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3
sur 5

Difficile pour Claire Denis de surenchérir après le paroxystique Trouble every day et ses scandaleuses amours cannibales. C’est donc en toute logique que la réalisatrice revient à un cinéma moins sulfureux avec un sujet plus consensuel -la rencontre entre un homme et une femme qui vont passer la nuit ensemble. Mais Claire Denis n’est pas Lelouch et cette histoire d’adultère d’un soir s’aventure vers des contrées nettement plus sombres que les territoires balisés du vaudeville bourgeois. C’est ainsi la principale qualité du film que de nous embarquer dans un récit vu et revu au cinéma sans tomber dans les pièges de la redite. Porté par une Valérie Lemercier à l’air étonnamment grave et un Vincent Lindon quasi mutique, Vendredi soir s’attache à retranscrire les émotions successives de son héroïne pendant cette confrontation érotique inattendue, événement inopportun qui pourrait bien chambouler toute sa vie. Comme d’habitude chez Claire Denis, le récit de cette plongée introspective relève avant tout de la sensation : les regards et le toucher y prennent une place prépondérante au détriment des dialogues volontairement elliptiques et délestés de tout psychologisme. Pourtant, l’alchimie a cette fois du mal à prendre et la réalisatrice n’est pas loin de sombrer dans un certain maniérisme.

Claire Denis choisit ainsi de situer son récit lors d’un vendredi soir un peu particulier puisque la France est paralysée par les grèves et que son héroïne se retrouve coincée dans des embouteillages apocalyptiques. L’occasion pour la cinéaste de filmer Paris, ses rues et ses habitants qu’elle isole en une série de détails qui ponctuent l’histoire. Loin des décors flamboyants de Trouble every day ou des paysages oniriques de Beau travail, l’approche visuelle de Claire Denis tiendrait plus ici de la pose arty avec ses focus bizarrement pop’art sur les trottoirs, les devantures des magasins ou les feux tricolores de la capitale. Accumulés la plupart du temps selon un agencement presque gratuit, ces inserts sont souvent de l’ordre de l’illustration ou ont au contraire tendance à faire trop facilement sens : par exemple, la froideur hivernale par opposition à la chaleur qui règne dans la voiture de Laure. Pour une fois, Claire Denis semble constamment se chercher un « style » pour capter au mieux cette histoire qui aurait peut-être gagné à plus de simplicité. Comme sa caméra devant le corps réticent d’une Valérie Lemercier pudique jusqu’au malaise, la cinéaste ne parvient jamais à dépasser ou transcender ce bloc d’altérité que forme l’énigmatique union de ce couple éphémère.