc insuffisant pour monter quoique ce soit. La seconde vient de ce que la plupart des musiciens portugais se satisfont de faire de la musique à une échelle nationale et non globale. Donc la scène portugaise peut sembler correcte localement, mais lorsqu’on la compare à ce qui se fait dans le monde, elle paraît bien pâle. Mais on trouve quelques musiciens portugais qui font du bon boulot à une échelle globale. Les plus importants sont Sei Miguel et Manuel Mota.

Des musiciens comme Nuno Rebelo ont-ils eu une grande influence sur toi ?

Nuno Rebelo a été très important pour moi à mes débuts. Il m’a fait découvrir des pratiques musicales plus élaborées ainsi que de nouveaux compositeurs.

Parallèlement, as-tu été influencé par les minimalistes américains comme Phill Niblock ou Pauline Oliveros, ou bien par Brian Eno ? Et le rock dans tout ça : Sonic Youth, My Bloody Valentine ?

Ni Niblock ni Oliveros n’ont compté pour moi. Mes grandes influences ont été John Cage, Alvin Lucier. Eno, bien sûr. Et oui, Sonic Youth et My Bloody Valentine également.

A un certain stade, on n’imagine que tu as dû te sentir frustré de voir tes travaux mal distribués. Aujourd’hui, tu sembles être au coeur d’un réseau cosmopolite d’artistes. Comment es-tu rentré en contact avec les gens de Sonic Youth ou Mimeo par exemple ?

J’ai passé près de dix ans dans un relatif isolement, mais je savais que ça faisait partie du jeu, je ne me suis jamais autorisé à me sentir aigri. J’ai été invité à participer à un concert de Mimeo à Cologne, et à la fin du concert, il a été décidé que les gens qui avaient joué ce soir-là seraient les membres permanents de Mimeo. Quant à Sonic Youth, je les ai rencontrés au moment où ils jouaient à Lisbonne pour la première fois en 1993. Je leur avais demandé de prendre pour leur première partie Tina & The Top Ten, des amis dont j’avais produit l’album.

Jim O’Rourke prépare la sortie sur son label Moikai d’un disque que tu as enregistré avec Phill Niblock (Guitar too, For four). Enregistrer avec ce maître était quelque chose que tu avais envie de faire depuis longtemps ?

Phill Niblock est l’un de mes meilleurs amis. La première fois que je l’ai rencontré en 1992, mon chemin était déjà tracé. Je trouvais que ce que Phill faisait d’un morceau de guitare était très intéressant, mais j’étais loin d’imaginer le chef-d’oeuvre monumental qu’il allait produire. Bien sûr, j’ai été très heureux lorsque j’ai appris la sortie du disque.

Est-ce qu’il y a encore des musiciens, des improvisateurs avec qui tu aimerais travailler ?

Je garde espoir de faire quelque chose avec l’un des membres les plus intéressants de Mimeo, Jérôme Noetinger. Il avait cette idée il y a quelques temps… Un autre projet est aussi en attente depuis longtemps : un enregistrement avec le guitariste islandais Hilmar Jensson (qu’on retrouve sur la compilation Strings and stings 2 – parue sur FBWL, ndlr). J’attends avec impatience une nouvelle rencontre avec Manuel Mota. Et bien sûr, je trépigne à l’idée de collaborer à nouveau de façon régulière avec le maître Sei Miguel.

Propos recueillis par

Lire notre chronique d’Early works