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4
sur 5

Voyageuse de l’esprit, Sainkho Namtchylak dérive aussi entre les genres et le culte secret qui s’est répandu autour de sa voix et de son nom étranges repose pour une bonne part sur des malentendus. Née à Tuva, république autonome de l’ex-URSS, située au nord de la Mongolie, Sainkho n’a pas recueilli sur place l’héritage du chant harmonique -qui reste l’apanage des hommes- mais à Moscou, en expérimentant par elle-même en dehors de son cursus au conservatoire. Elle n’en deviendra pas moins la soliste de l’ensemble folklorique de Tuva au milieu des années 80. Pour chanter dans un style attaché aux rituels chamaniques et au bouddhisme alors interdits par le régime soviétique il faut revêtir les éléments traditionnels des oripeaux du prêt-à-porter académique avec violons, accordéons et balalaïkas (Out of Tuva, Cramworld). Sa rencontre avec les musiques nouvelles et l’improvisation la poussent à l’exil. A Vienne et en Allemagne, ses techniques de chant diphonique et de chant de gorge séduisent aussi bien la star du New Age Andreas Vollenweider que les improvisateurs radicaux (Peter Kowald, Evan Parker, Ned Rothenberg). C’est auprès de ces derniers qu’elle se fera le mieux connaître les années suivantes avec des albums proprement sidérants (Mars song, Amulet). Mais en 1997, une grave agression dont elle ne relève que lentement lui interdit de pouvoir chanter comme elle le faisait auparavant, dans une fréquentation constante des limites, s’exposant jusqu’à mettre son psychisme en danger (Lost rivers). Elle choisit alors de revenir à des formes moins aventureuses.

Avec Stepmother city, la boucle se referme par une incursion dans les eaux mêlées des musiques nouvelles et du drum’n’bass où sa voix habillée de boîtes à rythmes et de nappes synthétiques se prête à des mélodies traditionnelles en compagnie de musiciens italiens, russes, et de Ned Rothenberg. Avec sa voix de tête, flûtée, presque enfantine, un rien yodlée ou fleurie d’ornements vifs, tandis qu’elle s’élève d’octave en octave vers des aigus surnaturels, la chanteuse renoue avec ses débuts, lorsqu’elle suivait les envolées kitschissimes d’Yma Sumac (Ritual virtuality). Ailleurs, sur une pulsation lourdement binaire, un feeling plus rock, elle s’abandonne à une glossolalie que n’aurait pas reniée Nina Hagen (Order to survive). Dans Tuva Blues, un blues désossé qu’accompagnent percussions et guimbarde (enregistré… à Chicago et repris de Time out), son fameux cri de hulotte reparaît (Nightbirds), devenu gimmick lorsqu’il résonne hors contexte, comme une simple signature, dans Old melodie, délicate sucrerie de restaurant chinois transfigurée par un arrangement rusé.

Aux antipodes de l’angoissante rigueur de Lost rivers -expérience limite à laquelle l’auditeur se prêtera, tout comme elle-même, pour se mieux connaître- Stepmother city brille par ses aspects les plus superficiels. Des arrangements tout en trompe-l’oeil, accumulent les artifices de la séduction post-moderne -boucles, samples- pour rehausser le cours de mélodies naïves. Tout y est factice, mais réfère au naturel : la métonymie et le simulacre jouent à plein, le sentiment des grands espaces repose sur l’exploitation systématique des contrastes, chaque élément renvoie à son double authentique, jusqu’à la volière électronique et à la rivière de studio qui suspendent la fin de l’album. Tout au long, une belle contrebasse, boisée, souple et dansante craque comme un feu de bois dans une forêt digitale prise dans la neige carbonique : sortilège du contraste, encore et toujours qui est le ressort ultime de cette esthétique où tout est le décor de tout, où rien ne vaut par soi. Comme Miles Davis le fut dans Tutu, Sainkho est instrumentalisée par un arrangeur matois -Roberto Colombo. Et pourtant un charme opère, foncièrement impur, second, un rien pervers, de l’ordre de celui que l’on peut prendre au goût de bonbons acidulés : leur goût de pharmacie est leur meilleur atout.

Sainkho Namtchylak (vcl), Ned Rothenberg (as, shakuhachi), Paolino della Porta (b), Maxim Shapochnikov (loops, samples), German Popov (igil, kurai, doshpuloor, chant diphonique), Caspar David Sacker (g, chant diphonique), Massimo Iavicoli (perc, samples). Roberto Colombo (arr). Milan, Chicago, 2000