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Reconnu pour ses talents de musicien hors-les-lois, Pascal Comelade est aussi un redoutable contrebandier du verbe. Ni œuvre critique ni pensum théorique, ses « Ecrits monophoniques submergés » recueillent une somme de divagations érudites et fantaisistes, qui sont autant d’antidotes contre la spécialisation du goût et la mort du langage.

De Pascal Comelade, certains auront déjà su goûter les compositions non alignées, transgressant les lois des genres. Désormais, ils pourront également savourer ses Ecrits monophoniques submergés, divagations d’un amateur éclairé de musiques sans nom, de littératures non obligées, d’arts irréguliers et de bien d’autres figurations libres. Un recueil de textes passe-murailles, dont le fond et les formes débordent largement des cadres que cette époque, toujours en manque d’ordre, a jugé bon de s’impartir. Compilant pour l’essentiel des articles publiés entre 1992 et 1998 dans Revue & Corrigée, ce bouquin n’est pas l’œuvre d’un musicien revêtant avec coquetterie la jaquette du critique. Pas davantage le pensum d’un homme qui se juge suffisamment mûr pour témoigner de son temps ou tirer le bilan de son oeuvre. Encore moins une petite autobiographie dégoûtante, idéale pour l’édification des masses, où l’Artiste ému condescendrait à révéler les motifs qui ont présidé à sa nécessité de créer. Ce serait plutôt un crible machinal aussi logique que déglingué, une construction dont les structures sont placées sous la mitraille de la plus douce déraison. Par son bric-à-brac, ses digressions et ses assemblages à l’emporte-pièce, ce patchwork d’écritures transcrit l’exact langage du plaisir, de la mémoire et de l’intellect emmêlés.

C’est un livre qui aurait pu être publié avant. Avant l’émergence d’une « critique rock » retranchée derrière les murs de son cimetière. Avant la transformation du jazz en salon où l’on cause. Avant la séparation de principe entre pratiques dites « savantes » et musiques dites « populaires » ou entre tradition et avant-garde. Avant l’édification de ghettos institués (musiques du monde, musiques nouvelles, musiques de jeunes, on en passe et des moins bonnes). Bref, avant toutes ces crispations concertées et satisfaites qui ont conduit à la partition du goût et à la spécialisation du plaisir. Comelade, lui, est à la fois ailleurs et partout. Bâtis sur des thématiques volontairement embrouillées et sur un épais matelas d’anecdotes et d’énumérations, ses textes invitent le lecteur à la fréquentation d’innombrables singularités, qui n’ont jamais cessé de dépasser les bornes communément admises. Un éloge du Barcelonais Oriol Perucho surgit entre des pages consacrées à la musique de cartoons, à Edgard Varèse ou au batteur funambule Jacques Thollot. Pierre Bastien et PJ Harvey s’intercalent entre des artistes bruts des Pyrénées-Orientales et des fanfares de tous pays. Dans un bouillon de culture à grands remous, Moondog, Kurt Weill ou Spike Jones mijotent aux côtés de Richard Pinhas, de Roland Kirk et de quelques pensionnaires indisciplinés de l’incredible strange music.

Ce qui pourrait être un simple art du grand écart, accommodé à la sauce très tendance du name-dropping, est en réalité une façon extrêmement fine et ludique de renouer des liens défaits. Les chemins ouverts et empruntés par Comelade sont d’une grande et belle évidence : ils n’ont l’air de passages secrets que parce que les mauvaises herbes de l’ignorance et de l’oubli les ont depuis longtemps recouverts. La curiosité est cette vertu suprême qui permet d’inventer des univers hétéroclites où tout fait corps. Ce n’est pas le fruit d’une impertinence gratuite que de réunir dans un même élan amoureux les meilleurs livres de la Série Noire et les plus grands voyous de la musique, le barde Robert Wyatt et les pousseurs de ritournelles italiens, le fracasseur de sons Captain Beefheart et le briseur de cœurs Bola de Nieve. Ces associations ne paraîtront insolites qu’à ceux qui ont perdu les clefs d’un monde où les hommes ne se sont pas toujours embarrassés de frontières. Les désordres les plus intelligents sont animés d’une raison propre qui ne sacrifie jamais à la mode du confusionnisme. On peut par exemple être d’une drôlerie extrêmement pinçante -c’est le cas de ces Ecrits- et rester à grande distance du second degré, cette tare en vogue dont notre belle jeunesse est si friande, puisqu’elle lui permet de rassembler en un même fatras ce qu’elle croit aimer et ce dont elle est certaine d’avoir honte. Le plaisir nu n’a pas à se confondre en excuses, à se perdre en justifications ou à se réfugier derrière l’armure grinçante du rire entendu. Sa seule expression suffit à le légitimer, et à procurer une joie qui méconnaît l’usage des masques.
Il n’y a pas de liberté d’esprit qui ne sache trouver des mots et des formes pour s’affirmer. Les Ecrits de Comelade confirment ce que ses musiques instrumentales avaient déjà postulé : il y a chez cet homme une façon unique de travailler la pâte du langage, de malaxer la gangue du souvenir et de fracturer les tiroirs-caisses du savoir. A partir de là, toutes les découvertes et toutes les inventions lui sont possibles. Dans un essai sur lequel il serait bon de s’étendre davantage (Dalí, un manifeste ultralocal, aux éditions Anatolia/Le Rocher), Patrick Gifreu, autre Catalan voltigeur, écrit ceci : « La découverte, ou l’invention, est le gain d’une activité connaissante qui n’est pas le savoir mais pour laquelle le surgissement du savoir n’est qu’une retombée heureuse. » On ne saurait mieux décrire la façon dont Comelade visite le monde et explore la sphère de ses désirs et de ses chimères. Son authentique érudition refuse d’endosser la blouse grise de l’expertise : si elle se décline souvent sur le mode plaisant de l’écriture savante, c’est pour mieux en pervertir les codes et les procédés (obsession de l’exhaustivité, ton docte, amour du détail insignifiant). Elle est surtout prétexte à d’incessants jeux de langage licencieux, culbutes d’idiomes, carambolages de phonèmes et autres parties de iambes en l’air. Il n’y a d’orgasme de la parole qu’à condition de faire jouir les mots. Comelade est un érotologue du verbe, qui n’ignore rien de toutes les positions que l’immoralité autorise. Son style proche de la glossolalie est une arme redoutable qui lui permet de s’octroyer tous les droits. Citons-en quelques-uns : s’offrir le luxe d’être obscur, quitte à se retrancher d’un temps qui veut tout voir et ne plus rien savoir ; utiliser des mots pour leur son et des sons pour leur sens caché ; manier le calembour, la contrepèterie ou le palindrome avec une verve inventive plus proche de la grammaire logique de Jean-Pierre Brisset que des molles saillies de l’almanach Vermot. D’autres fantaisies -ici une grille de mots croisés, là un lexique d’argot musical ou le catalogue d’une fausse collection d’art brut- témoignent plus généralement d’un usage hyperbolique de l’imaginaire, sport acrobatique que d’autres Catalans (Joan Salvat Papasseit, Francesc Pujols, Salvador Dalí…) surent en leur temps élever au rang des beaux-arts.

On ne se doute peut-être pas assez combien tout cela sépare Comelade de quantité de modèles dominants. Prenons un exemple récent, et un seul : le très coté Nick Hornby, bourreau des cœurs rances. Soit la dernière idole à abattre d’une époque contristée, vaguement complexée de ne plus rien affronter et de tout avaler, et qui aime troquer son sentiment de honte contre de vaines libertés (savoir reconnaître ses défaites, formuler ses lâchetés, s’identifier à des perdants interchangeables). Hornby et Comelade : tout les oppose. L’un n’entretient de rapport à la musique et à l’écriture que sous l’angle fermé du ressassement névrotique -il appelle ça de la haute fidélité. L’autre s’amuse à remettre en jeu les références qui l’ont nourri, à dilapider ses héritages et à tordre ses obsessions -appelons ça de la trahison amoureuse. L’un collectionne sa vie (par les disques, les livres, les vignettes Panini, les « top 5″…) pour se consoler de ne plus avoir prise sur elle. L’autre, dans une constante recombinaison des mille fragments qui le construisent, soustrait ses appétits à la dictature intime des classements et hiérarchies. Hornby est tétanisé par les objets de ses passions. Comelade passe à l’acte. Hornby entasse. Comelade ajoute -et, comme l’écrit le poète Enric Cassases dans un texte épatant publié en exergue de ces Ecrits, « cet élément ajouté est ajouté avec un ajoutement tellement bien ajouté que toute la situation héritée en devienne changée et prenne un sens nouveau qui lui donne un sens, ce qui est radicalement différent de l’idée de synthèse ». Tout semble petit et myope chez Hornby, ce cousin d’Angleterre du Jivaro Philippe Delerm, chantre des bonheurs minuscules et autres émotions de peu. Tout est grand chez Comelade, puisque à la simple et digne hauteur d’un verbe, d’une conscience et d’un goût du jeu qui n’ont pas été abdiqués.

Ce livre, donc, n’est pas de son temps. Ceux qui asservissent le présent au régime de la sacro-sainte actualité entendront par là qu’il appartient à une espèce révolue. Soit. Casasses encore : « Le recul de Comelade vers le passé n’est que l’élan qu’il a pris pour devancer le futur dans sa recherche-ouverture de la nouvelle frontière. » Parce que le langage de Comelade s’autorise des privautés avec les mots auxquelles nombre de littérateurs ont renoncé, ces Ecrits seront probablement remisés au rayon des curiosités amusantes, drôleries décalées et autres bizarreries anachroniques. De la même façon, on sait que la musique du Catalan, l’une des plus affranchies, toniques et larges d’esprit qui soient, s’est régulièrement vue qualifiée de « minimaliste », de « nostalgique » ou de « désuète »… Il est toujours plaisant de voir avec quelles sottes formules la communauté des fantômes tente de neutraliser ceux qui prennent encore le parti d’être vivants. Comelade, lui, s’est choisi son propre camp sans chercher à en tirer gloire, honneurs et position. Il n’y a guère qu’une confrérie à laquelle on pourrait le rattacher, et qui nourrit du reste abondamment ses Ecrits : celle des hommes premiers, divisibles seulement par eux-mêmes et par l’unité.

Ecrits monophoniques submergés, Le Camion Blanc-DSA, 254 p., 149 F. Ce livre comprend également une « Topographie anecdotique » qui recense dans leurs moindres détails les travaux musicaux de l’auteur.