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Daniel Lorca, bassiste et chanteur de Nada Surf, évoque dans un français parfait le nouveau Nada Surf, dépêtré de ses procès à répétition, enfin libéré, sur scène comme à la ville.

Chronic’art : Tu parles parfaitement français…

Daniel Lorca : Oui, j’ai passé ma petite enfance à Bruxelles, et quand je suis allé vivre à New York, mes parents m’ont inscrit à l’école française. Plus tard j’ai aussi passé un an en France. Où j’ai du perdre mon accent belge, parce que tout le monde se moquait de moi.

Ce qui explique la présence d’un titre en français sur l’album…

Oui, on nous a souvent demandé pourquoi on ne faisait pas de chansons en français, ou en espagnol, que je parle couramment aussi, et on a fini par le faire. On venait de passer six mois en France, et de retour à New York, la première chanson que j’ai écrite était en français. Ca s’est fait assez spontanément. Si je m’étais forcé à écrire une chanson en français, j’aurais sûrement eu plus de mal.

Tu sais qu’en France, il y a des quotas sur les radios, pour les chansons en français. Si ça se trouve, votre chanson sera programmée pour cette raison…

Oui, je sais. Ma copine est linguiste, elle m’a expliqué l’attachement des français et des institutions à la langue française… C’est assez bizarre ce protectionnisme… Quoique moi je suis assez pour qu’on pète les vitres des Mac Donalds…

Tu n’es pas pro-américain ?

Non, il y a un impérialisme économique des Etats-Unis que je n’aime pas. J’habite à New York, je suis New-Yorkais avant d’être américain. Et puis, ça fait plusieurs mois que j’ai envie de quitter les Etats-Unis, je n’ai pas envie de payer d’impôts à Bush. Déjà, les élections ont été un truc incroyable, et maintenant, on se retrouve avec ce clown, qui est devenu après le 11 septembre le « grand leader » de l’occident ! C’est une blague, c’est ridicule, c’est du marketing… Je ne comprends pas que les américains n’arrivent pas à se rendre compte qu’une grande partie du reste du monde les déteste. Avec ce qui s’est passé au Moyen-Orient ou en Amérique du Sud, cette rancune n’est pas étonnante…

En tant que musicien, qu’est ce que ça change de vivre à New York ?

New York est une ville fantastique pour les artistes. Il y a une tension, une vie, une électricité incomparable. On a grandi en écoutant la meilleure musique. J’ai vu plusieurs fois les Ramones, Iggy Pop. Quand j’avais 16 ans, James Brown jouait une fois par mois dans un club à côté de chez moi… On a eu une chance incroyable. Aujourd’hui encore, New York est très dynamique, avec les Strokes, les Yeah Yeah Yeahs… Nous, on n’a jamais fait partie d’un mouvement, d’une scène. Même si les gens se connaissent.

Beaucoup d’américains nous tiennent ce discours. Est-ce que tu as l’impression que c’est une ville qui développe d’abord des individualismes ?

Oui, c’est vrai. Mais c’est aussi dû à l’existence d’une multiplicité de scènes. Tous les genres musicaux sont représentés à New York. Même s’il y a des scènes spécifiques. La « scène new-yorkaise », s’il y en a une, est fractionnée. Il y a plein de petites scènes, de petits mouvements, mais la ville est trop grande pour représenter à elle seule un courant musical. Les artistes ne peuvent pas tous se connaître.

Vous vivez de votre musique ?

Pas complètement. On ne pense pas qu’il faille vivre uniquement pour la musique. Ca ne nous dérange pas de diversifier nos activités professionnelles, en les considérant toutes comme potentiellement enrichissantes, épanouissantes. Mathieu écrivait dans un magazine musical, moi je travaillais dans l’informatique. On a du quitter nos jobs pour refaire de la musique, mais ça ne nous dérange pas en général de travailler dans d’autres secteurs.

Comment s’est passé l’enregistrement ?

On a enregistré l’album à New York puis à Los Angeles. On est retourné ensuite à New York pour faire des overdubs. On enregistrait dans le studio de très bons amis, et donc on dépendait un peu de leurs emplois du temps. L’enregistrement de l’album a donc pris du temps. On n’avait même pas de maison de disque à l’époque donc on s’est débrouillé.

Quels souvenirs vous gardez de cette période où vous étiez chez Elektra et ne pouviez pas sortir de disque ?

Eh bien, c’était vraiment nul. Ils n’ont rien fait pour nous. Le disque est déjà sorti en Europe après un long délai, et au bout de six mois, la directrice nous a demandé de retourner en studio. Elle ne voulait plus le sortir aux Etats-Unis. Tous les journalistes américains avaient reçu le disque, puis deux semaines après, une lettre leur signalait qu’il ne fallait pas le chroniquer… Et le disque était n°1 dans les college-charts, alors qu’il n’était toujours pas sorti. Et on avait de la super presse en Europe. Ca a pris deux ans pour qu’on puisse retrouver les droits de l’album.

Ca a modifié votre perception des maisons de disques ?

Quand on a signé avec Elektra, on savait déjà que ça risquait d’être très dur. On a probablement fait le mauvais choix. Maintenant, on fait attention de mettre des clauses dans nos contrats. Mais quand tu t’entends bien avec ta maison de disque, c’est très agréable.

Sur ce nouvel album, il y a beaucoup d’influences anglaises ?

Tiens, c’est la deuxième fois qu’on me dit ça aujourd’hui… J’ai toujours aimé la musique anglaise : les Smiths, Echo & The Bunnymen. J’ai commencé à faire de la musique en imitant les Clash. Peut-être qu’on a fait le disque avec plus de liberté que par le passé, sans se soucier de ressembler ou pas à d’autres groupes. Du coup, nos influences sont plus évidentes, mais ça ne nous dérange pas.

Il y a beaucoup de voix doublées aussi.

Oui, on le fait de mieux en mieux, on aime bien les harmonies vocales. Ira est très à l’aise avec ça.

Le morceau Hi-speed soul nous a fait penser à Atomic de Blondie…

Cool… C’est à cause de cette rythmique, un peu disco… On a joué dans un club suédois, une ancienne gare de métro, avec des dj’s incroyables qui jouaient des vieux disques de soul, mais en accéléré, super speed, en rajoutant des beats derrière. Le morceau est venu de là : « high-speed soul ». Ca parle de sorties, de rencontres, de danse, en souvenir de cette soirée passée dans cette boîte.

Notre chanson préférée, c’est Blonde on blonde…

On aurait été incapable de faire ça il y a quelques années. Elle est très minimale, très pure. La version qui est sur le disque correspond à la première prise, très calme, velvetienne. On était hyper content du résultat. A propos du thème de la chanson, ça correspond à notre côté fan avant tout. On est fans avant d’être musiciens. C’est super de ressentir le pouvoir de la musique. Tu peux être dans la merde, te sentir vraiment mal, et tu te sens mieux en écoutant une belle chanson. On a joué avec Joe Strummer il y a peu, et comme j’ai toujours été fan des Clash, j’étais dans un état d’angoisse incroyable. Quand on a débarqué dans la salle et que j’ai vu sa Telecaster, avec un point d’interrogation derrière, j’étais comme un môme. Quand j’étais gamin, complètement en opposition avec mes parents, les adultes, je n’avais que la musique pour me sentir bien. Ca a sauvé ma vie. Pareil pour Matthew, qui se sent mieux en écoutant Blonde on blonde… Le plus beau compliment qu’on puisse nous faire, c’est de nous dire que notre musique a aidé à passer une période difficile. C’est un peu ce que j’ai dit à Joe Strummer : « Thank you Joe, thank you… ».

Propos recueillis par

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