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Après avoir subi quelques revers professionnels (il s’est fait virer par Polydor, un label Universal) et personnels (il a finalement décidé de rentrer au pays, en Irlande, après quatre ans passés à Londres), Perry Blake fait le point sur les sujets qui l’intéressent : l’Irlande, sa musique et son nouvel album Still life, Françoise Hardy, le showbiz et son public.


Chronic’art : Comment se fait-il que Perry Blake ait plus de succès en France que dans n’importe quel autre pays -sauf peut-être le Japon ? Avez-vous déjà imaginé déménager à Paris, en France, le pays qui aime votre musique ?

Perry Blake : J’ai pensé un moment m’installer à Paris, prendre un appartement, mais, au dernier moment, j’ai préféré rester dans mon pays, isolé à la campagne. L’Irlande était le meilleur endroit pour ça. Etrange, non ?

Vous pensez que l’Irlande reste le meilleur pays, celui où vous pouvez rester proche de votre musique, maître de sa gestation. Vous pouvez sortir le soir sans retenue ?

Oui, absolument, oui. Je serais probablement trop seul ici, dans l’incapacité d’écrire des chansons. La vie est tellement compliquée que je ne pourrai rendre compte de mon quotidien, raconter les films que je vois, les gens que je rencontre.

Et Londres (où vous viviez) est-elle une ville qui vous stimule, vous attire. Une ville au coeur de laquelle vous avez accès à toutes les musiques, toutes les inspirations ? Pouvez-vous traduire ces vibrations dans votre musique ?

J’aime Londres. J’y vis depuis quatre ans. J’estime que j’y passe du bon temps. Ma mère y a vécu. C’est donc une ville chère à mon cœur. Mais j’aime d’autres villes aussi…

Le nouvel album ne contient que des chansons très travaillées dans leur construction, dans leur progression, mais elles ne sont pas très différentes de celles du premier album.

Vous voulez dire pas très différentes par l’atmosphère qu’elles dégagent ? Oui, vous pouvez avoir cette impression à la première écoute, mais le son a été travaillé différemment. J’étais un peu plus heureux, un peu plus détaché aussi… Musicalement, elles le sont vraiment. Tout d’abord parce que j’ai enregistré ici avec un groupe en live, alors que le premier album avait été enregistré avec des machines. Je pense que le public saisira tout ce travail instantané, forcément plus honnête, plus proche de moi aussi.

Pourquoi avez-vous enregistré encore ce type de chansons ? Pourquoi n’enregistrez-vous pas de chansons qui respirent la joie, l’exact opposé de ce que vous avez déjà fait ?

(Rires) Oui, je disais justement hier que je pourrais faire ce qui marche à fond aujourd’hui, c’est-à-dire de la techno. Ca serait intéressant mais je dois trouver ma propre voix. J’ai envie de faire ma propre musique. J’apprécie beaucoup de genres musicaux, les tubes, les belles mélodies mais aussi les chansons country sans aucune préférence pour un genre en particulier. En fait, j’aime la musique bien construite.

Comment vous-même construisez-vous votre musique ? Comment travaillez-vous vos morceaux ? Avez-vous une technique ? Préparez-vous tout avant d’entrer en studio ou développez-vous en live à partir d’ébauches ?

Les ébauches, c’est ce qui vient en premier, mais il n’y a pas de structures bien déterminées en amont. Je ne vais pas dire à l’avance, ce sera ça, ça, ça et ça. Mais l’ébauche -comme le mode (majeur ou mineur, ndlr)- est importante. C’est ce qui donne du sens à la musique, du sentiment.

Quand vous rencontrez les gens qui aiment votre musique, quelles réactions ont-ils face à vous ? Cherchent-ils à savoir qui vous êtes ou se contentent-ils de votre musique ?

Certains se contentent de la musique et respectent ma vie privée. J’ai rencontré des fans dernièrement et j’ai pu me prendre pour David Bowie, une pop star. La réaction de certains a été de fuir vers une autre planète. Je les ai rappelés en leur disant que je n’étais rien d’autre que le musicien qui venait de jouer sur scène et qui prenait une bière. C’était eux qui étaient intimidés… le monde à l’envers ! D’autres vivent les choses très naturellement. Ils vous parlent comme à une personne normale. Je ne suis pas une machine, même si je passe à la télé, fais de la promo, etc. C’est mon métier… mais ce n’est pas la chose la plus importante pour moi.

Avez-vous rencontré des artistes que vous appréciez ? Vous avez cité David Bowie…

J’ai pu avoir l’occasion de rencontrer des gens très célèbres, dont Bowie ou Larry Cohn, mais j’ai refusé. Dans le même ordre d’idées, si j’avais pu rencontrer Jacques Brel, je n’aurais pas accepté. Je ne souhaite pas rencontrer les personnes que j’admire vraiment. J’ai bien entendu croisé des gens célèbres mais je ne leur ai pas parlé ; je les ai simplement croisés.

Mais vous venez de travailler avec Françoise Hardy…

Oui, c’est vrai. J’ai beaucoup écouté sa musique. Elle est mélancolique.

Vous savez, en France, c’est une icône du passé. C’est une artiste très respectée mais qui ne travaille plus beaucoup, juste en participation. Quand Françoise fait un disque aujourd’hui, c’est plus à l’occasion d’une rencontre. Avant vous, il y a eu Blur par exemple.

Je pense qu’elle a l’intelligence de bien choisir les gens avec qui elle souhaite travailler. Elle s’en tient à ça car elle fonctionne à l’émotion. Elle ne peut être sincère et faire toujours le même disque. C’est comme moi. Je ne souhaite pas faire le même disque plusieurs fois, ce serait malhonnête. Certains, ceux qui tournent et remplissent les stades, se contentent de « prendre l’oseille et tire-toi ». Ceux-là ne doivent pas dormir sur leurs deux oreilles quand ils atteignent cinquante ans.

Vous-même, vous avez tourné après la publication du premier album. Qu’est-ce que ça a changé dans votre vision du show-business ?

Oui, j’étais très naïf quand j’ai commencé. je n’avais aucune expérience. Je viens juste d’avoir trente ans. Tout était nouveau pour moi ; je n’étais pas préparé aux interviews, à la promotion. Je ne savais que parler de ma musique. Ca m’a effrayé parfois, notamment quand j’habitais Londres. Je suis revenu en Irlande maintenant. La vie y est beaucoup plus calme. En fait, ma vie se résume à ma relation avec mon piano.

Vous passez beaucoup de temps au piano, à écrire, vous travaillez beaucoup ? Comment travaillez-vous ?

Je me mets à écrire sérieusement avant d’entrer en studio, j’enregistre des démos. Je n’ai pas procéder de la sorte pour le nouvel album, normalement j’enregistre des bouts de musique que je reconstruis en studio. Si ça fonctionne bien, je les garde pour l’album. Sinon ce seront des faces B. Les derniers vont tout simplement à la poubelle.

N’êtes-vous pas effrayé par la redite, par le fait de refaire toujours la même musique triste ?

Les gens qui me connaissent savent bien que je ne suis pas dépressif (rires). J’aime bien déconner avec les gens. Simplement, quand vous me rencontrez, c’est parce que je viens de sortir un album ou que je suis en tournée. Ca demande de la concentration. Il y a de multiples façons de réaliser un album. C’est vrai que je prends les choses au sérieux mais si j’écrivais des chansons idiotes, sans aucun sens, ça ne marcherait pas parce ce ne serait pas sincère.

Y a-t-il une chanson qui vous changé votre vie ?

Oui, bien sûr… Dione Warwick, Do you know the way to San Jose ? (Burt Bacharah, ndlr). On était en vacances avec mes parents l’été dans l’Ouest de l’Irlande, dans un camping. Je devais avoir cinq ou six ans. Ca m’a tellement marqué que j’ai voulu faire ça. Mes parents auraient voulu que je sois architecte, dentiste, docteur ou je ne sais quoi d’autre, que j’appartienne à la petite bourgeoisie en col blanc (littéralement middle of the road, dit avec un peu de mépris).

Et vous avez été touché par la musique des grandes années de la pop ?

Non, pas vraiment. Pas de pop des années 60 ni de brit pop. Certains sont bons, c’est évident, mais ça ne me touche pas. Ce n’est pas mon goût.

A votre avis, quel est votre public ?

Voilà un sujet qui m’intéresse… mais je pense que mon public est difficile à définir. Quand je donne un concert et que je regarde les gens, je me demande si j’aurais envie de voir un tel type avec ces cheveux (il les a teints en orange ! ndlr). Ils ont l’air d’avoir quinze ans, un peu perdus à écouter de la musique triste. Il y a des gens très différents, en fait. Quant à moi, j’espère être à la hauteur de ce qu’ils attendent, assez droit.

Imaginez-vous ce qu’ils pensent de votre musique ? Pensez-vous alors que votre musique vous appartient encore ? Quand vous signez un album, est-il seulement le vôtre ?

Tout ça me trouble beaucoup, bien sûr. C’est une part de ma vie, une partie de moi qui m’appartient parce que je fais le disque que je voudrais écouter. Je le fais pour moi. C’est un disque que je voudrais acheter. Je pense que je ressens beaucoup de sentiments que tout le monde ressent. Je les exprime à ma façon, et les gens achète l’album ou non.

Une fois l’album sorti, vous n’êtes plus responsable de ce que les gens en font…

Oui, bien sûr, mais c’est très effrayant. Vous n’avez aucun contrôle sur ce que devient la musique pour les gens. C’est très touchant et gentil mais je ne veux pas être un leader, montrer le chemin ou appartenir à un genre. J’exprime une part de ma vie et c’est tout !

Pourriez-vous jouer dans un groupe ?

Non, je ne suis qu’un type seul…

Propos recueillis par .

Lire notre critique de Still life de Perry Blake