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A l’occasion de la sortie d’un énième disque exceptionnel, le magnifique Spokes, rencontre avec l’essentiel duo anglais Plaid, Ed Hanley et Andy Turner.

Chronic’art : Spokes a l’air d’être un exercice très restreint par rapport aux deux albums précédents, qui étaient très généreux, qui partaient dans tous les sens, peut être même trop…

Ed Hanley : Rien de volontaire là-dedans. Emotionnellement, on ne s’est empêché de rien, c’était un travail de composition très spontané. Ce qui est sûr, c’est qu’il est beaucoup plus homogène, beaucoup moins éclaté.

Andy Turner : Il y a tout de même beaucoup d’idées, beaucoup d’orientations différentes. C’est plutôt en termes d’ambiance que je vois une unité. C’est un disque assez sombre.

Ed : Il y a également un autre point commun : tous les morceaux ont été écrits pour être joués dans des conditions live, ce qui fait qu’ils ont des dynamiques très liées à ce qu’on aime faire en concert…

Andy : Des morceaux assez répétitifs, avec beaucoup de dynamique…

Ed : Il faut que les gens rentrent complètement dedans, qu’ils soient hypnotisés. Tous les tempos sont rapides. On trouve moins de formats rythmiques étranges, comme c’était le cas sur les trois premiers albums. C’est presque que du 4/4, en fait, pour que les morceaux soient plus immédiats.

Est-ce que vous ne travaillez pas également un peu en réaction par rapport au disque précédent ?

Oui, ça vient très naturellement. Rest proof clockwork, notre album le plus ludique, a été fait en réaction à Not for threes, notre premier album, beaucoup plus mental et tordu. De la même manière, Spokes pourrait être le négatif de Double-figure, qui était très enlevé, bordélique, long, souvent joyeux. Mais ça n’a jamais été une décision volontaire. Travailler en studio, c’est une discipline magique parce que totalement spontanée. On fait ce qu’on aime, on se laisse aller, et ensuite on peut aisément trouver des directions générales à partir d’une infinité de petites décisions spontanées…

Andy : Si on se mettait à réfléchir à notre musique, on ferait de la musique plus commerciale. De l’electroclash. Mais comme on est très flemmards, on se contente de se faire plaisir.

Ed : C’est aussi pour ça que notre musique n’a jamais correspondu à aucun genre en particulier. On a toujours fait de la musique, notre musique, celle de Plaid, mais on ne l’a jamais fait rentrer dans un carcan prédéterminé. On aurait pu faire l’album drum’n’bass de Plaid en 1995. Ou l’album two-step de Plaid en 1999. Ou l’album glitch en 2001. Ca ne correspond absolument pas à nos personnalités. Notre musique ne rentre que dans une case, celle de la musique électronique. C’est vaste pour faire des morceaux.
Andy : La seule influence véritable sur l’album vient du fait d’être parti en tournée (les tournées de 2002 qui ont emmené Plaid sur la route avec Mira Calix, Nobukazu Takemura, Chris Clark…ndlr). On a tourné deux fois trois semaines aux Etats-Unis, deux mois entiers en Europe. J’imagine que pour Metallica, c’est pas grand chose, mais pour nous c’est énorme. Alors il y a l’expérience de voyager en minibus, notamment aux USA où nous n’étions jamais allé, l’expérience humaine et sociale et tous les problèmes psychologiques qui sont liés au fait d’être enfermés dans un minibus… L’épuisement physique aussi, et l’étrange euphorie liée à tout ça, le café, les cigarettes, l’adrénaline. Tout ça était très nouveau pour nous.

Vous êtes mariés ?

Andy : Euh… je suis fiancé, et Ed a une petite amie…

Ed : Pourquoi ?

Vous parliez d’épuisement physique, de choses qui influencent votre travail…

Ah oui, évidemment. On a des filles qui sont payées pour nous fournir des services spéciaux.

Andy : Oui, des « floppers ». Elle nous détendent avant les concerts.

Ed : La plupart des artistes électroniques ont des « floppers » à disposition. Chris Clark en a douze rien que pour lui. Par contre, Warp n’est pas très fortuné, ce qui fait qu’on a pas le top du top en la matière. Le service laisse des fois un peu à désirer. On sera plus riches dans le futur.

Vous avez tout de même l’air d’apprécier le fait de partir en tournée…

Andy : Il y a quelque chose d’assez effrayant dans l’idée de faire des tournées. C’est tellement répétitif. Je sais que la plupart des boulots sont répétitifs, mais là on défend notre art. Rien que trois semaines, c’est interminable. J’imagine que plus tu passes de temps sur la route, plus ça devient facile. Mais c’est très extrême, avant de devenir une routine. C’est tout de même la chose la plus excitante que j’ai eu la chance de faire. Chaque matin, tu sais que ta journée sera très différente de la précédente, parce que tu seras dans un nouvel endroit, devant un nouveau public.

Vous faites des concerts différents tous les soirs ?

Ed : En fait, on expérimente pas mal les structures, les sons au fur et à mesure. Les morceaux se développent concert après concert. Mais ce sont toujours les mêmes. On a un peu de temps entre les balances et dans le minibus pour composer, mais évidemment pas assez pour proposer un nouveau concert tous les jours.

Andy : Les gens ne seraient pas contents si on faisait des concerts improvisés totalement expérimentaux tous les soirs. Ce n’est pas pour ça qu’ils viennent nous voir. Nos disques ne sont pas comme ça. Alors que ce serait beaucoup plus amusant et plus excitant pour nous évidemment…

En ce qui concerne vos concerts, les images sont très importantes…

On travaille avec un artiste qui s’appelle Bob, il a réalisé presque toutes nos vidéos. Pour nous, c’est très important qu’il y ait un très grand écran derrière nous et que le spectacle soit complet. Il n’y a rien à voir de nous, ou presque, puisqu’on travaille avec nos ordinateurs (même si les deux musiciens se filment eux-mêmes à chaque concert, ndlr) Les images sont donc très importantes.

Ed : On prépare un DVD avec Bob, qui devrait finir par sortir sur Warp. Il y aura six morceaux exclusifs dessus, en son Surround 5.1, et une heure de vidéo. La musique est très différente de celle de nos albums, parce qu’on est parti d’un concept précis, à savoir illustrer les images. En termes de formes, de structures, c’est un peu plus abstrait.

En parlant d’images, qui a réalisé la peinture qui sert de pochette à Spokes ?

Andy : C’est Elena Copenkova, une amie étudiante en arts. On est allé voir son travail chez elle et on a adoré. A la base, on devait utiliser une toile qu’elle a réalisé l’année dernière, puis on a vu cette nouvelle peinture… C’était parfait pour Spokes. Auparavant, nos pochettes étaient très graphiques, presque cartoon. Là c’est plus abstrait, et en même temps plein de formes.
Ed : Cette toile est comme un aplat, très homogène, et quand on regarde de près, on voit plein de détails qui se dissocient les uns des autres. Exactement comme les morceaux de Spokes.

Andy : Et il y a même un aspect cartoon, comme sur les précédentes pochettes… (rires)

Il semble que vous soyez très fan de la musique de certains compositeurs français du début du XXe siècle, comme Satie (dont vous avez utilisé beaucoup de pièces dans votre musique, comme les Danses de travers) et Debussy (dont vous avez allègrement cité les oeuvres, notamment Danse sacrée et Danse profane)…

Leur influence ne pourrait pas être plus « directe », puisqu’on a utilisé leurs mélodies plusieurs fois (sans les sampler, ndlr). Pour nous, ils sont le pinacle d’un certain style de musique. Je ne dirais pas romantique, parce que je sais qu’ils ne le sont pas, comme Berlioz par exemple. Mais on trouve chez eux d’incroyables dynamiques émotionnelles, qu’on ne trouve ni avant, ni après, puisqu’ils sont à la limite du moment où la musique est devenue plus intellectuelle, avec Schönberg et tout ça. Pour moi, ce sont les plus modernes et les plus innovateurs des mélodistes. Comme notre musique reste assez conventionnelle en termes de mélodies, j’ai l’impression que c’était presque logique qu’on les cite.

Harmoniquement, votre musique est tout de même beaucoup plus singulière et complexe que celle de vos pairs électroniciens…

Ed : La complexité veut dire tellement de choses. Je nous trouve très traditionnels en termes de mélodies, et même de rythmes.

Andy : La complexité des mélodies vient de la multiplicité des couches, des détails, des appositions étranges. Mais si on les décompose bien, elles sont très simples.

Ed : Beaucoup de gens, et c’est notre cas, travaillent toujours à partir de boucles. Ce serait intéressant de changer ça.

Andy : Il faudrait se débarrasser de cette obsession des boucles. Ecrire des pièces plus narratives. Sans tomber dans le pompeux…

Ed : Nos vies ne fonctionnent pas avec des boucles, et pourtant, notre musique le fait. La musique commerciale est basée sur la boucle. C’est bizarre.

Andy : Notre passion des boucles, ça doit avoir quelque chose à voir avec la mémoire, la familiarité. Ce qui t’attire, c’est ce qui te met à l’aise, et les boucles nous mettent à l’aise. Ce n’est pas choquant. Le problème c’est qu’il n’y a presque plus que ça, et il y a sûrement un meilleur équilibre à trouver.

Vous écoutez encore des trucs électroniques actuels ?

Andy : On écoute surtout des trucs qu’on joue quand on fait les Djs en fait. J’aime beaucoup un truc sorti sur un label hollandais, un groupe qui s’appelle Plat. Leur nom ressemble beaucoup au notre, et en plus c’est bien…

Ed : J’aime bien Köhn, un belge, qui ne ressemble à personne d’autre.

Andy : L’album de Telefon Tel Aviv nous a vraiment impressionné, notamment pour la maîtrise du son. Phoenicia aussi, sont incroyables.

Ed : C’est toujours impressionnant d’entendre quelqu’un comme Venetian Snares, qui a l’air investi d’une mission. La musique électronique continue vraiment d’avancer.

Avec le retour du rock et la récession générale du business musical, être un musicien électronique est devenu beaucoup plus dur ces temps-ci. Est-ce quelque chose que vous ressentez directement ?

Ed : Oui, évidemment. Il y a une surproduction qui fait que c’est devenu très dur de se faire entendre.

Andy : En même temps, la pression est redescendue, parce que le pic commercial a été dépassé. Il est derrière nous, et on peut produire tranquillement, sans être parasité par tous les trucs horriblement commerciaux qui accompagnent les musiques qui marchent. Là, ça ne marche plus, donc il reste surtout des trucs vrais et sincères. Dont nous.

Propos recueillis par et

Lire notre chronique de Spokes