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Thierry Marignac traduisit il y a quelques années Lipstick traces. Mais l’édition du livre qu’il préparait pour l’éditeur Jeffa Head ne put paraître. Récit virulent, mais non dénué d’humour, sur une aventure éditoriale qui avorta… et de quelques considérations sur Greil Marcus.

Non, gloser sur Greil Marcus n’est pas une tâche très agréable ; on oublierait volontiers l’existence de ce genre d’infimes « intellectuels » au carriérisme dérisoire pour aller s’éclater l’orbite dans la stratosphère où gravitent les déjantés, les saltimbanques, les artistes. Le laborieux décorticage d’une culture dont ce lourdaud gentleman d’outre-Atlantique nous inflige le pensum vient lui-même d’une amnésie totale de l’Europe en ce qui concerne la meilleure poésie du XXe siècle, en partie née chez elle. On est tenté de vouloir lui infliger le même traitement. Que les universitaires américains soient contaminés par la chaude-pisse structuraliste après tout, ça les regarde, qu’ils décident de passer à cette navrante moulinette quelques-uns des thèmes et des idées qui nous sont chers, c’est déjà moins acceptable, mais du moment que ça reste entre eux…

Voilà que sous l’égide des khâgneux trentenaires qui savent tout sans rien connaître, le pesant ouvrage de Monsieur Marcus fait son entrée dans le pays même où une marchandise avariée de cet acabit n’aurait jamais du passer la douane : la France, que l’imbécile admiration à tout crin de n’importe quelle idiotie, pourvu qu’elle soit anglo-saxonne, rend équivalente à une vache à traire pour le moindre « critique culturel » anglo-américain.

Encore une fois, pas de quoi fouetter un chat, la bêtise règne et ce qui la rend dangereuse, c’est surtout sa puissance financière. Mais il se trouve, qu’au-delà de l’arrivisme flagrant de Mr Marcus, j’ai eu indirectement affaire à lui, par le truchement d’une maison d’édition appelée Jeffa Head, qui n’eut qu’une existence éphémère. Son propriétaire, un personnage stendhalien, fils de famille instable que sa fébrilité même rendait attachant, rappelant la haute inquiétude des saltimbanques évoqués précédemment, m’avait proposé de traduire le Grand œuvre du penseur amerloque de fort calibre : Lipstick traces. Après l’avoir mis en garde contre les métaphores à l’eau de vaisselle jaillissant spontanément sous la plume de l’auteur en une consternante féerie du délayage, et contre le caractère plouc du Nord-Dakota de cet « ouvrage », j’acceptais la mission, qui pour douloureuse qu’elle fût, représentait tout de même un à-valoir autour de 80 000 F. L’éditeur lui-même était sous le coup de l’éblouissement « multiculturel » des années 80. Il se dessala petit à petit, ne se débarrassant toutefois jamais complètement de la naïveté qui l’avait poussé sur la piste des « idées » de Mr Marcus.

A chacun de mes voyages aux USA d’où je ramenais des livres de paranos et poètes, je constatais par un prière d’insérer ici, un article là, une conférence ou un séminaire ailleurs, que Marcus, l’expert en dadao-lettrisme-punk-rock, avait gravi quelques échelons dans l’establishment culturel-universitaire de la Côte Est. J’avais hâte d’encaisser le solde, d’en avoir terminé avec le recyclage d’une culture à peine comprise mais très efficacement utilisée par Mr Marcus pour faire son chemin dans l’appareil. Je me gardais de trop parler de ces états d’âme, la traduction n’est pas toujours une sinécure, il faut en prendre son parti. Tout devait changer cependant lorsque l’épicier Marcus, qui avait prétendu fraterniser avec l’éditeur de Jeffa Head, fit en sorte de récupérer ses droits, alors qu’il avait reçu des assurances que l’ouvrage était en cours de traduction, promesse de publication, détail des frais engagés, etc. La discussion s’envenima, l’éditeur de Jeffa Head fit valoir que le propos même (l’aventure dada, l’épopée lettriste, la tornade punk) de Mr Marcus aurait dû l’inciter à un peu de souplesse vis-à-vis d’une maison d’édition naissante aux prises avec les difficultés classiques du manque de moyens et de pénétration du marché. Mais le contact lettré qu’avait eu Mr Marcus avec une culture européenne de l’aventure artistique et du défi n’avait certes pas entamé la mesquinerie de fond de l’épicemard du Connecticut. Une nouvelle offre, financièrement intéressante et soutenue par les canaux médiatico post-Télérama, emporta ses suffrages.

Du coup, pour le mercenaire après tout peu concerné que j’étais, la réserve n’était plus vraiment de mise. Bien qu’ayant touché une bonne partie de l’avance due pour la traduction de cette pitoyable compilation de documents accessibles à tous aux éditions Champ Libre, je n’avais plus aucune raison de cacher le peu d’estime que m’inspirait son « exégèse ». En effet, ce Mr Marcus s’était révélé digne de ses « travaux », préférant se goinfrer l’avance et engager une procédure, replet mais rapace, rock mais derrière une batterie d’avocats.

Cet épisode, certes anecdotique, devrait suffire, si besoin était, à ranger Mr Marcus, et conséquemment ses zélateurs, dans la catégorie à laquelle ils appartiennent : celle du parasitisme apparatchik le plus borné.

Lire notre interview de Greil Marcus et notre chronique de Lipstick traces