PARTAGER

Pour son deuxième album, la Monade de Laetitia Sadier n’est plus toute seule (« Enfin seule » débutait l’intimiste Socialisme et barbarie), mais entourée d’un vrai groupe guitare-basse-batterie-moogs, qui fait sonner ses nouvelles chansons plus proches de Stereolab, entre muzak kraut, pop alambique et une touche de samba. L’ensemble, entre utopismes et exotismes, est gracieux, solidifié, « sensible et extensible » (plage 9). Entretien.

Chronic’art : Comment Monade est-il passé d’un projet intime au stade de véritable groupe ? On ne peut qu’être admiratif devant la cohérence, l’épanouissement de ta musique, entre Socialisme ou barbarie et A Few steps more

Laetitia Sadier : C’est vrai que Monade a pris une nouvelle forme. C’est toujours un projet intime, mais partagé ; la forme du groupe est tellement plus puissante et intéressante, même si plus difficile à gérer parfois ! Il est bon de pouvoir rebondir sur les idées de chacun, on a plus de chances de créer un « accident » heureux d’où une idée peut émerger. Je pense aussi que c’est une bonne expérience, voire une discipline, que de jouer en groupe ; on apprend à écouter l’autre, leçon précieuse dans la vie, on apprend à se surpasser dans le sens où, justement, on ne peut pas écouter que soi-même. Ce qui est intéressant, c’est de jouer en fonction de l’autre. Pour moi, la forme du groupe est un environnement où chacun peut s’épanouir avec et grâce aux autres, c’est un cadre dans lequel on peut progresser. Je tenais à développer cette forme parce que j’ai beaucoup de mal à m’entraîner toute seule dans ma chambre, par exemple, et j’ai beaucoup plus de motivation à jouer dans un groupe.

L’écriture de ce disque a-t-elle été collective ou les musiciens de Monade jouent-ils simplement tes chansons ?

Monade joue les chansons que j’écris ; nous les élaborons et les arrangeons ensemble.

Comment écris-tu ? Texte d’abord, mélodie ensuite, les deux ensemble ? Toujours dans ta chambre ? Comment ton « style » a-t-il évolué au fil de ton expérience ?

La manière dont j’écris : assise avec ma guitare sur les genoux, dans une partie de la maison où une grande fenêtre donne sur quelques arbres dont les branches se balancent au vent -j’imagine toujours quelles me font des signes, me disent bonjour. Hier soir devant le feu, je machinais ma guitare, et j’ai trouvé une suite d’accords qui me plaisait. Je suis donc montée avec ma guitare dans cette salle poser ces accords sur le 4 pistes ; sinon j’oublie -il y en a un paquet de chansons oubliées…
Après, je trouve une ligne de basse, ensuite une mélodie, puis les paroles -et cela fait 4 pistes d’utilisées. Je n’aime pas travailler comme ça. Autrefois, j’écrivais les paroles en premier, puis la musique venait les étayer. Je voudrais revenir à cette façon de faire qui est plus organique et qui laisse plus d’importance aux paroles et à la voix, qui naturellement va mieux se placer.

A quel niveau ta longue expérience avec Stereolab t’a-t-elle permis de construire le son, les arrangements de ce disque ? As-tu été assistée, conseillé par d’autres membres du « groop » ?

Il est certain que tout le travail fait avec Stereolab depuis quinze ans apporte de l’eau au moulin de Monade. Je ne peux me dissocier de ma vie passée qui représente un apprentissage. J’avais besoin, de manière viscérale, d’écrire des chansons, et ce sont elles qui m’ont dicté la marche à suivre pour qu’elles viennent à exister dans ce monde. J’ai essayé de trouver des raisons pour justifier l’existence de Monade, j’en ai trouvé plusieurs, mais finalement je me rends compte que je n’ai pas eu le choix. J’ai été conduite à faire ce projet par une force plus grande que celle de mon ego ! Aucun membre de Stereolab n’a participé à ce disque, sauf Joe Watson qui a été aux manettes du studio pour la moitié de l’album.. L’autre moitié a été enregistrée par un ami, Laurent Bichara.

Je crois discerner quelques influences, tant dans la structure des chansons que dans l’atmosphère : la musique brésilienne, le « progressif », et en même temps il y a un « amateurisme », au sens premier du terme, qui rappelle également l’after-punk… Peux-tu nous en dire plus ?

La musique brésilienne m’interpelle énormément, en effet : il y a une simplicité et une sophistication qui y cohabitent. Je suis très attirée par l’esthétique pleine de brillance et d’ombres de cette musique, par le paradoxe qu’elle contient. Elle témoigne du côté le plus beau et le plus noble de l’âme primitive humaine. C’est très fort et en même temps si simple. avec tout ce que cela peut drainer de poésie, de politique, de souffrance, d’humour, de sérieux, de qualité de jeu, de vie dans la vie.
Et c’est vrai que je peux faire un parallèle avec l’après-punk, époque où on s’est rendu compte, plus qu’à d’autres, que l’on était les seuls maîtres de notre destin et que si on voulait quelque chose, il fallait le créer. Donc les gens se sont pris en main, ont fait face à leur réalité, qu’elle soit économique, sociale, émotionnelle, ou autre, et ont agi en conséquence de leurs découvertes. Les deux mouvements étaient animés par un désir de liberté, un départ du refoulement et de l’aliénation ambiants, un désir d’être responsable de sa vie, parce qu’elle n’en est que plus riche, plus intéressante, vécue en tant qu’acteur, non plus simplement en tant que spectateur…

Comment envisages-tu la cohabitation entre Monade et Stereolab ? Crois-tu qu’il soit possible, à moyen terme, que Monade puisse devenir ton principal groupe ?

Only time will tell… Mais pour l’instant je trouve assez de temps pour me consacrer aux deux. Je ne pense pas que l’un se fasse au détriment de l’autre.

Comment vis-tu actuellement ta situation d’artiste dans notre monde si déchiré ? Gardes-tu l’espoir de voir les choses évoluer positivement ?

Pour l’instant, je vis bien ma situation d’artiste dans notre monde déchiré, peut-être justement parce que j’ai de l’espoir ; il est très évident maintenant que notre civilisation va droit dans le mur. Je ne vois plus du tout comment éviter cela ; apathie générale, aucun mouvement populaire à l’horizon… Alors je me dis qu’après tout, on apprend de nos erreurs. C’est comme ça qu’on avance, car je crois beaucoup à la capacité humaine de se remettre en question, d’apprendre et d’avancer, et bien souvent, c’est dans la souffrance qu’on apprend le mieux. Triste sort il est vrai, qu’il faut pourtant accepter pour ne pas être trop affligé par l’état des choses, du monde, l’absurdité, l’injustice. Je me dis qu’il y aura bien un moment où l’on sera plus mature et qu’on cessera de se faire du mal.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de A Few steps more