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On dit qu’on ne devrait jamais rencontrer les artistes. Il est vrai que tous ne gagnent pas à être connus. Certains déçoivent par l’emphase dont ils recouvrent leur art, d’autres y perdent en mystère. Quelques-uns, les plus rares, savent nous séduire en trouvant les mots justes qui s’accordent avec l’esprit de leur démarche artistique. Moni Grégo, comédienne, auteur, metteur en scène, est de ceux-là. Elle sera cette année encore au cœur de la programmation du Théâtre du colibri, avec deux reprises : La Nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès et Pas moi de Samuel Beckett , et la présentation d’un travail de longue haleine : Dire Guyotat, d’après des textes de Pierre Guyotat.


Chronicart : Pourquoi le Colibri ?

Moni Grégo : La question appelle deux réponses. Bien que Le colibri soit un théâtre privé, on peut dire que ses objectifs, quant à la qualité du travail qui y est présenté et l’éthique des compagnies théâtrales qui y sont accueillies, rejoignent ceux du service public. Jean-Baptiste Herry, son directeur, est quelqu’un qui dans le passé a travaillé avec beaucoup de metteurs en scène du théâtre public : Jean-Louis Hourdin, Robert Gironès, Marie-Claude Morland, moi-même, etc. Il m’a ouvert ses portes dès la création du lieu, il y a six ans. C’est du reste moi qui l’ai baptisé Le colibri… Notre compagnonnage artistique et notre réflexion commune, passionnelle et passionnée, sur l’état et sur le devenir du théâtre ne date pas d’hier… Je lui ai écrit ses éditoriaux sans les signer depuis le début, si bien que cette année, il m’a promue au rang d’écrivain public !
Pourquoi Le colibri ? C’est tout simple : si le théâtre était un oiseau, ce serait un colibri, parce que c’est le seul volatile qui peut faire du surplace, voler à reculons, partir dans tous les sens… sans se péter la gueule…

Le premier spectacle que nous avons présenté au Colibri était La Nuit juste avant les forêts, à 20h dans la grande salle. Par la suite, nous avons inauguré l’horaire de nuit : minuit. Au début, nous ne savions pas trop quoi en penser, puis nous nous sommes vite rendus compte qu’en fait c’était un horaire privilégié. Par exemple, l’année où nous avons joué en alternance En attendant Godot et La Nuit, a été, avec une comédie musicale tous publics, celle du meilleur score de fréquentation du OFF. Cette année encore nous présenterons nos trois spectacles à minuit.

Cette année, vous avez choisi de revenir à Pas moi de Beckett…

Oui, j’ai mis en scène deux années de suite Pas moi au Colibri, il y a trois ou quatre saisons. A ne pas confondre avec Pas, qui a été créé par Delphine Seyrig, alors que Pas moi l’a été par Madeleine Renaud -c’était assez magique ! Pas moi est l’une des œuvres les plus vertigineuses de Beckett. C’est une sorte de spirale de paroles qui traduisent l’incapacité d’une femme à se situer en tant qu’individu. Elle n’a pas encore d’identité. Il y a une grande fragilité dans ce texte. Cette femme est complètement perdue, elle ne peut se raccrocher qu’à une seule certitude et à un seul point fixe : de ne pas être, de ne pas dire « moi ». C’est juste une bouche qui parle, et quand elle parle d’elle, c’est à la troisième personne. En anglais, le texte Beckett –Not 1– débute par une phrase très explicite : « world out of the world this world… ». La notion de « hors corps » y est encore plus marquée que dans la traduction française : « monde… mis au monde… ce monde… »… Le personnage est une de ces femmes qui, comme Camille Claudel, Virginia Woolf ou Marilyn Monroe, n’ont eu qu’un seul choix : celui de ne pas être et de refuser, donc de sombrer dans la folie ou de se suicider. Le texte de Beckett -qui parle admirablement bien de l’équilibre animus/anima- rejoint à mon sens un questionnement complexe sur la création féminine, face à la création masculine. Sans faire de féminisme primaire, je pense que les hommes ont tout à gagner à faire appel à la partie féminine qui est en eux, à être la fois très virils et très féminins ; alors que pour les femmes, c’est plus compliqué… Une femme qui se virilise devient une femme politique. George Sand avait trouvé cette harmonie, Marguerite Yourcenar aussi. Si Marguerite Duras n’avait pas connu Yann Andréa, il est probable qu’elle ne l’aurait pas trouvée… Dans la mise en scène de Yves Ferry, on voit plus qu’une bouche, c’est l’actrice tout entière qui devient cette bouche…

Votre troisième spectacle (qui est plus un chantier qu’un travail achevé), Dire Guyotat, sera consacré à l’écrivain Pierre Guyotat. Y a-t-il un fil conducteur entre les trois ?

Je travaille beaucoup avec les acteurs et avec des élèves comédiens en fin d’études (je viens par exemple de faire un parcours de trois ans avec les élèves du conservatoire de Sète) et je trouve que la langue de Guyotat est un révélateur de la beauté de l’acteur. C’est une langue que l’on peut qualifier de sacrée au sens large, parce que, comme dans La Nuit, elle touche au corps, elle passe par le corps, elle le traverse. Pierre Guyotat est un immense auteur vivant qui a su donner à l’écriture contemporaine l’une de ses langues la plus éclatante et rude, politique et sexuelle, tendre et crue. Ses textes révèlent des choses essentielles sur notre histoire, sur notre humanité et sur le théâtre. Ce travail, qui n’est encore qu’une ébauche de spectacle, est là d’abord pour dire notre amour de ses textes. Il y aura dix personnes sur le plateau.

A la lueur de tout ce que vous m’avez dit, j’aimerais connaître la tonalité de l’édito 99 que vous avez écrit pour le colibri ?

Je l’ai intitulé « And Ko Sauvo » et je l’ai dédié à Sid Bouziz et à Victor Hugo… (…) « Le seul art dont dépend l’avenir des Serbes, des Kosovars, des bourreaux et des victimes de tout poil, de toute plume, de tout cuir, ce serait l’art de vivre . Car l’art est le seul acte qui ose rivaliser avec la reproduction. Or, tout peut toujours se reproduire, jusqu’à ce qu’un artiste de la vie ait suffisamment de magie dans les mains pour initier des gestes qui disent « non » à la malédiction… et tchao ! Excusez ma naïveté, mais je suis sûre que nous pouvons tous tout reproduire aisément, avec ou sans conscience (…) Je dirais même que tout est là pour ça : les prisons, les familles, les écoles, les facultés, les académies, l’amour. Seul l’art dans sa cruauté candide ouvrirait des perspectives entières, libres, sexuées. Et dans l’art, le théâtre, celui que je sais, celui qui me prend, que je rencontre, me semble ouvrir l’espace de quelque chose comme une vraie proposition d’états unis et désunis, horribles et jubilatoires, respectueux et outrageants ; toujours dans la douceur infinie, la violence tranchante de la caresse qui devient griffe et baiser et gifle et jeu grave, ou léger… immédiat… avec ce qui y a de plus sacré dans les êtres… ».

Qui est Sid Bouzid ?

Il n’apparaît dans aucun dictionnaire. C’est un homme vivant, beau, français, kabyle, gitan… Peut-être qu’il fait partie de ces « citoyens de seconde catégorie » que les démocraties produisent… avec le reste… qui ont presque intérêt de vivre hors la loi pour garder un semblant de dignité, d’amour-propre, de sens le la liberté…

Propos recueillis par

Moni Grégo en diagonale :
Comédienne, actrice, metteur en scène, professeur. Elle fait ses débuts au Théâtre national de Strasbourg sous la direction de A. Steiger (Le Balcon de Genet). Puis elle travaille avec C-T. Gaignaire, Y. Ferry, J. Kraemer, J-P. Wenzel, P. Adrien, C. Rist, H. Colpi, A. Wajda…
Elle met en scène ses propres textes (elle a écrit une vingtaine de pièces de théâtre), mais aussi ceux d’auteurs classiques et contemporains : Molière, Marivaux, P. Valéry, M. Duras, B-M. Koltès, Y. Reynaud, P. Minyana…
Elle anime chaque année, en milieu scolaire ou pour des comédiens professionnels, de nombreux ateliers d’écriture et de jeu théâtral. Elle été professeur au Conservatoire national de Lille, à la Comédie de Saint-Etienne, etc. et vient d’achever un premier cycle de trois ans au Conservatoire de Sète.

Lire la critique de La Nuit juste avant les forêts