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Eric Fifteen a tout du nerd américain : la trentaine, tee-shirt Gap informe, grosses lunettes, une tension sourde derrière un mutisme amer. Reflet assez fidèle de sa musique, tendue et rentrée comme sur Caught the blast. Interview.

Chronic’art : Eric Fifteen, ce n’est pas ton vrai nom ?

Eric Fifteen : Non, c’est le nom que j’utilise parce que mon vrai nom est très commun : Johnson., tout le monde s’appelle comme ça dans le Minnesota. Je l’ai choisi parce qu’il ne représente aucune identité géographique, les chiffres sont universels. Mais les gens ne m’appellent pas comme ça, c’est juste un nom d’artiste, qui ne signifie rien de particulier pour moi non plus.

Et Party of One signifie « la fête d’un seul » ?

Non, ça n’a pas de signification particulière là aussi. Nous sommes trois dans le groupe. Je voulais juste un nom qui sonne bien. En cherchant au hasard, j’ai gardé celui-là. Mais je fais souvent la fête tout seul, c’est sûr.

Tu viens de Minneapolis ? Tu as déjà rencontré Prince ?

Je l’ai vu deux fois en concert, quand j’étais plus jeune. Il n’a pas beaucoup joué ces dernières années, et je n’ai pas trop suivi. Mais évidemment, la ville de Minneapolis est très marquée par sa présence. Notre batteur, Jeff, est très fan de Prince. Paisley Park est vraiment à côté de chez nous et Jeff allait sans cesse aux concerts privés que Prince y donnait.

Tu connais la chanson de Smog, « Prince alone in the studio » ?

Oui, j’aime bien cette chanson. Je crois que j’aurais pu l’écrire : ça représente un peu ce que j’aimerais être (rires). Etre chez moi, enregistrer tout seul dans le studio…

Caught the blast est votre premier album ?

Non, on a sorti en 2000, Dead violet channel, et quelques singles ou des morceaux sur des compilations. Personne n’a acheté notre premier album, je pense. Personne n’a acheté le dernier non plus, je crois.

Comment as-tu rencontré les gens de Fat Cat ?

Je leur ai envoyé un CD. J’en ai envoyé une quinzaine à différents labels, et puis j’ai laissé tomber mes démarches, en pensant que personne ne voudrait signer un groupe qui n’avait pas d’histoire, qui n’avait pas tourné ni vraiment sorti d’album dans les circuits officiels. Puis j’ai organisé une tournée pour le groupe aux Etats-Unis, et une fois que tout était prêt, Fat Cat m’a proposé de sortir l’album. J’ai du annuler la tournée, mais j’avais un contrat en poche. Je ne pensais pas que ça arriverait si vite. L’album vient de sortir, on a été un groupe pendant longtemps, 7 ans, avant d’être signé. C’est la première fois qu’un de mes disques sort en Europe.
Tu enregistres tout chez toi ?

Oui, il y a le groupe bien sûr, mais je fais tous les overdubs chez moi, sur 8 pistes. C’est moins cher. Et puis on peut faire plusieurs prises, on n’est pas pris par le temps comme un groupe en studio. On a mis trois mois et demi pour enregistrer Caught the blast. Et c’était sensé être notre « quick album », on voulait l’enregistrer vite pour avoir une démo et partir en tournée. Notre batteur Jeff commençait son travail de professeur, et on a du faire les prises de batterie en trois jours. Du coup, j’étais vraiment surpris que Fat Cat veuille sortir cet album, sur la foi de ces morceaux en particuliers. J’ai dit ok, mais en demandant un peu de temps pour remixer les chansons et masteriser convenablement l’album, en enlevant les erreurs les plus flagrantes. C’est ça qui a pris le plus de temps finalement. Notre master provenait d’une seconde génération de cassette à bande, et il y avait beaucoup de souffle. Il y en a toujours, mais on l’entend moins maintenant…

Mais ça fait aussi partie de la spécificité de votre musique, ce côté lo-fi ?

Oui, mais ce n’est pas volontaire non plus. On n’a pas été influencés par la lo-fi réellement. Simplement, je ne peux pas enregistrer dans un studio, parce que je n’ai pas l’habitude de travailler avec d’autres personnes, spécialement des inconnus. Et puis j’adore ça, travailler chez moi… Mais je voulais que ça sonne entre la lo-fi et une production de meilleure qualité, juste entre les deux. Les gens citent beaucoup Pavement à notre propos, et j’aime beaucoup le travail de Smog. Mais je ne connais que Slanted & enchanted de Pavement, donc ce n’est pas vraiment une influence. Je préfère nettement Can des 70’s, qui utilisaient le même genre de matériel que nous : deux pistes, « real to real », avec des micros stéréophoniques. Ca sonne très live, exactement le son que j’aime. Même si notre album, au final, ne sonne pas vraiment live, puisque toutes les pistes ont été remixées et retravaillées.

Mais l’ensemble a un son relativement naturel ?

J’ai utilisé des réverb’ artificielles. En fait, le disque sonne lo-fi mais de manière artificielle.

C’est de la lo-fi sophistiquée en un sens ?

Si tu veux…

Et que penses-tu de la musique mainstream ? Les harmonies vocales du deuxième titre m’ont fait penser à The Police…

Vraiment ? Je crois que j’écoutais de la musique mainstream quand j’étais plus jeune, quand j’apprenais la musique, les harmonies. J’écoutais les Beatles, Dylan, Donovan, les Doors. Et tout le rock des 70’s. The Police, comme bien d’autres artistes de ces années-là ont du m’influencer via les réseaux de diffusion mainstream.

Il y a un morceau un peu hip-hop aussi…

J’aime bien DMX, Jay Z ou Jurrasic 5. Je ne suis pas très familier avec cette musique. Mais le morceau en question se prêtait bien à ce genre de traitement.
D’où vient le morceau Synagogue chamber Waltz ?

Le titre ne signifie rien de précis, je l’ai trouvé comme ça. Mais il est en quelque sorte une introduction au morceau suivant, Midnight gypsy, qui était au départ un simple morceau à la guitare acoustique, et qui est devenu assez bruyant, où je crie les paroles. Donc, j’ai calé Synagogue chamber Waltz comme une intro à ce morceau, pour créer une respiration dans l’album.

Il y a aussi un morceau qui s’intitule Baghdad boogie. Un rapport avec les événements irakiens ?

Non, pas vraiment. C’est juste un titre qui colle bien au morceau. Quand à ce que je pense de Bush et de la Guerre en Irak, je crois que c’est assez proche de ce que la plupart des gens pensent ici. J’en ai beaucoup parlé aux moments des faits et maintenant, je ne sais plus trop quoi en dire. Cette invasion était visiblement motivée par les intérêts économiques américains. Saddam Hussein était ce qu’il était, pas vraiment un saint, mais le gouvernement américain l’a soutenu pendant longtemps. Tout cela est une belle manipulation des médias. Les gens ne sont juste pas informés. Les médias sont tellement sélectifs et manipulés.

Tes chansons sont relativement violentes. D’où cela vient-il ?

Ce sont simplement des points de vue, qui amplifient des humeurs. Quand je chante Snap you like a twig, je pense surtout à la chanson, pas vraiment à l’effet qu’elle peut produire, ou à ce que je dis. Quand je l’ai écrite, j’avais effectivement envie de dire des choses vraiment horribles, difficiles à supporter pour l’auditeur. J’ai d’ailleurs censuré de moi-même certains passages, trop horribles. J’aime la ligne de basse, j’aime comment le morceau fonctionne, c’est d’abord un morceau de musique avant d’être un discours. Ca ne s’adresse à personne en particulier, du moins plus maintenant… C’est comme regarder une scène d’amour dans un film, tout est exagéré, la vie n’est pas comme ça. L’art amplifie les émotions pour toucher son public. Je pense que c’est ce que j’ai voulu faire ici aussi. Ou alors peut-être que je voulais simplement choquer mon voisin, qu’il entende à travers la cloison toutes ces atrocités que je hurlais dans mon appartement (rires).

Sur scène, tu peux être aussi violent ?

Non, c’est différent : je suis dans une pièce avec des gens. Je dis ces choses directement au visage des gens, comme si je leur parlais. Je dois les traiter comme des êtres humains. Donc, ma perception des lyrics est différente. Quand j’enregistrais l’album, je voulais retirer toute trace d’humanité dans mon chant, ne pas penser à ce que ressentiraient les auditeurs, laisser le disque être dominé par des impulsions négatives. Même si toutes les chansons ne sont pas négatives. En concert par contre, j’essaie de m’amuser, de faire des blagues.

Donc tu fais une séparation entre la musique et ce que tu es vraiment ?

Je n’essaie pas de promouvoir un discours ou de représenter quelque chose avec ma musique. Pour ce disque, je voulais produire une ambiance, une vibration. Mais je ne me reconnais pas dans la plupart des textes que je chante : je ne suis pas pro-génocide, je ne suis pas particulièrement contre la drogue ou l’alcool, comme je le chante. Je chante des chansons violentes, parce qu’on n’entend ce genre de chansons nulle part ailleurs, sinon chez des fondamentalistes chrétiens, peut-être… (rires)

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Caught the blast