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Michka Assayas a suivi, en octobre 2000, au coeur de la foule le concert de Radiohead sous le chapiteau installé par le groupe à Saint-Denis. Il a écrit ce texte aussitôt rentré chez lui. Impressions.

J’avais assuré mes arrières en achetant mes billets à la FNAC juste avant de partir en vacances. « Soyez-y tôt », m’avait prévenu la fille au guichet d’un air assuré. Bref, m’y voilà. Une zone d’entrepôts à Saint-Denis, une grande aire bétonnée, un grand chapiteau bleu nuit. Une fois passé les barrières, attrapé la douzaine de flyers que vous tendent des gamins polis, franchi le troupeau clean des employés avec « sécurité » inscrit en grosses lettres sur leur blouson rouge, vous errez dans un décor qui évoque la zone de fret un jour de grève, ou bien un dimanche. Quand je découvre qu’il n’y a pas de sièges et qu’il va falloir rester debout devant la première partie, l’entracte et tout le concert de Radiohead, j’ai un mouvement de recul, et même d’angoisse. L’âge, sans doute. Sigur Ròs (un groupe islandais) est sur scène. Je les distingue difficilement. Suspendus aux cintres, trois petits écrans côte à côte diffusent de gros plans du chanteur et guitariste. Sa voix est haute et plaintive, et la musique évoque une sorte de jelly triste et rêveuse. Il plane une ambiance d’abattement languide, parfois trouée par les longs gémissements du chanteur qui passe tristement un archet sur sa guitare. On les écoute gentiment, mais on ne les rappelle pas.

L’entracte me permet d’observer le public. La moyenne d’âge est extrêmement jeune, et il me semble que les plus de vingt-cinq ans sont en minorité (d’ailleurs, en récupérant ma voiture au parking, je m’apercevrai qu’ils sont venus de toute la France). L’allure est modeste, effacée, les mines sérieuses, concentrées : une étrange impression de solitude en groupe accentuée, peut-être, par quelques personnes isolées parlant dans leur portable. Durant le concert, d’ailleurs, quelqu’un tendra le sien au-dessus de sa tête, dans un geste dérisoire (on faisait ça autrefois avec les magnétos-cassette), pour faire rêver -ou baver- son copain resté, j’imagine, seul devant sa télé. Une techno en boucle résonne sourdement tandis que convergent des jeunes gens un peu plus « habillés » (je repère un jeune « executive » élégant en costume sombre avec sa copine chic et fine à l’air tragique).

Quand le noir se fait et que montent les acclamations de rigueur, je perçois une très belle phrase jouée par quelques violons, qui rappelle (à mes oreilles incultes) Bartók. Je pense à l’admiration proclamée du guitariste Jonny Greenwood pour Olivier Messiaen. Tout de suite, quelque chose m’étonne dans la façon de bouger de Thom Yorke. Il se secoue comme un serpent ou plutôt, voilà, c’est le mot, il ondule. Oui, il ondule, et quelque chose me fait penser à la musique orientale, à Nusrat Fateh Ali Khan.
Les petits écrans qui diffusent de gros plans en noir et blanc le montrent l’oeil clos, en train de plonger dans une espèce de transe calme. On n’entend guère la guitare -les guitares-, mais, en revanche, on perçoit quantité de sonorités rythmiques, de percussions électroniques, d’ondulations répétitives. Une ligne verte vient osciller au gré des pulsations sur un large écran tendu au-dessus de la scène. Je reconnais la vibration désuète des ondes Martenot. Un insert nous montre d’ailleurs Jonny Greenwood cassé en deux en train d’en actionner les commandes. Je trouve ça beau, même si la voix de Thom Yorke, claire, ne me semble pas suffisamment mise en avant.

Le refrain d’une des premières chansons dit quelque chose comme « doing your best is good enough », avec cet accent de déploration si communicatif, à la nuance d’écoeurement, qui déclenche à chaque fois en moi quelque chose d’indicible. Très vite, arrivent Airbag, (Nice dream) et une version presque légère, désinvolte, de Paranoid android. Après, les nouveaux morceaux défilent, trop vite, sans laisser le temps d’être saisis. L’un d’eux est chanté par Thom au piano. Il met ses mains en porte-voix et quelque chose prend forme devant nos yeux et nos oreilles : on a le sentiment qu’il découvre en même temps que nous ce fragment de mélodie, ainsi que la façon de la chanter, capté lors d’un rêve fugitif. Je pense au début de Strawberry fields forever, surtout dans la version démo de l’Anthology, où Lennon chante à la façon d’un bluesman visité par des esprits. Mais voilà, le morceau a tout juste le temps de commencer qu’il a déjà disparu. Quelques-uns de ces nouveaux titres donnent la même impression : des fulgurances livrées telles quelles, puissantes comme un parfum. Un morceau non identifié se développe comme un rap hypnotique, auquel le rythme seul permet de tenir. Les écrans montrent la main de Jonny Greenwood manoeuvrant des boutons. Le groupe semble inventer quelque chose devant nous, capté en studio au bon moment -celui où tout prend subitement forme.

Peut-être Radiohead a-t-il trop cherché à associer l’auditeur au processus de création, et pas assez à son résultat. Peut-être. Mais alors pourquoi l’envie d’y retourner est-elle aussi forte aussitôt le concert terminé ? Entendre des gens aussi doués et honnêtes occupés à chercher l’inouï -et à le trouver parfois-, a quelque chose d’exaltant qui fait chaud au coeur.