PARTAGER

MoodyMann, discret et révéré producteur de musique électronique de Detroit, a sorti à la fin de l’année dernière « Forevernevermore », un album difficile et puissant, qui s’impose d’emblée comme un classique secret de la musique noire américaine. Portrait impressionniste de ce guerillero du groove.

En 1970, le révérend Jesse Jackson sortit un 33 tours qui inaugurait le catalogue d’une nouvelle filiale de Stax, RESPECT (Tell it like it is, lisait-on sous le logo). Toute une partie de la musique noire américaine de cette époque résonnera de l’écho discret de ce disque, qui pourtant ne contient que des prêches du Country Preacher, comme on le présente sur la pochette. Cette dernière dit aussi (surtout), en lettres blanches sur la photo surblaxploitée du révérend, velours marron et col plongeant :

I AM SOMEBODY

Jesse Jackson avait 28 ans. Il était un jeune prêcheur noir avide de pouvoir et de reconnaissance (toutes les photos de la pochette intérieure de l’album le montrent surplombant son interlocuteur, fût-ce Martin Luther King Jr. lui-même) et, accessoirement, pour son peuple. Je suis quelqu’un, le faisait-il répéter sur le morceau-titre. Je suis peut-être au chômage, mais JE SUIS QUELQU’UN. Je ne suis peut-être pas très éduqué, mais JE SUIS QUELQU’UN. Je suis peut-être en prison, mais JE SUIS QUELQU’UN. JE SUIS L’ENFANT DE DIEU. SOUL POWER. BLACK POWER.

Ce sermon fut enregistré live au Capitol Theatre de Chicago (la ville où la musique noire a rencontré l’électricité, c’est-à-dire son avenir). L’entendre ainsi, sur un disque (cet objet central de la chronique de l’expérience noire), le projette dans une autre dimension, lui donne sa véritable puissance. Dans le combat pour élever le Peuple noir au-dessus de lui-même, la chaire et la scène -la mère et la fille- se sont toujours concurrencées -parfois jusqu’à la mort, RIP Marvin Gaye Jr. En la confiant ainsi aux sillons du vinyle, Jackson a su au contraire donner à sa litanie tendue de chaleur, de puissance, de colère, bref, de soul, la force des deux univers. Il n’y a qu’à simplement regarder la pochette du disque : on est loin des disques encravatés des discours de Martin Luther King Jr. que sortait alors Berry Gordy. Ici, Jesse Jackson pue le Sexe et le Style. Il est le Soul Man. Al Bell, alors aux commandes de Stax, savait ce qu’il faisait en sortant ce disque de cette manière-.

Deux ans plus tard, le révérend répétera son mantra dans le Los Angeles Memorial Stadium, lors du festival Wattstax organisé autour d’Isaac Hayes. Mais Al Bell avait réussi son coup. L’écho du cri de Jackson, lancé à la face de l’homme blanc avec toute la force de l’évidence, ne lui appartenait déjà plus. Dépouillé de la démagogie du Country Preacher, il avait pénétré au plus profond de la communauté noire ; je veux dire dans sa musique : à tel point que, en 1974, il figurera de nouveau sur la pochette d’un disque. De Soul. Damn right I am somebody, de Fred Wesley (and the JBs), produit par le Godfather of Soul lui-même sur son propre label, les disques du Peuple. Damn Right, putain. 6 minutes 24 de FUNK et je suis quelqu’un. Sauf que, le plus fort dans ces 6 minutes 24, ce ne sont pas leurs 5 minutes 40 de pur funk, ce sont les 45 secondes de leur introduction où, sur fond d’orgue aérien, Fred Wesley rejoue littéralement avec les JBs le poème-prêche de Jackson.

Jusqu’alors, la musique noire s’inspirait des sermons des pasteurs. Désormais, elle les reprenait tels quels. Pour cela, il a juste fallu que, enfin, on laisse les clés des studios aux musiciens noirs, comme on les laissa aux musiciens blancs au milieu des années 60. Ils ont alors pu mettre dans leurs disques tout ce qu’ils voulaient nous faire entendre. Et le monde extérieur a pénétré directement dans leur musique : les disques de cette époque regorgent de ces introductions parlées reproduisant prêches et interpellations enflammées (spécialité du Godfather et de ses JBs, on en a déjà parlé) ou discussions entre amis (Zoom, des Temptations, sur leur futuriste 1990), quand ils ne descendent pas tout simplement écouter la rumeur de la rue (le break de Living in the city sur l’Innervisions de Stevie Wonder).

L’utopie disco, qui reposait précisément sur l’évasion de tout ce qui pouvait rappeler la réalité, effacera tout cela. On n’entendra plus rien de tel avant l’arrivée à maturité du hip-hop, quinze ans plus tard. On n’entendra alors plus que cela, samplers et Keep It Real attitude ayant fait du skit, version moderne de ces exercices de style, un passage obligatoire de tout LP de rap. Loin de la dégradation industrielle que représentent ces saynètes à la standardisation souvent fastidieuse (combien d’embrouilles qui dégénèrent inévitablement en gunfights, de parties de cul mécaniques et de vannes envapées dans les albums de rap des années 1990 ?), le souvenir de l’intensité originelle de ces messages, la vibration de ce I am somebody repris par la foule du Capitol Theatre de Chicago se sont conservés, Grand Secret issu directement de l’âme (soul) noire, au cœur des disques de MoodyMann.
L’homme en colère

Quelque part dans le monde, peu avant la fin du xxe siècle. Le diamant se pose sur le disque de vinyle noir, à 28 centimètres du centre.

« Une pulsation électronique étouffée, sous une boucle de guitare (de clavier ?). Et tout de suite, un homme, une voix. Directe comme un poing dans le gueule. Qui parle de ce ton tranchant et décidé de celui qui sait ; de celui qui veut dire (et la musique qui continue). « The question is why / Why should the blues be so at home here ? / Well, Amerika provided the atmosphere / Amerika provided the atmosphere for the blues / And the blues was born / The blues was born on the Amerikan wilderness / The blues was born on the beaches where the slave ship is docked / born on the slave men auction block/ The blues was born and carried on the hauling wind / The blues grew up / as slave / The blues grew up as poverty / The blues grew up in small town depravation / The blues grew up in big city isolation / The blues grew up in the nightmares of the white man / The blues grew up in the blues singing of Bessie and Billie and Marvin / The blues grew up in Satchmo’s horn / On Duke’s piano / In Langston’s poetry / On Robinson’s barytone / The point is, that the blues is gone/one/ne/e ». Filtre. Echo.

Reste le rythme à demi étouffé, dum-da-dum-da-dum-da-dum. Une voix de femme -deux syllabes… you/wow (?) /en boucle. Une nappe de synthétiseur, comme à l’envers. Le rythme monte. Monte. Explose. DUM DA DUM DA DUM DA. Puis la voix de femme diminue, le rythme s’estompe, revient, s’éloigne de nouveau… revient. DUM DA DUM DA. L’homme, dans un souffle, Thank you very much. Rires.
Applaudissements.
Puis la musique seule,
quelques instants…

Et l’homme qui reprend « Ripped off like donated moments from the past / 200 years ago this evening / 200 years last evening / And what about now ? / The blues is now / The blues has grown up and the country has not / The country has been ripped off / Ripped off like the indians (DUM DUM DUM) /Ripped off like jazz / Ripped off like nature / Ripped off like christmas / Man handled by media overkill / Goosed by aspiring vice-presidents / Violated by commercial corporations/commercial corparati/mercial corpor »… Applaudissements nourris. La femme (You/wow)

la nappe
la boucle
(You/wow)
les beats
vont
et viennent.

Dans le lointain, on entend la boucle qui revient ; puis la voix de femme ; filtre sur la boucle, une dernière fois.
L’homme : Thank you very much. (La musique s’arrête) Applaudissements nourris.

Titre : Amerika. Auteur : Kenny Dixon Jr., alias Moodymann. Label : KDJ (pour Kenny Dixon Junior). On peut lire sur l’étiquette de papier de ce maxi :

« its been proven in his tory
no matter what I do or what I become
I’ll always be J.A.N. in this country …
AMERIKA
(This planet’s greatest thief)
SIGNED : Just Another Nigger »

C’est aussi un disque de danse. Vous le trouverez chroniqué dans les pages house -ou techno- de Muzik ou de Jockey Slut. Et peut-être même n’est-il que cela, pour beaucoup. Qui écoute ce que disent les disques ? et qui s’en soucie vraiment ?

Mais si ce disque n’était pas aussi un disque de danse, qui en parlerait ? et si Jesse Jackson n’avait pas été aussi funky sur la pochette de son 33 tours, parlerait-on encore de ce disque aujourd’hui, ici ? C’est la majesté des albums early 1970s de Marvin Gaye, des Temptations, de Curtis Mayfield ou de James Brown… que, précisément, de faire pénétrer leur Amérique et ses problèmes dans dix minutes de musique de danse. Et de faire quand même danser les gens. Tout comme, quinze ans plus tard, Public Enemy. Tout comme, aujourd’hui, MoodyMann.

Reclus dans son studio de Detroit, derrière ce visage de guerrier soul, photographié de face, qui orne chacun de ses 12’’ (quel meilleur masque que son propre visage ?), il marche dans les traces de ces géants, Norman Whitfield, Isaac Hayes, Marvin (bien sûr), et construit sa musique comme ils la construisaient eux-mêmes : avec rage, avec amour, avec goût.

Chacun de ses disques est un manifeste secret pour cette communauté noire ressourcée dont rêvait la soul des années 1970 ; loin, très loin de l’obsession mercantile des moguls du rap superstar ; loin des piscines et des palmiers du funk aseptisé des années 1980 ; loin de l’Amérique noire de la fin du xxe siècle. Paradoxe -drame ?- de ce guerillero du groove, Black nationaliste viscéralement attaché à sa communauté -au point de mettre une photo de ses parents et une autre de sa grand-mère aux fourneaux dans la pochette intérieure de son premier album-, il crie dans le désert dans son pays, alors qu’il est une légende vivante sur l’autre rive de l’Atlantique, chez ces white suburban kids -dont votre serviteur- qu’il affecte de mépriser à longueur de notes de pochette. Imagine-t-on plus grand malentendu ? Imagine-t-on Jesse Jackson, inconnu dans les inner cities, faisant répéter à une foule de jeunes bourgeois européens I am somebody ?

Et puis tant pis. Il y a de la grandeur dans ce geste, dans cette volonté de persévérer, envers et contre tous, au nom de quelque chose de plus grand que soi, plus grand que sa communauté, même ; au nom de cette chose qui n’a pas de couleur, et que l’on appelle l’humanité.
Le jour où nous avons retrouvé une âme

Il faut aussi parler de la musique de MoodyMann. Il faut en parler parce qu’elle dit plus de choses encore que les samples de Kenny Dixon Jr., que ses notes de pochettes, que ses pochettes elles-mêmes (avec leurs photos, leurs clins d’œil, leur ascétisme soigné). Tous ces signes sont des balises le long de la route tracée par sa musique, mais c’est elle qui nous mène là où il veut nous emmener. Signe, quand il introduit l’un de ses disques par deux minutes de zapping sur la bande FM le 1er avril 1984, le jour de l’assassinat de Marvin Gaye, qu’il intitule The Day we lost soul. Signe, quand il crédite un maxi Inspirations from a small black church on the eastside of Detroit (Special thanx to the Rev. C. Brown). Signe lorsque, dans le livret de son premier CD, il crache sur ces mômes des banlieues blanches qui samplent tout le temps la musique noire (Try some rock’n’roll for a change, you’re making black music sound silly, weak and tired and most of all a stranger). Signe ses parents. Signe sa grand-mère. Signe son silence (quasiment aucune interview, quasiment aucune photo -en dehors de celles qu’il donne lui-même, sur ses disques). Juste des signes, au bord d’une route que trace sûre d’elle-même une musique à l’évidence sans concession.

Grandie à l’ombre des grooves électroniques de Detroit, maison-mère de la techno, mais aussi de Tamla Motown, 25 ans plus tôt, la musique de MoodyMann danse sur cette fine ligne tracée entre l’amertume, la colère et la joie, là où vibrent les plus grands disques de la musique noire américaine. La profondeur de cette musique, de ces disques, réside dans leur capacité à basculer en deux mesures ou trois mots de l’intime, gros plan sur tes yeux, à l’universel, plan large sur les ghettos du monde entier. Voire à les faire coexister dans le même instant, on the mix. C’est la seule chose qui n’est pas nouvelle, dans les disques de MoodyMann.

Car, tel un Tancrède/Delon soul, Kenny Dixon Jr. sait qu’il faut tout changer, pour que rien ne change. Et même s’il produit l’une des musiques les plus neuves des années 1990-2000, il n’est à ses propres yeux qu’un disciple fidèle des Grand(e)s Ancien(ne)s (« Bessie and Billie and Marvin ») et de tous ces musiciens anonymes, témoins et hérauts de l’expérience noire depuis les rivages de l’Afrique jusqu’aux projects de Detroit. Son offrande à leur souvenir, tout emplie de respect, est justement, de ne pas les imiter ; mais de s’en inspirer.

MoodyMann sample Marvin Gaye, Curtis Mayfield, Prince ou Gil Scott-Heron comme d’autres citent la Bible. Non par esprit d’imitation -ou pire, d’exploitation- mais par respect. Parce qu’il sait la puissance que recèle leur musique, parce qu’il la craint, comme le croyant craint Dieu. Sauf que le croyant construit des églises pour honorer son Dieu, alors que MoodyMann produit des disques, comme ses modèles, mais avec des moyens à lui. Sa modestie le conduit en réalité à une ambition démesurée : faire les disques qu’ils auraient fait, s’ils avaient aujourd’hui l’âge qu’ils avaient à l’époque de leur apogée (à l’époque de What’s going on, de Superfly ou de Sign’O’the times). C’est pourquoi par exemple The Day we lost soul est immédiatement suivi par Tribute (To the soul we lost), tech-house muette au groove à soulever les dancefloors.

Le message est clair : Kenny Dixon Jr. n’est pas de ces nostalgiques qui pleurent la grandeur de la soul perdue sur des claviers analogiques et des violons avec certificat d’authenticité 1971 ; il n’est ni D’Angelo (dans le meilleur des cas), ni Lenny Kravitz (dans le pire) ; il est de son temps. Un temps qui a connu aussi Kraftwerk, Depeche Mode, la révolution Acid Trax, Mr. Fingers, Juan Atkins et Bug in the Bassbin. Un temps qui a appris que les machines aussi avaient une âme ; qui n’a pas oublié que l’extase des danseurs n’était jamais loin de la communion des fidèles (dans une église noire du quartier Est de Detroit).

La musique de MoodyMann sera donc électronique et syncopée. A sa manière, évidemment : introductions hypnotiques de six minutes, lorsque le morceau en fait huit, hymnes disco privés de beats, breaks et ruptures de rythmes aléatoires, MoodyMann ne joue jamais le jeu d’un genre musical -la house, pour faire simple- pourtant excessivement codifié. Concentré sur son projet, il n’est pas prêt à le plier aux standards du moment : de son temps, certes, mais à sa guise. Jouer le jeu serait la facilité ; ce serait donner aux gens ce qu’ils veulent, sans plus de formes. A la Fatboy Slim. C’est oublier que la puissance de la musique augmente non pas avec la satisfaction, mais avec la frustration : il ne s’agit pas de donner aux gens exactement ce qu’ils veulent, mais de leur laisser imaginer qu’ils pourraient vouloir plus encore ; car plus on les fait attendre, plus la force émotionnelle de la musique grandit. Et peu importe, à la limite, ce qui se passe effectivement après : ce qui est important, c’est ce qu’on imagine qu’il se passera après. Voilà pourquoi MoodyMann étire démesurément ses introductions, installant l’envie, le désir, le besoin à un point tel qu’un climax d’à peine deux minutes vaut bien dix minutes de frénésie formatée ; ou qu’on s’étonne d’avoir ainsi dansé sur un morceau complètement dénué de rythmique. On dit de certaines musiques qu’elles pourraient ne jamais finir ; la musique de MoodyMann, en réalité, ne fait toujours que commencer.

Mais c’est aussi une manière de dire l’impossibilité de cette musique, aujourd’hui. En sabotant ainsi systématiquement ses Club Classics, MoodyMann se dérobe au rôle qu’on veut lui faire porter, révélant un pessimisme presque suicidaire : sa musique est une soul qui ne croit plus en la soul. Qui fait comme si What’s going on n’était tout simplement plus possible à notre époque. Comme s’ils (le Pouvoir, les Firmes, The Man, bref, « eux ») avaient vraiment gagné ; comme si l’Amérike avait enfin réussi à éradiquer le blues. Ce faisant, Kenny Dixon Jr. retrouve cette amertume qui traversait la musique noire des années 1970, mais un pas plus loin. Les sixties finissantes avaient vu pour la communauté noire les espoirs du mouvement des droits civiques se finir dans le sang et la poudre, et il régnait alors en son sein un sentiment de désillusion que relayent les grands disques de cette époque : Vietnam (What’s going on), dope (Superfly), dépression (There’s a riot goin’on)… Plus de I had a dream flamboyant auquel se rattacher, on ne revendiquait plus que le simple droit d’être soi (I am somebody) ou d’avoir juste un peu de fric pour bouffer en fin de mois, fût-ce en abdiquant sa liberté face aux magouilles des politiciens (You can have watergate just gimme some bucks and I’ll be straight, chantaient en 1973 les JBs, comme toujours pertinents).

Sauf qu’à l’époque, il restait la musique. On croyait encore qu’elle pouvait sauver la vie, tout comme le rock’n’roll dans la chanson de Lou Reed. On croyait en elle, tout simplement, et on lui bâtissait ces cathédrales de cordes et de cuivres que sont, par exemple, le Hot buttered soul d’Isaac Hayes ou The Payback de James Brown (ou Troubleman de Marvin Gaye, ou Foxy brown de Willie Hutch, ou Talking book de Stevie Wonder, ou…). Kenny Dixon Jr. semble au contraire ne plus croire dans ce pouvoir de la musique, dans cette capacité de 5 minutes de funk à changer le monde. Et pour cause : le monde a profondément transformé ces 5 minutes de funk, en trente ans. La concentration de l’industrie des loisirs, la standardisation des moyens de production, l’énormité des investissements de promotion à réaliser dans ce secteur ont ravalé la musique au rang de simple produit dérivé, juste bonne à vendre le remake d’un film « culte » ou des chaussures destinées aux 15-25 ans. « Dans ces conditions, à quoi bon ? semble-t-il se dire, semble-t-il nous dire, à quoi bon continuer, à quoi bon vous donner ce que vous voulez, alors que tout ce que vous voulez par ailleurs a été déterminé scientifiquement par d’autres que vous, et que vous ne vous en rendez même pas compte ? » Alors il préfère sacrifier ses plus beaux morceaux, plutôt que de se plier à ce jeu-là. Parce que la musique, dans le fond, n’est peut-être pas si importante. Al Green a-t-il dit autre chose lorsqu’il a décidé d’abandonner sa carrière pour devenir pasteur ?
A jamais jamais plus

C’est peut-être pour cela que MoodyMann ne fait pas que de la musique : dans le son KDJ, il y a certes cette réminiscence nappée de brouillard synthétique des disques de Great Black Music qu’il admire, mais il y a aussi des paroles. Et si Kenny Dixon Jr. sample les musiciens qu’il respecte, il ne sample pas qu’eux : ses disques regorgent de prêches, de cris d’enfants, de murmures ; musique et paroles s’y entremêlent, l’accélération des beats, le surgissement d’une caisse claire ou d’une ligne de basse accompagnent la scansion du pasteur ou la rumeur de la foule. Ce qui donne à ces morceaux cette identité si particulière au sein de l’univers house/techno, qui, au contraire du hip-hop, fait habituellement une utilisation plus que parcimonieuse des samples non directement musicaux.

S’il n’hésite jamais à glisser deux minutes de collage sonore sur ses maxis, c’est avant tout sur ses albums (Silentintroduction sur Planet E en 1997, Mahogany Brown sur Peacefrog en 1999, et le dernier, Forevernevermore sur Peacefrog l’année dernière) que MoodyMann en exploite vraiment toutes les ressources : avec Carl Craig, son ami et partenaire épisodique, Kenny Dixon Jr. est en effet l’un des rares artistes de la galaxie techno/house US à attacher à ses albums le même soin qu’à ses maxis (qui, comme pour tous les producteurs de musique de danse, constituent la base de son travail). Il les façonne comme une lente dérive, un voyage hypnotique où l’on retrouve les productions les plus récentes de son label KDJ réunies en un mouvement unique traversé de voix, de chants, d’autres morceaux… Il en fait les disques-miroirs de son génie paranoïaque.

Des trois, Forevernevermore est le plus complexe, le plus extrême, sans doute le meilleur. Il n’a pas l’évidence de Silentintroduction, sur lequel tous les titres sont des classiques en puissance, mais il pousse véritablement à bout les obsessions et les rêves de MoodyMann, pour accoucher d’une œuvre majestueuse et sombre, dégagée de l’impression de recette qui gênait par moment dans Mahogany Brown. S’ouvrant sur l’esquisse d’un afro-beat digital pour le xxie siècle, Forevernevermore se déploie lentement, oscillant sans cesse entre disco mentale et expérimentation pure ; le disque est hanté de bruits et de conversations étouffées, il est véritablement habité, à tel point que l’on pense par moment à une improbable rencontre entre Robert Johnson et Throbbing Gristle, dans le secret d’un studio de Detroit. Les hymnes les plus puissants se défont en quelques secondes, comme un mirage s’évanouissant soudain, alors que des voix fantomatiques dérivent lentement sur l’incroyable plage 10 du CD, sorte de Revolution 9-La Suite étendue sur près de 10 minutes. Puis le silence. Pendant deux minutes. Puis un mantra house de 16 minutes, et le disque s’arrête.

L’auditeur reste là, pantelant, consumé par la flamme de cette musique à l’émotion rare : c’est, directement gravé sur le vinyle, brut, sincère, le son de la frustration noire, sans la rouerie de Jesse Jackson, sans la fierté de James Brown, sans l’optimisme de Stevie Wonder. I AM SOMEBODY, hurlent ces morceaux, « je suis quelqu’un et personne ne m’en empêchera ; personne ne m’empêchera de danser, de crier, d’être moi ».

La joie. La colère. Le désespoir. En même temps. Telle a toujours été la musique noire américaine. Telle est la musique de MoodyMann.

Discographie

Albums :

Silentintroduction – Planet E (US) -1997
Mahogany Brown – Peacefrog (UK) – 1999
Forevernevermore – Peacefrog (UK) – 2000

Maxis :

Sur KDJ
The Moody trax EP (kdj 001)
I like it (kdj 002 – test press)
The Day we lost the soul (kdj 003)
The Dancer (kdj 004)
Inspirations from a small black church on the eastside of detroit (kdj 005)
I can’t kick this feelin’ when it hits (kdj 006)
The City – a place where most suburban kids think they’re from (kdj 007)
U can dance if u want to (kdj 009)
In loving memory (colonia) (we are the family) (kdj 010)
Joy pt. II (kdj 012)
Amerika (kdj 015)
Black mahogany (kdj 017)
Forevernevermore (kdj 019)
Shades of jae (kdj 021)
The Thief that stole my sad days (extended mix) (kdj 023)
Ya blessin’ me (kdj 025)
Analog live (kdj 028)

Sur After Midnight
Long hot sex nights (after midnight 004)
Untitled (‘the city’) (after midnight 006)
I can’t kick this feelin’ when it hits (after midnight 008)

Sur Peacefrog

Just anotha black sunday morning with grandma (peacefrog 073)
Don’t you want my love (long mix) (peacefrog 095)

Sur Planet E
Dem young sconies (planet e 65233)
Sunday morning (planet e 65239)

Sur d’autre labels :
Kenny Dixon, Jr. feat. Norma Jean Bell – Moodymann EP (grassroots 005)
Untitled (Moods & Grooves 005)
I like to know (Music is… 001)
Don’t you want my love (pandamonium 019)
Yesterdays
(Soul city 002 – soul sounds #1)
3 chairs (Kenny Dixon, Jr., Rick Wilhite, Theo Parrish) (3 chairs 001 – 3×12″)
3 chairs (Kenny Dixon, Jr., Rick Wilhite, Theo Parrish) (Sound signature 003)
Urban tribe – D-2000 (extended version) (mo’wax 0102)

Remixes
Rick Wilhite – The soul edge EP (kdj 008)
Rick Wilhite – The Godson EP (kdj 011)
Rick Wilhite – The Godson EP pt. 2 (kdj 022)
Norma Jean Bell – One of those nights (late night mix) (pandamonium 09)
Sharon Jones – I’m gonna get ya (kenny dixon, jr. mix) (pandamonium 15)
Norma Jean Bell – Do you want to party? (kenny dixon, jr. mix) (pandamonium 18)
Innerzone Orchestra – People make the world go round (kenny dixon jr. mix) (planet e 65250)

Site semi-officiel de MoodyMann et KDJ records