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Dans notre dossier de rentrée, on passait un peu vite (et gratuitement) sur le nouveau roman d’Ilan Duran Cohen, Le Fils de la sardine. Retour rapide et argumenté sur une déception cruelle dont vous risquez pourtant d’entendre parler dans les médias.

Pour son second roman, Ilan Duran Cohen, dont la Chronique alicienne (1997, chez le même éditeur), avait été remarquée (il est aussi réalisateur et scénariste) offre un livre décevant où, bien qu’on y découvre des pistes intéressantes, il s’enlise dans les clichés d’une sorte de comédie vraiment trop molle pour être mordante et trop convenue pour garder cette exubérance loufoque et drôle qu’on y trouve parfois (parfois…). Le roman est construit autour de quelques personnages aux contours plus ou moins nettement dessinés : commençons par la narratrice, Hélène, épileuse dans un institut parisien (c’est à la mode, décidément), lucide sur une situation que, par faiblesse de caractère (« je n’avais pas envie de me marier, j’avais peur des enfants, j’avais peur de moi-même, j’étais figée dans mon rôle d’ampoule électrique ») ou désenchantement incurable, elle se refuse à essayer de faire évoluer (« C’est vrai que je ne sers pas à grand chose. Je fais quand même un métier très bête ». Et lorsqu’il s’agit de viser plus haut : « J’ai pas la formation »).

Elle emménage chez une de ses collègues, Fanny, qui la poussera à la rue lorsqu’elle tombera amoureuse. Hélène se réfugie alors chez l’un de ses clients, le diamantaire juif homosexuel Blumenfeld ; là, l’auteur sombre et, sans explorer aucune des voies qu’il aurait pu ouvrir à partir des protagonistes, accumule poncifs et banalités dans une histoire qui pourtant aurait pu être originale. Blumenfeld est fou amoureux de Simon, le fils de la sardine (pourquoi ce surnom ? C’est un peu long à expliquer et pas vraiment passionnant), lequel l’a quitté, laissant le riche et accueillant épilé dans une détresse totale (« Sa vie n’avait plus de sens, plus de saveur, il n’avait envie de rien, il ne demandait plus rien. Il attendait ». Ailleurs : « Il ne ressemblait à rien. Au désastre peut-être. Est-ce qu’on peut ressembler au désastre ? »). Reste Schlomo, jeune juif pratiquant dont l’orthodoxie et le mysticisme religieux touchent à la caricature –Duran Cohen, toutes qualités d’écriture mises à part, travaille ici sur une étoffe bien grossière. Cette scène (pages 39 à 43) où le jeune illuminé, en plein « suicide métaphysique et culinaire », décide d’éprouver sa foi et les préceptes qui la gouvernent en entrant dans un Mc Do, touche même victorieusement au ridicule. Une autre scène est du même niveau : Schlomo vole pour quinze mille francs d’objets et avoue « j’ai volé et j’ai adoré ça. C’était si bon, si facile. J’ai bandé ». De la même façon, en voulant à tout prix faire de ses personnages secondaires (les parents de Schlomo, les « deux mères » lesbiennes de Simon) des symboles d’époque, et figurer à travers eux une position ou une conception du monde, il les rend désespérément fades, uniformes et artificiels (à titre d’exemple, Schochana, la mère juive de Schlomo, dont l’auteur s’acharne à vouloir faire un stéréotype -voir pages 86 à 92).

Par-delà ces faiblesses, c’est peut-être aux racines mêmes qu’il faut aller chercher : Ilan Duran Cohen écrivant au féminin, c’est clair, est tout sauf convaincant. On ne croit pas une minute à ce personnage dont on sent pourtant les efforts faits par l’auteur pour lui donner une substance, un fond et, par-delà sa passivité systématique face aux événements, un semblant de mystère. Comme pour se rattraper de la gentille simplicité de son héroïne, il s’efforce de lui donner, par quelques touches anecdotiques, un côté obscur : « Je dois l’avouer, quand j’épile, j’ai quelquefois envie d’aller plus loin. J’ai envie de leur arracher la peau, la chair, tout ce qui bouge en dessous. Ca m’inquiète un peu, mais c’est une envie plus facile à maîtriser qu’une paire de ciseaux qu’il suffit de planter ».

Au fond, Le Fils de la sardine est un roman franchement bien-pensant, traversé de part en part de protagonistes aux sentiments sincères, et qui verse pour finir dans le sirupeux ; il s’agit d’être audacieux (avec d’inévitables formules bien senties : « Fanny me manquera. Elle ne met pas de capote pour vivre »), moderne, mais pas trop ; montrer la détresse mais prendre garde à ménager un happy end de circonstance ; tenter quelques mises en oppositions faciles (la rigueur et la morale juives face aux mœurs du moment : « Il a l’impression de voir Schlomo en drag queen, ce qui le met de bonne humeur et plutôt à l’aise ») ; poser la différence (des personnages de tous horizons, riches et pauvres, tristes ou joyeux, juifs ou pas) et conclure à l’harmonie (ainsi la narratrice, étrangère au milieu qu’elle découvre, conclut : « J’étais à ma place. Je faisais partie de la famille »); mettre le doigt là où cela peut faire mal, mais le faire gentiment, au risque de paraître un peu mièvre : tout cela sent le portrait d’époque forcé et s’élève à peine au niveau des scénarios pour ces téléfilms politiquement corrects que la télévision publique nous propose le mercredi soir.

Une phrase, à ce titre, est révélatrice de cette timidité ; celle que l’auteur met dans la bouche de Blumenfeld, à la fin du livre : « la vie reprendra toujours le dessus » (page 179). Là, c’est trop… Ce roman, dont les personnages restent comme collés au papier et à leur caractère fictif, qui remue du déjà-vu et qu’on dirait tiré d’un film réalisé par un Claude Sautet gay, pêche décidément par manque d’ambition ; il ressemble à un tableau social vaguement pimenté par quelques phrases chocs, où l’on bafoue ses valeurs mais où la bonne conscience gagne toujours. A la fin, dont on imaginait la teneur depuis des dizaines de pages, la narratrice retrouve Fanny et accepte de retourner à l’institut d’épilation -mais, assure-t-elle, c’est « du provisoire ». Autrement dit, elle finit transformée, désormais combative, active, volontaire… Il fallait oser cette ultime pirouette qui s’ajoute à une liste déjà longue de clichés. On attend autrement mieux d’Ilan Duran Cohen (d’autant qu’on lui suppose du talent : pas de confirmation cette fois-ci, mais attendons la prochaine -il vient en outre de terminer l’écriture d’un long métrage…) que cette mesquinerie sans intérêt.

Ilan Duran Cohen, Le Fils de la sardine, Actes Sud, 180 p., 99 F