Dans un brillant essai d’ascendance foucaldienne, Olivier Razac raconte l’histoire du fil de fer barbelé. De l’outil agricole ingénieux jusqu’au symbole universel de l’oppression, une carrière prodigieuse qui n’est pas près de finir.

Au moment où les démocraties européennes commémorent et célèbrent la « fin du communisme » et la « chute du Mur » qui la métaphorise à l’excès, le livre d’Olivier Razac vient faire désordre et nous rappelle que la clôture sous toutes ses formes est une « bonne entrée » (sic) pour visiter notre histoire et la naissance de notre modernité. Plutôt que chanter sans fin les barrières qui tombent et la liberté qui vient, il propose en effet d’inscrire le motif du barbelé comme invariant philosophique de la culture occidentale et comme élément décisif de notre gestion politique de l’espace. Frontières fortifiées, murs d’enceinte, rouleaux de barbelés, miradors et gated cities dessinent le paysage muré du monde actuel, dont l’auteur fait une sorte de généalogie en l’accrochant aux trois séquences de l’histoire occidentale qui formaient le sous-titre de l’essai lors de sa première parution en 2000 : la « prairie », la « tranchée », le « camp ». Mauvaise nouvelle : le barbelé est une denrée d’avenir. Mot de passe : No trespassing.

Cette clôture va te faire mal

Le barbelé a une dimension spécifique qui le distingue des autres formes de clôture. Razac dit cette singularité dans un passage où il explique la différence entre le mur et le fil de fer comme « délimitation politique de l’espace » : « Les clôtures classiques en bois ou en pierre barrent l’espace, mais elles ne sont pas conçues pour atteindre l’être vivant à travers sa sensibilité » ; leur action n’a pas tant « vocation à repousser les corps qu’à indiquer une limite ». La « clôture passive » est un « outil politique classique » qui inspire le respect du droit de propriété. Son franchissement signifie une transgression juridique. Le barbelé, lui, agit autrement et ailleurs, directement sur les corps, en inspirant la peur. « Il s’adresse à la sensibilité animale partagée par tous, à la réceptivité à la souffrance et à l’inclination à l’éviter ». Ce que le barbelé indique, ce n’est pas : « Stop, cette clôture marque le début d’un territoire », mais : « Stop, cette clôture va te faire mal ». Cette dissuasion par la peur est la grande force de la « corde du diable » (le surnom du barbelé à ses débuts), et c’est elle qui permet à Razac de l’étudier comme un objet politique : selon lui, il est possible de lier dans un sort commun les « victimes du barbelé » à travers les âges à partir du concept de « biopolitique ». Formulé par Michel Foucault, ce concept désigne un mode de gouvernement qui se développe avec l’Etat moderne au XVIIIe siècle, une gouvernementalité qui substitue à la relation juridique entre le souverain et ses sujets un mode de gestion des masses entendues comme « ensemble biologique ». Or, pour Razac, le barbelé est l’un des agents actifs de cette biopolitique, « gouvernance pastorale qui se charge de l’élevage des êtres vivants ». Sous cet angle, l’histoire du barbelé et de ses usages n’est plus seulement celle – déjà sidérante – d’un outil agricole pour bétail devenu le symbole de la barbarie totalitaire, mais celle d’une technique de contrôle des corps, de tous les corps, dont les effets se font sentir jusqu’à aujourd’hui.

Entre la vie et la mort

Pour bien saisir cette dimension transhistorique et la portée politique de son objet, Olivier Razac s’attache à décrire les conditions de naissance du barbelé. Pour cela, il s’appuie abondamment sur Tocqueville et son célèbre De la démocratie en Amérique (1840), qui est toujours considéré comme l’une des plus brillantes interprétations de la civilisation américaine. Citant le philosophe français pour qui le processus historique à l’œuvre dans les jeunes Etats-Unis se nourrit d’un « développement graduel de l’égalité des conditions », Razac rappelle que l’homogénéisation des statuts a eu pour conséquence le découpage des terres selon un principe démocratique et l’élimination de toute résistance culturelle, en l’occurrence la fin programmée des nations indiennes « inassimilables » à l’avancée de la civilisation. Au-delà de sa fonction usuelle originelle (préserver le bétail), le barbelé apparaît ainsi comme un berceau coupant de la démocratie, son « opérateur spatial exemplaire ». Razac écrit ainsi : « D’un simple outil agricole, le fil de fer barbelé est devenu l’élément essentiel d’une frontière entre la vie et la mort ». Ce qui importe ici, c’est la double polarité induite par le barbelé : d’un côté, un processus inclusif (la nation à bâtir), de l’autre un principe d’exclusion (l’ennemi à abattre). Au cours du XXe siècle, les ennemis changeront de nature mais le barbelé comme modèle restera très opératoire : en 14-18, soldats allemands face aux poilus ; pendant la Seconde Guerre, « ennemis » du régime nazi. C’est à ce moment-là que la frontière-barbelé entre la vie et la mort atteint son degré extrême car, dans le cas des camps de concentration, l’idée d’extérieur disparaît. Dans l’« intérieur / extérieur » des barbelés nazis, la vie humaine n’a plus de valeur. Le fil de fer avec ses barbes acérées devient intégral et « animalise des deux côtés » : bourreaux-meute de la « race aryenne », victimes-troupeau du camp.

Histoire politique du barbelé, d’Olivier Razac
(Flammarion – « Champs Essais »)

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