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Icône underground des années 80 qui connut un éclair de gloire à la toute fin des années 70, en compagnie des mythiques Swell Maps, Nikki Sudden incarne l’archétype du perdant magnifique de la musique populaire, situé quelque part entre Alex Chilton et Dan Treacy des Television Personalities, par ailleurs deux de ses amis de toujours.

Adolescent épris des Rolling Stones au coeur des Midlands, non loin de Birmingham, c’est à l’âge de 16 ans, en 1972, que Nikki Sudden décide de fonder un groupe, en pleine vogue glam rock britannique, Marc Bolan et T-Rex le marquant à jamais. La formation prend le nom des Swell Maps. Il s’agit alors essentiellement de Nikki et de son frère cadet, Paul Godley, plus connu sous le nom d’Epic Soundtracks, qui à 12 ans se met à la batterie et aux claviers, alors que son aîné met en application ses imitations de Mick Jagger ou de Keith Richards, guitare en bandoulière, devant le miroir familial. Ce n’est qu’en 1976 que les deux frères seront rejoints par les chanteurs/guitaristes Phones Sportman et Richard Earl, et par le bassiste Jowe Head.

En pleine explosion punk, les Swell Maps précipitent l’avènement de l’éthique « Do It Yourself » en même temps que leur propre révolution musicale, pop et punk, emmenés par le chant indifférent, plat, sec, mais terriblement jouissif, de Nikki. En dépit d’un excellent accueil critique (ils sont notamment remarqués par John Peel de Radio One et Paul Morley du NME qui lança par la suite la carrière des Smiths), leurs quatre singles et leurs deux albums studio (A Trip to Marineville et Jane from occupied Europe) paraissent sur Rough Trade, qui se lance comme label. Le groupe possède donc une liberté artistique absolue, sans l’ombre d’un producteur, même s’il ne connaît guère le succès escompté par Nikki, qui rêve de devenir un nouveau Mick Jagger, avec une coupe de cheveux à la Annie Girardot, tout en sonnant comme The Fall, l’énergie des Buzzcocks en sus. Le credo du groupe, tel qu’énoncé par Epic Soundtracks, est le suivant : « Nous voulons que les gens regardent sous la surface. Nous haïssons la musique et nous ne changerons pas notre route pour faire illusion à notre public. Nous irons aussi loin que possible et quand cela deviendra ennuyeux, nous arrêterons. »

Les supporters du groupe sont fervents mais pas assez nombreux pour empêcher son explosion en 1980, après une épique tournée italienne, alors que le nihilisme punk énergique et l’expérimentation krautrock atteignent leur apogée, les Swell Maps étant aussi influencés par T-Rex que par Can ou King Crimson. Chaque membre se lance alors dans des carrières en solo, celle de Nikki étant la plus proéminente du lot. Même si c’est Phones Sportman qui publie son premier EP en solo, tout comme Jowe Head, qui jouera ensuite sous le nom des Palookas. Epic Soundtracks publie également deux singles sous son propre nom, avant de former Crime & The City Solutions avec d’anciens membres de The Birthday Party.
Nikki forme lui les Jacobites, accompagné par son frère, omniprésent, et Dave Kusworth, ancien membre des Rag Dolls, non sans avoir publié deux albums en solo : Waiting on Egypt en 1982 et Bible belt en 1983, sur lesquels on retrouve notamment Prince Empire, le batteur des TV Personalities. En 1986, après deux albums de ballades somptueuses avec les Jacobites, dont le remarquable Robespierre Velvet’s basement, album rétro-psychédélique paru en 1985 qui inaugure son style semi-acoustique, il signe sur Creation, le label débutant d’Alan McGee, futur terre d’accueil d’Oasis.

Il y publiera ses deux chefs d’œuvre, Texas, en 1986 (avec une magnifique version de Captain Kennedy’s lament, chanson méconnue de Neil Young) et Dead men tell no tales, en 1987, considéré par Nikki comme « l’album le plus triste jamais enregistré », alors que son auteur traverse l’une des parties les plus heureuses de sa vie. Les paroles mélangent tout à la fois l’histoire anglaise (les Jacobites furent les partisans écossais qui suivirent les Stuart lors de leur tentative de rétablissement monarchique au XVIIIe siècle), la Révolution française et le son de Memphis. Kiss you kidnapped charabanc, également publié en 1987, voit Nikki rejoint par Rowland S. Howard de Birthday Party, qui remplace Kusworth, pour ce qui reste une collaboration musicale monumentale, notamment sur l’hommage à Robert Johnson, intitulé justement Crossroad.

Après deux autres albums assez hétéroclites, Groove et Back to the coast, les derniers à paraître sur Creation, il est ensuite brièvement accompagné sur scène par R.E.M., sans Michael Stipe. A Crown of thorns et Jewel of thiefs constituent deux autres disques assez disparates du début des années 90, sur des petits labels. Il retrouve Dave Kusworth en 1993, reformant ainsi les Jacobites, avec lesquels il publie trois obscurs albums en 1994 et 1995, des disques aussi introuvables aujourd’hui que pourraient l’être ses enregistrements des années 80 si l’excellent label américain Secretly Canadian n’avait pas réédité les dix albums de cette décennie dorée. Cette série de rééditions est donc l’occasion idéale de (re)découvrir l’oeuvre d’un génial excentrique pour lequel Sonic Youth, entre autres, a toujours avoué son admiration, notamment en ce qui concerne le son de ses premières années et son attitude sans compromis. Mercury Rev ne s’y est pas trompé non plus, en offrant à Nikki de jouer en première partie de sa tournée américaine de décembre 2001. Old and dignified chanterait Jonathan Richman.

Voir notre chronique des rééditions