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La prison a le vent en poupe. On en parle. On la découvre. Jusqu’à nos députés, qui sont législateurs et donc auteurs du Code de procédure pénale, se sont aperçus qu’elle existait d’une existence parfois inacceptable. Et après s’être hier scandalisé des conditions de confort inouïes dont on assurait que jouissaient les détenus, on se flagelle aujourd’hui, on bat sa coulpe : les prétendues prisons quatre étoiles n’étaient que des bouis-bouis…

Le livre de Véronique Vasseur* a tout déclenché, révélant les zones grises de l’univers carcéral. Une citoyenne au-dessus de tout soupçon, médecin des corps (et non des âmes dont on n’a que faire) s’est insurgé. Pour une fois, ça n’était pas un détenu, c’est-à-dire un coupable méritant cette géhenne, qui s’en plaignait et la stigmatisait… Mais alors -question naïve, comme ne passant : pourquoi les autres, avant Véronique Vasseur, médecins exerçant intra-muros, psys ou éducateurs dont pourtant ç’aurait été l’honneur de refuser d’exercer leur pratique ou leur mission dans certains établissements pénitentiaires inacceptables, n’ont-ils pas dénoncé ce qu’ils voyaient ?

Il n’est pas question, bien sûr, de faire ici le procès de tous ceux-là, complices objectifs, qui ont été témoins et se sont tus, se bornant à empocher leurs honoraires ou leur traitement en marmonnant in petto en guise de justification (ah ! la conscience ! la conscience !) dans leurs fosses barbes de tartufes : … N’avaient qu’à ne pas voler ou tuer, ne pas trafiquer, ces voyous !
Non ; ce qui compte, c’est qu’une Véronique Vasseur ait dénoncé ce qu’elle estimait de son devoir de faire au nom de la dignité humaine. Réjouissons-nous donc, et faisons table rase du passé.
Mais s’agira-t-il bien du passé ? La prison telle que nous la connaissons sera-t-elle, après ces dernières enquêtes des commissions parlementaires, reléguée d’un coup de baguette législative à la préhistoire du système pénitentiaire ?

Restons lucides, et prévoyons plutôt qu’après avoir alimenté pendant quelque six mois la rubrique société des médias, bientôt le thème aura lassé. La question carcérale n’est pas, qu’on se le dise, une priorité politique ; elle n’est même pas, quant au fond, un problème de société. La question carcérale n’est qu’une occurrence épisodique occupant de manière fugace le devant de la scène pour des raisons ne touchant jamais à son fondement, des raisons oserais-je dire anecdotiques.

La prison, en fin de compte, n’est jamais mise en question, sauf ici ou là et de manière alors irresponsable, par exemple dans l’optique libertaire qui prône sa disparition pure et simple, discours évidemment insoutenable pour l’opinion et froide utopie. Le problème avec l’utopie, dont il ne faut pas nier qu’elle peut être porteuse de sens et d’idéal, est qu’elle fait l’économie du présent ; une économie frisant parfois l’escroquerie intellectuelle.

La première chose qu’il convient de dire sur la prison, et que pour être crédible l’on doit même poser comme préalable à toute réflexion sérieuse à ce sujet, est qu’elle est, en l’état actuel des choses, tout bonnement nécessaire. Ainsi n’est-ce pas elle qui fait problème en tant qu’institution, mais son utilité (en l’occurrence son inutilité) : tout le monde aujourd’hui s’accorde là-dessus. Je n’y insiste que parce que je crains, au regard de certain discours actuel opportuniste -cf. Au pied du mur, éditions L’Insomniaque- qu’à dénoncer la prison comme solution inadmissible en soi (une injustice, voire un crime du troisième type contre l’humanité), on n’aille exactement à l’encontre du but poursuivi : obtenir par le plus large consensus que la prison ne soit plus un lieu hors norme, hors monde, hors temps ; qu’en soit inscrite la métamorphose dans un projet de société ; soit non pas supprimer, mais dénaturer la prison.

Observons au passage que le carcéral -par la force des choses et souvent des révoltes- suit vaille que vaille l’évolution sociale, quoique toujours avec un décalage d’une bonne vingtaine d’années de retard par quoi la Pénitentiaire rend effectif le châtiment.
Nonobstant (mais pas forcément en raison de ce décalage, puisque la notion de punition est admise et souhaitée par l’opinion), la prison continue d’apparaître épisodiquement comme une manière injustifiable de traiter l’homme dans le coupable.

Or, cette situation doit nous interroger sur les droits de l’homme. C’est en effet toujours tacitement en leur nom que l’institution pénitentiaire est mise ne question, et de façon patente et plus que jamais depuis que l’Observatoire international des prisons s’est positionné sur ce terrain pour imposer et développer son action. Ces droits de l’homme seraient-ils le cheval de Troie qui permettrait, de dénonciations humanitaires en avancées juridiques, de miner la forteresse pénitentiaire ?

Je ne le pense aucunement. La bulle pénitentiaire, où sécurité, justice et châtiment se conjuguent en autant de bonnes raisons pour ne justifier la rigueur et l’opacité, est du domaine politique ; et le politique, dans nos démocraties, ne demande qu’à plaquer du droit partout où il fait défaut, partout où, en raison des lacunes ou de l’imprécision de celui-ci, le politique pourrait être mis en accusation. D’où cette contrevérité qu’aussi bien l’action de l’OIP, estimable et utile au demeurant, que les récentes enquêtes des commissions parlementaires, tout aussi estimables et utiles, concourent involontairement à promouvoir : dès lors qu’y règnera le droit, rien que le droit et tout le droit, la prison cessera d’être un souci récurrent. La transparence comme solution…

Or, colmater les lézardes du carcéral avec du droit ne changera rien au carcéral. La prison restera un lieu d’exténuation -la transparence pourrait bien, tel un néon allumé jour et nuit, empêcher le détenu de dormir- pour une tout autre raison, une raison de fond : parce que, pour l’opinion, il s’y trouve à l’intérieur de l’homme injustifiable. C’est l’homo carcerus qui fait problème : entité qu’on ne sait comment appréhender (sic), dont on ne sait que faire, doublement dépouillée de sa dignité par sa faute et sa condamnation ; elle est l’impensable altérité, à la fois humaine par nature (cf. la dénomination de la réclusion criminelle à perpétuité aux Etats-Unis : natural life -vie biologique !) et asociale, qui dans sa contradiction même, dans son anomalie, sa déviance et son inadaptation, voire sa monstruosité, suscite au pis l’horreur ou le mépris, au mieux l’indifférence.

Nos démocraties modernes ont substitué le droit au sacré, le fonctionnel au métaphysique et le rationnel au mystère. Or l’homme, quel qu’il soit, et jusque dans sa chute même, reste un mystère métaphysique et sacré : c’est de l’altérité pure et transcendante. Il y a ainsi un regard sur l’Autre à promouvoir dans l’opinion, un regard vertical et de mansuétude au nom de l’humain, un regard de noblesse. L’opinion doit se défaire, du moins hors les cas intolérables, des idées reçues. Nous sommes les héritiers d’une pensée, d’une philosophie judéo-chrétiennes… Aux Etats-Unis, royaume de la peine de mort, le Président prête serment sur la Bible : insoutenable contradiction, parjure même, peut-être…

Il y a là, pour l’exception culturelle française ou européenne, un vrai domaine sur lequel on souhaiterait que nos penseurs, nos thésards et autres sociologues appliquent leur réflexion avant qu’il soit trop tard : toutes les cellules donnent sur l’abîme.

* Véronique Vasseur, Médecin chef à la prison de la santé, Editions du Cherche-Midi

Claude Lucas est l’auteur de L’Hypothèse de M. Baltimore (Aléas Editeur), Suerte et Chemin des fleurs. Lire notre critique de Paroles de détenus

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