PARTAGER

Figure de proue du label Shambala Records, Osaka Bondage vient de sortir le poignant Volume 3. A cette occasion, entretien avec Arnaud Durand et Nicolas Marmin, tutélaires d’une créature sauvage qui chavire aujourd’hui entre electro, post-rock et folie amphigourique.

Chronic’art : Comment est né Osaka bondage ?

Arnaud Durand : L’acte de naissance d’Osaka bondage indique de façon très précise le 14 juillet 1995 mais Nicolas et moi jouions déjà ensemble dans un groupe de rock « noise » depuis quelque temps. Par ennui, par curiosité et un peu par hasard, nous avons décidé de brancher des instruments plus ou moins « classiques » : des morceaux de métal, des K7 trafiquées, des bandes sons de discours du Ché et de Jack Lang, diverses autres sources sonores intergalactiques mises à disposition par d’influents membres du mouvement raélien, des cloches, des effets mais aussi divers sons produits par des animaux que nous maltraitions ou que nous torturions. Nous avons enregistré des dizaines de morceaux sur deux jours car nous voulions d’emblée sortir un triple album. On a finalement décidé de sortir un album sous forme de K7 auto-produite, sobrement intitulée Volume 1. Quelques mois plus tard, les programmateurs se jetaient à nos genoux et un premier concert aux Instants Chavirés nous était proposé. Enfin, un ambitieux label parisien, Shambala, nous a proposé d’éditer Volume 2 en format CD. Après mille épisodes, nous voici au Volume 3, qui sort simultanément en Allemagne et en version vinyle sur le label Kollaps, responsable des albums de Tied & tickled trio, Schneider TM, Couch…

Comment s’est passé le mixage et l’agencement de Volume 3 ? Avez-vous travaillé différemment les sons sur ce nouvel album ?

Arnaud : Volume 3 a été enregistré en trois jours dans un lieu assez incroyable, des carrières de craies à Bougival, près de Paris. Certains morceaux existaient déjà sous forme de maquettes plus ou moins complètes, d’autres sont le résultat d’improvisations assez spontanées, comme le morceau qui ouvre l’album, µ. Le mixage a été fait un mois plus tard dans notre propre studio en région parisienne. Certains titres ont été mixés par nos soins, d’autres l’ont été par Olivier Manchion, le bassiste des Ulan Bator. De toute évidence, le travail du son marque une évolution sur ce disque parce que le format des morceaux, plus rock pour la plupart, nous obligeait à utiliser d’autres types de sonorités.

Connaissez-vous par avance les résultats sonores recherchés ?

Nicolas Marmin : Oui. Après ces six années de travail, la maîtrise des instruments et des machines permet de penser le son à l’avance ou l’orchestration d’un morceau. Le résultat final est le fruit d’un processus généralement long qui commence souvent par un travail solitaire, étape au cours de laquelle une certaine indétermination « résiste ». Mais d’emblée, elle est comme insérée dans des cadres d’écriture du morceau ou peut même en devenir l’ossature : certains accidents sonores initiaux sont alors comme « domptés ». L’étape suivante est une étape d’écoute réciproque de ces sources : nous réfléchissons aux structures, aux agencements futurs, nous aménageons oralement le morceau à venir, avant de brancher les machines. Ensuite, l’essentiel du travail consiste à corriger la version réfléchie, initiale, lors de répétitions ou de l’enregistrement de maquettes. De toute évidence, ce travail de studio dans lequel nous nous engageons est très différent de celui de l’improvisation libre du concert, même si ces improvisations restent à nos yeux très importantes.
Quels rôles tiennent Hugues Villette (My Own) et Olivier Manchion (Ulan Bator) sur Volume 3 ?

Arnaud : Hugues tient la batterie. Son apparition à nos côtés était une sorte de défi puisque nous voulions associer notre musique -sans repères temporels évidents, ou pas clairement définis aux yeux de la plupart des auditeurs- à une base rythmique extrêmement précise et essayer de trouver un point de rencontre à mi-chemin entre les deux formes. Ca me paraît assez flagrant sur un titre volontairement perturbé comme Ultrakiefer. Quant à Olivier, il a été « embauché » pour l’enregistrement et le mixage de certains morceaux. Nous avons ainsi pu bénéficier de son savoir-faire, mais cette rencontre n’était pas inédite : en fait, le mixage d’un des titres (Cocktail-party side-effects) lui avait déjà été confié quelques mois auparavant, le titre est sorti sur une compilation, Télétravail. Et comme le travail commun et le résultat avaient contenté tout le monde, nous avons décidé de faire appel à lui pour l’enregistrement de ce nouveau disque.

De quelle manière vos goûts musicaux influencent-ils votre musique ?

Arnaud : Dès le début, la séparation a été assez nette entre ce que nous écoutons au jour le jour et les catégories dans lesquelles on tend à nous inclure. Pour être très honnêtes, il faut reconnaître que nous écoutons assez peu de musiques qualifiées d’expérimentales. La situation est peut-être un peu différente pour Nicolas, qui participe à l’une des rares émissions parisiennes consacrées à ces musiques « déviantes » sur la bande FM (« Epsilonia » sur Radio Libertaire, chaque jeudi de 22h00 à 6h00 du matin, ndlr). Mais pour l’essentiel, nous écoutons beaucoup de musiques dans des domaines très variés et parfois assez éloignés de nos sphères : Stevie Wonder, Talk Talk, Carlos Gardel, D’Angelo, Léo Brouwer côtoient John Zorn, Panasonic, les Caroliner, ou Dj Spooky. A mes yeux, l’inspiration vient de ce que tu ressens, plus que de ce que tu écoutes. Il est donc difficile de mesurer l’influence de ces disques écoutés au quotidien… D’ailleurs, peut-être certains d’entre eux auront-ils une influence à terme.

Il y a plusieurs déviances cinématographiques sur ce nouvel album, comme l’intro par exemple. Quels sont les liens qui unissent votre musique et les films expérimentaux ?

Arnaud : La musique pour les supports visuels (au-delà même des franges expérimentales du cinéma) est en effet un domaine dans lequel nous désirions aujourd’hui évoluer. Il suffit d’écouter la musique d’Osaka bondage pour s’apercevoir qu’elle te transporte vers une forme débridée d’imaginaire, dans un univers proche de certains cinéastes. Elle suscite des images, mais des images peuvent tout aussi bien l’inspirer.

Nicolas : Ce rapport au cinéma, cette omniprésence de l’image dans notre musique est intéressante parce qu’elle reste assez mystérieuse ; elle est vraiment le résultat de tendances disons « non conscientes ». Personnellement, je n’aime pas le cinéma : j’y vais mais je ressors insatisfait dans 99% des cas. La plupart des films n’ont aucun intérêt. A quelques exceptions près, comme certains (rares) films de Lynch ou de Joao Cesar Montero.

Pouvez-vous nous parler du mini-CD Bidse an t-saoghail et du court-métrage La Chienne du monde ?

Arnaud : Le mini CD est la bande originale du court-métrage Bidse an t-saoghail, soit, en français, « La Chienne du monde », réalisé par Loïc Jourdain, qui a fait appel à nos services. L’intérêt réside dans le rapport de la musique à l’image qui n’est pas, comme dans la plupart des cas, celui du valet au maître. La musique étant souvent conçue comme un habillage des images. Ici, elle a été composée à partir du scénario et non pas à partir du montage final : ce travail était passionnant en ce sens, car ce ne sont pas les images du film qui ont contraint la musique mais les mots ; nous étions totalement libres de ce point de vue. Et d’une certaine façon, c’est même la musique qui a fini par prendre une part très importante dans le processus de fabrication du film, en contraignant sous certains aspects son montage. Le réalisateur a proposé, en association avec Shambala, de sortir en quantité limitée ce mini-CD de 20 minutes. Notre toute dernière production discographique.

Comment évolue le label Shambala ?

Nicolas : Shambala nous a soutenus d’emblée et continue de le faire avec enthousiasme, en dépit de maigres moyens. C’est une petite structure dont l’objet est avant tout de promouvoir des artistes plutôt méconnus voire inconnus, dans des domaines « larges » : l’improvisation (Keiji Haino vs J.F. Pauvros ou encore Marc Sens, qui n’est autre que le guitariste de Yann Tiersen), l’électroacoustique (Tore), l’ambiant (Liquidsphere) ou l’électronique, puisqu’un album de remixes de Norscq va sortir sous peu : le site Web du label présente déjà l’ensemble du catalogue. Les oreilles des deux « hémisphères » du label sont grandes ouvertes, à l’image de la double compilation qu’ils s’apprêtent aussi à sortir au printemps, regroupant un panel large de musiques extrêmes et déviantes, françaises ou étrangères.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Volume 3