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Sa vie durant, Miguel de Unamuno se sera tenu à l’écart des coteries et du brouhaha de la vie intellectuelle de son époque, histoire de ne pas perdre de temps dans la grande quête de son existence : creuser l’âme humaine pour échapper au « nada », au néant qui nous menace. Deux nouvelles traductions de l’auteur du « Sentiment tragique de la vie » et du curieux, loufoque et rigoureux « Traité de cocotologie » sont aujourd’hui l’occasion de redécouvrir cette oeuvre littéraire et philosophique à la fois prolifique et multiforme.

Il y a les penseurs du présent, actuels, enfermés dans une temporalité réduite ; ils donnent l’impression, après coup, d’avoir eu la vue courte, la langue scellée par les miettes de ce temps qui fut le leur ; ils se sont fait prendre à revers par le présent et balayer par l’avenir ; parfois adulés en leur temps, le silence qui les entoure n’en est que plus profond et effrayant. A coté d’eux se trouvent des penseurs qui font éclater la structure du temps, qui tentent, avec infiniment de difficultés et de douleur, de dire quelque chose de ce que l’on pourra appeler la condition humaine ; qui prennent le risque de se tromper et qui se trompent ; leurs erreurs nous en apprennent mille fois plus sur nous-même que les certitudes du temps, lesquelles ne sont que de passage. Leur parole a la singularité de demeurer neuve, à jamais. Miguel de Unamuno (1864-1936) fait partie des seconds.

Le mal de l’époque : la gravité

Orphelin de père à 6 ans, il écrit son premier article à 15 ans et publie un recueil de contes à 21. Sa précocité embarrassera ses professeurs, ce qui lui vaudra d’attendre son premier poste à l’université car l’ancien journaliste socialiste qu’il est, déjà mûr philosophiquement et capable de défendre des positions originales, effraie les enseignants conformistes. Immensément cultivé, il obtient malgré tout une chaire en langues anciennes. Bien que partie prenante de l’institution universitaire (il sera recteur de l’université de Salamanque), il échappera à sa force d’inertie et ne cessera de jeter le feu de sa parole sur une Espagne jugée déclinante. Ainsi, parlant de son Quichotte, il dit : « Je ne sais pas si cette œuvre, mal comprise et encore plus mal sentie, peut avoir part à cela, mais le fait est que plane sur notre patrie une écœurante atmosphère d’écrasante gravité. Où que l’on soit, des hommes graves, énormément graves, graves jusqu’à la stupidité. Ils enseignent avec gravité, ils prêchent avec gravité, ils mentent avec gravité, ils trompent avec gravité, ils discutent avec gravité, ils jouent et rient avec gravité, ils manquent avec gravité à leur parole, et cela même qu’ils appellent manque de sérieux et légèreté est le manque de sérieux et la légèreté la plus grave que l’on connaisse ». Profondément croyant et atteint d’une violente crise mystique, il quitte l’Eglise et publie des nouvelles jugées scandaleuses par cette dernière. Son rapport à la vie politique est tout aussi tumultueux : destitué une première fois de son poste à l’université en 1914, il sera exilé en 1924 par la dictature de Primo de Rivera, puis attaquera le front populaire en 1935 avant de s’oppose aux nationalistes en 1936. Entre-temps, en 1931, il aura proclamé la République à Salamanque, étant passé rapidement par la chambre des députés.
Se rendre imbécile : vouloir classer

Unamuno est l’un des membres les plus fameux de la « génération 98 », dans laquelle on retrouve Pio Baroja, Ramon del Valle Inclan ou Antonio Machado ; ces jeunes penseurs veulent redonner du souffle à une Espagne dont la vie, le sentiment de la vie, décline. « Ce que je fuis comme la peste, je le répète, explique Unamuno, c’est d’être classé. Je veux mourir en entendant les paresseux d’esprit qui s’arrêtent parfois à m’écouter, demander à mon sujet : Et celui-là, qu’est-il ? Les libéraux et les progressistes bêtes me tiendront pour réactionnaire et même pour mystique, sans savoir, bien sûr, ce que cela veut dire ; les conservateurs et réactionnaires bêtes me tiendront pour une sorte d’anarchiste spiritualiste ; les uns comme les autres verront en moi un pauvre homme désireux de se singulariser et de passer pour original, dont la tête est pleine de grillons. Mais personne ne doit se soucier de ce que pensent de lui les imbéciles, qu’ils soient progressistes ou conservateurs, libéraux ou réactionnaires ».

Mystique et contradictions

Si l’on devait lui établir une (impossible) filiation, les prédécesseurs de Unamuno seraient deux basques, comme lui, l’un fondateur des jésuites, l’autre âme des jansénistes : Ignace de Loyola et l’abbé de Saint Cyran. Ensuite viendraient Pascal et Kierkegaard, ces hommes qui ont en commun d’être des chrétiens peu ordinaire, des insatisfaits lançant des attaques mortelles contre la dogmatique assénée à coups de massue par les Eglises ; pour le dire d’un mot (un mot unamunien, c’est-à-dire un mot qui est aussi une expérience vécue par l’homme Unamuno : on ne comprend rien à Unamuno si l’on ne voit pas le mépris qu’il voue aux manieurs de concepts, aux bretteurs salonards, à ceux qui usent de tous leurs talents pour faire de la pensée un existant autonome, hors la vie), mot qui est l’essence même de la vie, c’est l’agonie. Bien entendu, il ne s’agit pas de l’agonie au sens de « grabataire » mais au sens grec, qui signifie d’abord lutte, lutte dans un horizon indépassable, celui de la mort. L’homme est pris dans cette tension, palpable, enlevant le repos, nous jetant dans les abîmes infinis de l’incertitude, c’est elle qui fait l’homme inquiet, l’homme de la tourmente, la tension entre le désir de vivre toujours et la certitude de notre mort. C’est ce que Unamuno nomme « sentiment tragique de la vie » : le tragique, le drame, c’est cette volonté de vouloir toujours être autre que ce que nous sommes, jouant cet autre impossible sur la scène du monde. Le tragique de l’humain, c’est aussi la foi absolue que place le fils des Lumières dans la raison alors que celle-ci ne peut que faire l’aveu de sa propre impuissance, la réalité dépassant pour toujours la capacité que nous avons de nous la représenter. L’homme est par essence malade, il est l’être de la chute, condamné à quêter comme un mendiant des significations qui lui glisseront entre les doigts. Il est un être imparfait et ne se résout pas à cette imperfection. On comprend alors la vie, l’agonie de Miguel de Unamuno, ses luttes, car il faut bien lutter (contre les scientistes, darwinistes, positivistes et autres  » pédants  » imbus d’eux-mêmes et de leur science, contre leur effarante prétention à vouloir et surtout à pouvoir tout expliquer, contre la religion catholique qui prétend, ultime sacrilège, pouvoir dire quelque chose de Dieu).

Lutte et incertitude

« Mon œuvre -j’allais dire ma mission- est de briser la foi des uns et des autres, et même d’un troisième parti : la foi dans l’affirmation, la foi dans la négation et la foi dans l’abstention ; et cela par la foi en la foi même. C’est de combattre tous ceux qui se résignent, soit au catholicisme, soit à l’agnosticisme. C’est de faire que tous vivent inquiets et oppressés. Sera-ce efficace ? Mais est-ce que Don Quichotte croyait à l’efficacité immédiate, apparentielle, de son oeuvre ? C’est fort douteux… ».
Elément central de la pensée de Miguel de Unamuno : le Quichotte. L’homme de la lutte et de l’inutile, du défi et de l’affirmation ; l’homme qui s’élève, s’extrait de la masse et dont la solitude est une vertu. La lutte est, nous l’avons vu, avant tout lutte avec soi ; Don Miguel, comme on l’appelle parfois, n’échappe pas à ces contradictions. Marié, père de neuf enfants, en plein dans ce que Kierkegaard nomme « stade éthique », il écrit d’un religieux dont la vie est vouée à Dieu et à la connaissance que c’est lui qui est dans le vrai. Pressentant les contradictions entre communistes et anarchistes au début de la guerre d’Espagne (l’histoire lui donnera douloureusement raison lors de la liquidation des seconds par les premiers), il semble soutenir un temps les nationalistes. Bien sûr, il ne peut que les mépriser (ce sera son apostrophe ultime : « Vous vaincrez, mais ne convaincrez pas », à quoi un général nationaliste répondra, dans toute la grandeur de sa sottise : « Mort à l’intelligence ! »). Tout est dit. Il ne reste plus à Unamuno qu’à mourir, lui qui a tant parlé de l’ultime évènement de l’existence, désavoué, solitaire, et, une fois de plus, destitué du rectorat de Salamanque.

Entre Brouillard et étrange sainteté

La réédition de son roman Brouillard chez Terre de brume (dans une traduction sans doute moins fluide que la précédente, chez Séguier), et celle de la nouvelle Saint Manuel le Bon chez L’Age d’Homme sont l’occasion de redécouvrir l’un des auteurs hispaniques les plus originaux de ce siècle. Son superbe, hilarant et très instructif Traité de cocotologie (tout sur la cocotte en papier, philosophiquement parlant), malheureusement resté au stade d’une brillante programmatique, avait déjà montré au lecteur français la multiplicité des centres d’intérêts de Don Miguel et son implacable rigueur dans les raisonnements scientifiques. C’est à la découverte de deux autres facettes de l’œuvre de l’écrivain que nous sommes maintenant invités. Brouillard, à la fois roman-clé dans l’oeuvre d’Unamuno et texte rempli d’une symbolique foisonnante, forme un dédale d’écriture ou les détails apparemment les plus mièvres renvoient à des significations bibliques ou mythologiques. Lieu où échoue le personnage défait d’un autre de ses romans et parsemé de commentaires ironiques sur la nature du cogito cartésien ou de discussions implicites avec Kierkegaard. Le brouillard couvre la vie de Augusto Perez, son pauvre héros, et le hasard le pousse malgré lui à tenter de le déchirer. Voilà le fil d’un roman commencé avec une étrange préface, suivie d’une réponse toute unamunienne (Unamuno voue un culte particulier aux préfaces, qu’il ne faut jamais négliger), et Augusto ne cesse d’hésiter à choisir une réalité, ou plutôt à choisir entre différentes réalités qui se dérobent. La place de la fiction dans la vie tient le premier rôle dans ce drame dont on connaît dès le début l’issue : la mort. Saint Manuel le Bon interroge aussi la réalité, en creusant le sens de nos conduites, en sondant nos intentions. La construction du texte sur le modèle de la parabole, limpide, laisse planer un sentiment diffus d’anormalité, de tension, jusqu’au dévoilement du mystère. Voila ce qu’aura été l’œuvre de Unamuno : dénuder l’âme de ses héros pour tenter d’approcher la sienne.

Miguel de Unamuno, Brouillard (Terre de Brume, traduit de l’espagnol par Noémi Larthe) et Saint Manuel le Bon (Le Rocher, collection « Le Portique », traduit par Yves Rouillière), recueil complété de trois autres nouvelles et dont l’appareil critique très fourni donne accès à un certain nombre d’articles de Unamuno jusqu’ici inédits en français