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Matt Ward, guitariste virtuose, song-writer nostalgique et interviewé stoïcien, nous reçoit dans la soute d’un bateau parisien à l’occasion de la sortie de son nouvel album, Transistor radio. Un musicien in progress.

Chronic’art : D’où vient cette idée de faire un album sur la radio ?

Matt Ward : J’ai été introduit à la musique par la radio. J’ai beaucoup d’amour pour la radio et je crois très fort en son potentiel. Ces dernières années, j’ai visité beaucoup de stations de radio, j’ai beaucoup appris sur ce média. Voilà pourquoi l’album tourne autour de cette idée.

Il y a une idée de nostalgie derrière ça ?

Non, pas nécessairement. Si c’est ce que les gens pensent, ça ne me dérange pas non plus. Mais pour moi, les radios sont entre les mains des mauvaises personnes, quelques personnes, plutôt que d’appartenir à la communauté. Quand j’ai entendu la radio pour la première fois, je m’imaginais ça comme de la communication humaine entre un programmateur et des personnes à l’écoute, plutôt que comme de la communication d’entreprise, ce qu’est devenu la radio : un support publicitaire pour des entreprises. En Amérique, il faut payer les grosses radios pour être programmé, ce que je trouve très triste. Je n’ai pas souvenir de ça s’agissant des radios de mon enfance. J’ai une vision très idéalisée de la radio.

Comment étaient les radios de ton enfance ?

Elles étaient parfaites : « bigger than life » et un parfait moyen de communication. Je trouvais la télé barbante et je gravitais toujours autour de la radio. C’était un espace pour le déploiement de l’imagination, beaucoup plus que la télévision.

Que penses-tu des radios sur le Net ? Elles peuvent être une alternative…

Je ne les connais pas beaucoup. J’écoute plus souvent des radios par satellites (radios libres américaines), qui sont souvent très bonnes. Je pense que le futur de la radio peut être immense si les gens en reprennent le contrôle. De même que la télévision par câble peut être très intéressante dans le futur : elle est aujourd’hui pratiquement aussi influente que les majors networks (CBS, ABC, Fox). Il y a toujours eu des radios pirates, mais elles n’ont jamais été assez puissantes. C’était intéressant pour moi d’évoquer dans ce disque ce qui a existé, ce qui existe aujourd’hui et ce que le futur nous réserve.

As-tu essayé de reproduire le son des vieilles radios ? Une couleur, un grésillement ?

Parfois oui. Mais c’est quelque chose d’assez intangible. Je pourrais te donner des exemples techniques, mais ce ne sera peut-être pas très intéressant. J’utilise certains micros, certains outils… La place des microphones dans la pièce est très importante. L’utilisation de réverbérations naturelles, ou analogiques aussi. Chaque chanson doit avoir son propre son, la bonne configuration. C’est ce qui m’intéresse : le fait que chaque chanson sonne différemment, en adéquation avec son propos.
Les gens disent souvent à propos de ta musique qu’elle semble « hors du temps ». Qu’en penses-tu ?

Je n’y pense pas beaucoup moi-même. Mais je passe la plupart de mon temps à écouter des vieux disques, des vieux enregistrements, des productions anciennes. J’imagine que tout cela sort de moi désormais.

Toi-même tu es quelqu’un de nostalgique ?

Je pense que tout le monde est nostalgique. Et toutes les musiques sont nostalgiques, à un certain degré. On mémorise la musique, ancienne ou nouvelle, et cette mémoire devient partie de votre création, de toute manière. Je crois que c’est impossible de faire quelque chose de nouveau. Tout ce qui est nouveau est dérivé de quelque chose qui a déjà existé. Ca va à l’encontre des lois de la physique de croire qu’on peut inventer quelque chose à partir de rien.

Ta musique fait partie d’une tradition, elle n’est pas réactive…

Je suis très à l’aise avec la musique produite au siècle dernier. Les pionniers du début du XXe siècle sont aussi importants que les pionniers de la fin du siècle. Aujourd’hui, nous représentons la première génération qui est capable de témoigner de l’ensemble de ce qui a été produit au cours du XXe siècle. Pour la musique américaine, il y a encore beaucoup de choses à dire. Pour la musique française aussi, même si je n’ai jamais eu l’occasion de l’étudier de près…

Tu « étudies » la musique ?

Non, pas vraiment. Je fais mes propres recherches, j’apprends des chansons des autres, j’écoute beaucoup de vieux disques. J’apprends comme ça. Egalement en composant, en enregistrant, en faisant des concerts. Je m’intéresse actuellement à la musique classique. Mais c’est une « auto-éducation », je lis des livres, je ne prends pas de cours.

J’ai été très impressionné par ta version du Clavier bien tempéré de Bach…

Merci. La France a aussi de grands compositeurs… J’adore Sibelius, Debussy. La musique de Debussy n’est pas si ancienne, elle date de quelques décades. Les gens la considèrent comme une vieille musique, mais elle me semble au contraire très moderne. Sinon, j’apprécie Bach, et Glenn Gould est incroyable. J’aimerais être capable un jour de jouer du violoncelle ou du violon. Pour l’instant, je ne suis qu’un étudiant.

Tu aimes jouer des instrumentaux… C’est quelque chose que tu pourrais faire plus souvent ?

J’aime beaucoup les instrumentaux, en effet. On peut parfois mieux achever une proposition musicale quand il n’y a pas de lyrics. Chacun de mes albums comportait quelques instrumentaux. J’aime le challenge de parvenir à garder la musique intéressante sans avoir besoin de la relier à des textes. Parmi mes musiques préférés, j’aime beaucoup les musiques instrumentales, pas seulement classiques : la surf-music par exemple.
L’autre instrumental de cet album est un morceau des Beach Boys. Tu es fan de Brian Wilson ?

C’est un génie. J’adore Pet sounds. J’ai écouté ses chansons depuis tout jeune, à la radio. C’est la raison pour laquelle il figure sur cet album. Il me fait penser à mon enfance et à l’idée de grandir.

Certains t’assimilent à une scène de « folk revivalists », qui comprend aussi Devendra Banhart, Six Organs Of Admittance ou Joanna Newsom. Qu’en penses-tu ?

Ce n’est pas un revival, à mon sens. Ca n’a jamais disparu, ça a toujours été là. J’adore Devendra, et Cocorosie aussi. Les médias ont créé une scène, ça ne me dérange pas. Les médias n’ont pas d’impact sur ma vie. Je passe beaucoup de temps à parler avec des journalistes, mais ça n’influe jamais sur ma création.

Par rapport aux médias, tu penses exprimer suffisamment de choses avec ta musique ?

Oui, j’ai créé une sorte de bulle autour de moi. Et dans cette bulle, il y a mes amis, ma famille, les disques que j’aime, les gens avec qui je joue de la musique. Il n’y a pas de chambre dans cette bulle pour Spin Magazine ou la télévision, ou des réactions à ma musique de la part des médias… Ca m’intéresse en un sens, mais ça ne m’affecte pas.

La radio est un média.

Oui, un bon point pour toi. Mais quand je pense aux médias, je pense à la presse et à la télévision d’abord. Malheureusement, la radio entre désormais aussi dans cette catégorie. Ma vision de la radio est plus haute que tout autre média, car je crois en son potentiel. Mais je suis très naïf.

A propos de la guitare, du fait de jouer de la guitare, ça semble très important pour toi…

Oui, c’est comme ça que j’ai appris la musique, en jouant les morceaux des autres, en apprenant les accords à la guitare. Mon travail est de continuer à jouer de la guitare, continuer à apprendre à mieux en jouer. Je continue d’écouter beaucoup de guitaristes qui sont au-delà de ma compréhension.

Comme Django Reinhart ?

Très bon exemple. Chet Atkins, John Fahey aussi. Et en écoutant leurs disques, je me rends compte que je sais à peine jouer de la guitare. C’est un sentiment très réconfortant, après quinze ans de pratique quotidienne, que de savoir qu’on a encore tant de choses à apprendre… C’est une jeunesse éternelle, en un sens.

Tu joues d’autres instruments ?

Un peu de piano, de basse, je suis très mauvais batteur. La guitare et le piano sont les seuls instruments avec lesquels je me sens capable d’exprimer mes sentiments. L’harmonica aussi, un petit peu.

Tu joues moins en finger-picking qu’avant ? Ton jeu a évolué ?

Il y a toujours un peu de finger-picking dans chaque album. J’apprends de nouveaux trucs chaque jour. En écoutant très attentivement des disques et des guitaristes, je continue d’apprendre chaque jour. Je crois qu’on apprend en écoutant.

Comment dirais-tu avoir évolué dans ton jeu de guitare ?

Bonne question. Il faut que j’y réfléchisse (long silence). Le plus important, c’est les influences : certains disques et certaines chansons changent ton point de vue sur l’instrument. Ca ne fait que quelques années que je suis capable de traduire d’autres instruments, comme la trompette ou le saxophone, à la guitare, et d’utiliser ses instruments comme des influences et des instructeurs. Ecouter Louis Armstrong ou John Coltrane, et d’être capable de les « ripper », c’est très amusant. J’apprends en imitant.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Transistor radio