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Cela fait maintenant quelques années que Matt Elliott, créateur et membre unique de Third Eye Foundation, s’agite dans l’underground bristolien, loin des médias et de la reconnaissance dont a bénéficié une bonne partie des formations de la ville. D’abord collaborateur avec Flying Saucer Attack, puis parasite de luxe sur une myriade d’autres projets (dont le très intéressant album de Foehn sorti l’an dernier), il a monté sa propre entité et a déjà sorti deux albums magistraux, « Semtex » (dont « In version », sorti juste après, contient des remixes), puis « Ghost », un monstre d’inspiration macabre et de virtuosité soigneusement planquée. You guys kill me, son nouvel essai, est une réussite effarante qui met une bonne claque aux apprentis sorciers autoproclamés rois du sampler.

Chronic’art : Le nom que tu as choisi, Third Eye Foundation, c’est l’influence hindoue ?

Matt Elliott : Oui et non, en fait, j’ai vu ce nom et ça m’a plu. Mais c’est en fait assez commun. D’ailleurs, mon nouveau disque (You guys kill me, ndlr) est le dernier que je sors sous ce nom. Je vais changer. Ma musique a changé. Je crois que je vais utiliser mon vrai nom désormais.

On a souvent qualifié ta musique d' »apocalyptique »…

Je serai plutôt une sorte de nihiliste. Lorsque je vois la façon dont l’humanité a évolué, jusqu’à nos jours, je me dis que c’est quand même pas terrible. Les gens sont de plus en plus imbéciles.

Est-ce pour ça que tu es solitaire dans ta musique. Cela t’apporte-t-il une forme de confort, d’être seul aux commandes ?

Certainement. Au départ, ce n’est pas quelque chose d’arbitrairement établi, mais c’est ma manière d’être. C’est comme ça que je me sens bien pour faire de la musique ; tout seul jusqu’à l’aube. Je décide pour moi et pour moi seul, je n’ai besoin de recueillir l’assentiment de personne. Il est clair que je rate autre chose, une forme d’interaction par l’échange avec d’autres musiciens.

Te sens-tu plus ou moins proche de cette scène anglaise qui se développe souterrainement, je pense à V/VM ou aux gens du label Skam, qui sont farouchement indépendants et qui souhaitent le rester ?

Ils sont beaucoup plus indépendants et volontaires que moi. Je suis extrêmement paresseux. Cependant, je hais comme eux le monde du business. Mélanger la musique et le business, c’est effroyable. d’un autre côté, sans personne derrière moi, je n’aurai même pas de quoi acheter l’équipement dont j’ai besoin pour créer ma musique.

Il est assez difficile de dégager des influences évidentes à l’écoute de ta musique…

C’est vrai, mais c’est aussi parce que mes influences, je les pioche partout, dans tous les styles musicaux, même si j’écoute beaucoup de jazz et de musique classique. Ce qui est important, c’est ce qui ressort émotionnellement d’un morceau, pas ce qu’il représente. Mais clairement, mon éducation s’est faite avec la musique classique et en particulier la musique religieuse.

Ca ne m’étonne pas. Ta musique s’apparente de plus en plus, dans sa structure en tout cas, à une pièce classique.

C’est exact. Car j’aime énormément les proportions de la musique classique. Elles sont énormes, il y a de gros orchestres. Du coup, cette musique développe une puissance monstrueuse, particulièrement en concert. Mais si j’en écoute, cela ne veut pas dire que j’adore la musique classique. En fait, j’aime assez peu de choses en la matière.

Est-il plus facile, pour toi, de faire passer tes émotions en créant de la musique à partir de machines ?

C’est même sûr. Parce que toutes les options s’offrent à toi. Tu peux vraiment faire ce que tu veux. Avec une guitare ou un saxophone, tu restes limité par les possibilités de l’instrument. Avec un sampler, ces possibilités sont infinies. Tu peux prendre n’importe quel son existant sur terre, et en faire de la musique. C’est quasiment divin.

Aimes-tu la scène ?

Non, je déteste ça. Et d’ailleurs, la musique électronique sur scène, ce n’est pas vraiment du live. Par exemple, j’adore Aphex Twin, mais sur scène, il reste assis, il presse quelques boutons de temps en temps, puis déclare à la face du monde en fumant son cigare : « Regardez, je peux tout faire ». Ce n’est pas vrai, c’est très difficile, ce type de création musicale n’est pas adapté à la scène. Ce que je pourrais faire, c’est passer de la musique sur des images, mais jouer avec d’autres, ce n’est pas possible. C’est trop lourd à gérer. Moi, j’aime tout contrôler, et je n’ai pas envie que d’autres me mettent dans la situation où je devrai avoir cette attitude vis-à-vis d’eux… Mais faire un show avec des visuels en me planquant dans un coin de la scène, pourquoi pas ?

Album : You guys kill me