PARTAGER

Réaction de Michel Houellebecq aux résultats du premier tour des éléctions présidentielles du 21 avril 2002.

Attaquer la gauche, aujourd’hui, n’a jamais été aussi nécessaire ; cela n’a jamais été aussi difficile, non plus. Car aux difficultés classiques (être accusé d’être un réactionnaire, un fasciste ou je ne sais quoi), déjà pesantes à long terme, s’ajoute une circonstance particulière, d’une nature douloureuse. La gauche mérite largement, et au-delà, la claque qui la balaie aujourd’hui de l’horizon politique ; mais tel n’est pas le cas de Lionel Jospin.
Depuis une semaine je pense souvent, et beaucoup, à Lionel Jospin. Pour une fois que nous tombons sur un homme politique travailleur et intègre, nous le saquons comme un laquais ; c’est triste. Il faut considérer que cet homme a dû vivre une cohabitation de cinq ans avec Jacques Chirac ; qu’il en a conçu pour ce pantin un total mépris ; et qu’il doit aujourd’hui, buvant la coupe jusqu’à la lie, appeler à voter pour lui. Il faut considérer aussi que le premier Président de la République sous lequel Lionel Jospin avait été appelé à servir n’était autre que l’ignoble François Mitterrand. Ajoutons par surcroît qu’un de ceux qui lui était le plus proche, qui partageait le plus profondément sa conception de l’action politique et du service de l’Etat, était sans doute Jean-Pierre Chevènement. Quelle peut bien être aujourd’hui, à soixante ans passés, sa vision de la politique et du monde ?

L’essence de la tragédie réside dans l’inéluctabilité de l’enchaînement des causes matérielles (la nature des caractères en faisant par hypothèse partie ; c’est pourquoi la tragédie chrétienne est justement tenue impensable). Compte tenu de sa majorité politique, Lionel Jospin devait prendre partie contre Jean-Pierre Chevènement (sur le traité d’Amsterdam, les privatisations, la loi Guigou… et enfin, dernier épisode, sur le statut de la Corse). Il savait au fond de lui-même que Chevènement avait raison sur tous ces points ; mais, sur le plan électoral, Chevènement ne représentait rien ; alors que les Verts faisaient partie de sa « majorité plurielle ». Dernier retournement bouffon (en quoi l’on se rapproche davantage de la tragédie moderne, qui admet ces ruptures de ton) : il s’avère finalement, sur le plan électoral, que le Mouvement des Citoyens pesait très légèrement plus que les Verts ; mais les événements sont advenus, il est trop tard pour infléchir leur course.

Compte tenu de sa nature, de son attachement à certaines idées, Jean-Pierre Chevènement devait démissionner. Il est probable que cette même idée est venue, plus d’une fois, à Lionel Jospin ; mais compte tenu de sa propre nature, de son attachement à la notion de devoir et de tâche, Lionel Jospin devait rester à son poste. C’est ce qui s’est ensuivi, jusqu’à l’implosion finale. Rien, dans tout ce qui vient de se produire, ne pouvait être évité.

Le Pen, moins que tout le reste. Un des témoignages les plus significatifs recueillis par France-Inter à la sortie de l’élection m’a paru celui d’un homme, se présentant comme un électeur de gauche, qui a ainsi résumé les raisons de son vote : « Je vote Le Pen parce que c’est le seul mot qu’ils comprennent ». Cet homme, je m’en suis convaincu dès le lendemain en lisant l’éditorial de Jean-Marc Colombani dans le Monde, était encore trop optimiste. Non, ils ne comprennent pas. Même ça, ils ne comprennent pas. La seule erreur que le directeur du Monde trouve à reprocher à la gauche, c’est d’avoir manqué à « l’indispensable pédagogie inséparable de toute démarche mendésiste ». Au-delà du burlesque léger né de l’allusion à Mendès-France, il faut relever l’entière fausseté de l’affirmation ; il faut relever au contraire que depuis dix ans (depuis, à peu près, le traité de Maastricht), les Français sont soumis à un harcèlement pédagogique incessant, dont l’insuccès répété finirait par nous inspirer une certaine sympathie pour ses victimes.
La gauche n’a rien compris, rien appris, et recommencera les mêmes erreurs. Elle traite depuis longtemps les électeurs comme de petits enfants attardés. Depuis qu’ils sont victimes d’un « fantasme d’insécurité » (l’expression est un peu dévaluée en ce moment, mais on trouvera autre chose), le portrait s’est encore alourdi : on a affaire à des petits enfants attardés et psychotiques. Qui plus est, ils mentent à leur thérapeute : une des informations qui m’a quand même le plus surpris dans cette élection, c’est de savoir que les sondés étaient 7% à avouer leur intention de voter Le Pen ; les sondeurs sont habitués, et appliquent depuis longtemps un coefficient multiplicateur de deux -qui s’est avéré cette fois insuffisant (dans ces conditions, soit dit en passant, leur erreur de pronostic paraît très excusable).

Dans cette ambiance mêlée de peur et de honte, une des seules anecdotes rafraîchissantes me paraît celle-ci, relevée par Libération à Aubervilliers :

Signe d’intégration, selon Kader, sympathisant communiste qui tenait un bureau de vote : des Arabes ont voté FN. Une beurette l’a fait avec éclat : « Elle a juste pris le bulletin Le Pen. On lui a dit : « Mademoiselle, il faut au moins deux bulletins. » Elle a répondu : « J’en ai rien à foutre« , elle n’est même pas allée dans l’isoloir. »
Je ne peux pas m’empêcher d’y repenser : cette dynamique jeune fille était sans doute, parmi tant d’autres, une électrice idéale pour Jean-Pierre Chevènement. Seulement, voilà : ça ne l’a pas fait. Manque d’énergie, de clarté, je ne sais pas : il a manqué quelque chose. Et maintenant c’est trop tard, c’est reparti pour vingt ans où on ne va plus pouvoir dire quoi que ce soit sans être accusé de faire le jeu de Le Pen.

Je ne pense pas que Maurice Dantec va tenir le coup ; je ne pense pas que je vais tenir le coup, moi non plus. Nous vivons l’un et l’autre sur notre énergie nerveuse ; cette énergie est grande, mais elle n’est pas illimitée ; nous finirons par craquer, et par renoncer à traiter toute question politique. Qu’on nous fasse au moins crédit d’une certaine honnêteté : nous n’avons rien à gagner à attaquer la gauche ; nous avons, au contraire, beaucoup à y perdre ; nous y avons déjà perdu -et nous y perdrons encore- beaucoup.
Je ne connais pas bien Maurice Dantec ; l’origine de sa force me reste mystérieuse ; elle précédait, semble-t-il, sa conversion. Le seul indice que j’aie pu en avoir se situe dans un entretien avec Rock and Folk où il indiquait, presque subrepticement, être d’origine populaire. Ah, me suis-je dit, c’est donc ça. Il se trouve que je suis dans le même cas, cela m’aide à comprendre. Le premier bénéfice qu’on retire d’une origine populaire est de n’avoir aucun respect pour le peuple ; le second, de n’avoir aucune peur de la gauche ; le troisième, de n’avoir aucune fascination pour la racaille. Il y a des inconvénients, aussi (une certaine timidité culturelle, qui persiste jusqu’au bout malgré l’école obligatoire) ; compte tenu de l’état des choses, ils me paraissent presque négligeables.

Je pourrais entamer une conversation via Internet avec Maurice Dantec ; j’y vois beaucoup d’avantages, mais quand même deux inconvénients. Le premier, c’est ce que je risque de tomber d’accord avec lui. Effectivement, jusqu’à présent, l’Europe est nulle ; et il me faut accomplir un acte de foi presque surhumain, et donc fragile, pour supposer qu’il puisse en aller autrement. Le second, c’est qu’à force de pouvoir parler librement sur Internet, nous ne parviendrons plus à nous adapter aux contraintes des médias traditionnels. Mais, une dernière question : est-ce vraiment un inconvénient ?

Michel Houellebecq – Fin avril 2002
(avec l’aimable autorisation de l’AMH)

Vos réactions dans le Forum Présidentielles 2002

Lire la réaction de Maurice G. Dantec sur La Spirale
Lire également l’avis pré-premier tour de Michel Houellebecq sur son site officiel