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Entretien téléphonique avec Nicolai Dunger, l’un des artistes suédois les plus prolixes de sa génération, qui vient d’enregistrer un épatant huitième album en compagnie de Will Oldham et de son frère Paul, dans la maison de ce dernier à Shelbyville, Kentucky. Tranquil isolation possède des tonalités folk évidentes, qui en font le chef-d’oeuvre de sa carrière, à l’aube de nouvelles aventures musicales avec Mercury Rev.

Chronic’art : Comment as-tu rencontré Will Oldham ?

Nicolai Dunger : Will est un ami à moi depuis quelques années, je l’ai rencontré sur la route lorsque je tournais avec Mercury Rev. Il m’a dit que ce serait chouette de venir enregistrer un week-end chez lui, dans une atmosphère relaxante. Je voulais collaborer avec lui, quoiqu’il arrive, car je pense que sa voix est très spéciale. Nous avons donc enregistré Tranquil isolation dans son salon.

A-t-il été une influence pour toi ?

Non, pas vraiment, ça fait des années que je ne l’écoute plus. J’avais presque oublié qu’il existait avant que je ne le rencontre à nouveau lors de cette tournée. Je l’ai vu en concert à Londres l’an dernier. Il jouait quelques chansons seul avec sa guitare, c’était fabuleux.

Qu’écoutais-tu plus jeune ?

Ce groupe de folk suédois Troubadours, je les ai vu jouer de nombreuses fois étant jeune. Sinon, j’ai grandi en écoutant du hard rock, Black Sabbath et Kate Bush. Aujourd’hui, j’écoute vraiment de tout et je ne suis pas inspiré par tel ou tel artiste en particulier.

Avais-tu écrit les chansons avant d’aller dans le Kentucky ?

Oui, la plupart d’entre elles. J’en ai aussi écrit sur place et à New York, comme Me, Ray and JR. Ce n’est pas à propos de Jonathan Richman, mais de ma fiancée ! (rires).

As-tu enregistré d’autres morceaux à Shelbyville ?

Oui, il y a deux autres morceaux. Un morceau de blues et une chanson si lente que je me suis presque endormi en la jouant, comme Will… En arrivant dans ce lieu, je n’attendais ni n’espérais rien. J’étais juste nerveux à l’idée de rencontrer Paul et Peter Townsend, ainsi que la violoniste Jessica Billey, l’ancienne femme de Warren Ellis des Dirty Three, qui jouait aussi du violon avec Smog. En regagnant l’aéroport, j’étais très satisfait, je ne m’attendais pas à un tel résultat. Je ne pensais pas que la voix de Will sonnerait d’aussi belle manière.

On retrouve une spontanéité évidente sur cet album…

La plupart des morceaux ont été enregistrés en une seule prise. Cette atmosphère me convient parfaitement. Je tournerai peut-être avec Paul et Will Oldham lorsque l’album sortira en Amérique l’an prochain.

Etait-ce ton premier disque enregistré en Amérique ?

Oui. J’y retourne à la fin du mois d’octobre, dans le studio de Mercury Rev. Je travaillerai avec eux et aussi peut-être avec Tony Visconti et d’autres producteurs. Je ne resterai que quatre jours sur place. Ce nouveau disque va prendre du temps. Il va y avoir beaucoup de travail. Je suis impatient de faire ce nouvel album, avec toute cette production et ce son énorme.
Tranquil isolation n’est donc qu’une étape vers autre chose ?

Non, je suis très content de cet album. Mais je suis toujours en quête de nouveaux horizons. Et j’aime beaucoup la tradition folk que l’on peut retrouver sur cet album. On ressent à mon avis une forme d’intimité qu’on ne trouve pas forcément sur mes autres disques.

Oui et aussi une forme d’éternité…

Effectivement, certaines chansons ressemblent même au folk blues des années 1920. Je me suis identifié au Kentucky et à ces gens avec qui j’étais. Je viens moi-même d’une petite ville du Nord de la Suède, où les mentalités sont proches de celles du Kentucky et de Louisville. Tout est calme et les gens ne parlent pas beaucoup. Mon blues n’est donc pas éloigné du leur, je ne vois pas beaucoup de différences. Will est lui-même influencé par un jazzman suédois, Jan Johansson, qui était aussi à la croisée du blues et du folk.

Est-ce en Suède que tu remportes le plus de succès ?

Non, pas vraiment, les gens en ont marre de mes disques…Je viens juste de terminer une trilogie parue à l’origine en vinyle (Sweat her kiss / A dress book /
Blind blemished blues), qui reste comme l’aboutissement de ma carrière, il me semble. Ces enregistrements sont très personnels. Peu de gens font cela de nos jours, soit publier un coffret trois vinyles. Les maisons de disque n’y croient pas du tout.

D’où vient cette inspiration extrêmement fertile ?

Je ne sais pas. Peut-être que lorsque je suis seul, je m’ennuie, alors je prends ma guitare et je compose dans mon appartement. Ca fait six ans que je suis installé à Stockholm.

As-tu réalisé des collaborations récemment ?

Je n’aime pas trop collaborer avec des gens que je choisis pas. Je ne veux pas être choisi par eux. C’est une question d’ego (rires). Je vais travailler avec le cinéma. Et composer notamment la bande originale du remake hollywoodien de L’Appartement, un film français. Je fais aussi de la musique pour des courts-métrages de jeunes réalisateurs. J’ai confiance en moi. Si j’ai des idées, je vais jusqu’au bout, même s’il s’agit de faire un film moi-même. Je n’ai pas peur du succès. J’ai monté ma propre boîte d’édition. Cela ne paie pas instantanément mais sur le long terme, je devrais m’y retrouver.

Il semblerait qu’il y ait une maturité nouvelle au sein de Tranquil isolation ?

Oui, en quelque sorte, on y retrouve plus de réflexion que sur Soul rush, même si ces deux albums ne sont pas comparables. Ce n’est pas de la pop en tous les cas. Les gens en Suède ne s’y identifient pas et ils ne l’aiment pas non plus. En ce qui me concerne, je sors mes albums dans mon coin, tout seul dans le cas de cette trilogie. (Las) Le public ne comprend pas cela : il pense que je suis trop étrange, ils n’aiment pas les gens qui ont trop confiance en eux. La plupart des artistes se conforment juste à leurs maisons de disques. Les Suédois n’aiment pas les différences, ils aiment que tout leur ressemble. Je ne suis pas trop connu de toute manière. Ca me laisse plus de liberté pour publier tous ces disques.

Lire notre chronique de Tranquil isolation