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Ce Chalon est bien sur Saône mais également, et surtout, hors les murs. Il semblerait que l’art se manifeste essentiellement dans la rue, à Chalon-sur-Saône. Après un festival des arts… de la rue déjà bien établi avec ses quatorze années d’existence, voici que la photographie a pris elle aussi la clef des champs pendant quatre jours afin d’aller, du 21 au 24 septembre 2000, à la rencontre des habitants de la ville.

La vie culturelle de Chalon-sur-Saône ne résonne pour l’instant au niveau international que durant quatre jours du mois de juillet lors du festival Chalon dans la rue. Pourtant, la ville renferme une autre richesse qui mérite bien qu’on se penche un peu sur elle : Chalon est la mère patrie de Nicéphore Nièpce, un des inventeurs, avec Daguerre, de la photographie. Plusieurs jours avaient été nécessaires pour que s’inscrive sur le papier ce Point de vue du Gras, première reproduction du monde réel en dehors de toute intervention picturale, première image photographique, qui reste maintenant dans une obscurité protectrice définitive, bien loin de la Bourgogne.

Aujourd’hui l’image a pris une importance capitale dans notre société, il était donc temps de réveiller le fantôme de l’enfant prodige de Chalon dont la statue trône non loin de son musée. Ce musée Nicéphore Nièpce, sur les bords de Saône, qui restait jusqu’à présent assez sombre. Débordant de documents, d’appareils incroyables, il ne pouvait mettre en valeur son formidable fonds faute de réelle scénographie, signe évident d’un manque de moyens et d’une incertitude quant à sa place dans la vie culturelle municipale, nationale voire internationale. Une importante exposition, Photographies/Histoires parallèles, vient bouleverser un peu la douce somnolence de ce musée. Cette présentation d’environ 400 photographies permet de se faire une idée de l’immense collection de cette institution. Elle a rassemblé en effet quelque 2 millions d’images qui englobent aussi bien des procédés anciens (héliographie, daguerréotype, calotype, etc.), que des clichés célèbres ou des prises de vue d’anonymes. Cet éclectisme rend bien compte de l’esprit dans lequel travaille François Cheval, directeur des Musées de la Ville et commissaire du Grand Album. Car cette exposition d’histoires parallèles a pris place dans un contexte plus vaste, celui d’un événement photographique, sonore et gustatif.

C’est en effet un grand album photos que les Chalonnais ont été invités à feuilleter le long des rues. Presque un grand album de famille. Dont le père se nommerait Nicéphore ? François Cheval revendique l’appartenance de tous les photographes -de mode, de studio, de reportage, artistes ou non- à une grande famille et avait donc porté son choix sur des personnages très divers : Sarah Moon, Francesco Zizola, Peter Knapp ou encore Denis Darzacq, pour ne citer qu’eux. Cela a permis des réponses toutes aussi variées sur un sujet commun : la ville de Chalon et ses habitants. Douze installations originales avaient ainsi investi la ville tout en gardant une unité grâce aux créations de Vasken Yeghiakan, sortes d’armatures de bois clair qui se retrouvaient dans chaque lieu et servaient à l’accrochage des photographies. La grande force de ce parcours se trouvait dans les relations créées entre les photographies, les lieux choisis pour les exposer et leur présentation sur ces architectures de bois brut. Chacun de ces trois éléments donnait un peu plus de sens aux deux autres. Il en était de même pour les interventions sonores, totalement en harmonie avec leur environnement. Toute la ville avait ainsi retrouvé un petit air de fête que les cinq Tuk-tuk parlants animaient de leur lente déambulation rythmée par les textes de Julie Anslem -jeune artiste récemment diplômée de l’école des Arts décoratifs de Strasbourg- émis par les engins insolites, ces fameux Tuk-tuk parlants, eux-mêmes conçus par un autre jeune créateur, Marc Bretillot.

Quatre jours, donc, pour célébrer le grand Nièpce, voilà une belle initiative, mais qui en cache, ou plutôt en dévoile une autre bien plus ambitieuse : celle de la création prochaine du Site de l’Image à la Sucrerie. Cette friche industrielle fin XIXe / début XXe siècle, récemment réhabilitée, a entamé sa destinée (qu’on lui souhaite heureuse) de « plus importante institution européenne autour de la photographie et de l’image ». Durant ces quatre jours, elle est devenue un lieu de convivialité où l’on pouvait se retrouver chaque soir pour des projections, des concerts et des conférences. A ces nourritures spirituelles s’ajoutaient celles, plus terrestres, de Dorothée Selz, artiste célèbre pour ses délires culinaires aux couleurs explosives ; installation multicolore qu’elle avait appelée Nicéphore Nièpce, la table servie en référence à une nature morte de ce pionnier, la première photographiée, en noir et blanc cela va de soi. On l’aura compris, Le Grand Album positionne dès maintenant le Site de l’Image dans une logique de recherches et de nouveautés avec un regard très clairement orienté vers la jeune création.

Ce programme dense, dont on ne rendra pas compte complètement ici -signalons tout de même un cycle consacré au documentariste Frederick Wiseman-, n’oubliait pas les couche-tard. Ils pouvaient terminer leurs soirées en musique à deux pas de là, à Lapéniche, café à quai faisant partie d’une autre friche industrielle, celle de l’Abattoir ; autrement dit, le Lieu de Fabrique pour les Arts de la Rue. Là s’installent les compagnies de théâtre invitées en résidence afin de préparer leur spectacle qui sera présenté au prochain festival : Chalon dans la Rue ! Ainsi, cet endroit reculé du centre-ville, longeant la Saône, un peu triste et un peu gris est en train de reprendre des couleurs, celles de la création, des recherches d’avant-garde, de l’inventivité. Le musée Nicéphore Nièpce et la Sucrerie vont trouver, c’est à n’en pas douter, leur place dans la vie culturelle internationale.