La dixième édition des Utopiales, le festival international de la science-fiction, se déroule du 28 octobre au 1er novembre 2009 à Nantes. Compte-rendu, postface.

Cette année, ami lecteur, pas d’aventures rocambolesques dans le milieu de la SF hexagonale, pas de reportage gonzo au coeur du plus pur ghetto éditorial de France, pas de confession ni d’étalage de vices, avec absence de sommeil et de sobriété en argument de vente (même s’il y avait de quoi faire). Nous passerons vite sur les belles rencontres ; Maïa Mazaurette et son admiration pour les freak brothers Bogdanov, Catherine Dufour et son goût immodéré pour la joyeuse noce, Hal Duncan et ses récits grandioses d’expériences psychédéliques – portés par une langue écossaise redoutable, et un accent « patate chaude » qu’ont seuls les véritables alcooliques à quatre heures du matin -, ou Stéphane Beauverger et sa timidité de petit garçon à l’heure de recevoir une double distinction méritée (Grand Prix de l’Imaginaire, Prix Européen des Utopiales) pour Le Déchronologue (La Volte, cf. Chronic’art #55). Point de détails croustillants pour happy few, donc, car cette année fut celle des controverses théoriques.

A l’heure de faire le bilan de ce festival, il est encore difficile d’apprécier l’ampleur des évènements qui l’ont marqué (et l’ont immédiatement suivi sur le web). Les lignes de fracture qui traversaient souterrainement le milieu SF semblent sur le point d’apparaître au grand jour, et quelques territoires ont bien l’intention de se désolidariser du vieux continent. Au-delà du marronnier de la « mort de la SF » (les gens n’en lisent plus, la sci-fi occupe tout le marché, on ne peut plus rien dire du futur, etc.), on ne peut que faire le constat de sa mutation. Avec l’apparition de ce que Francis Berthelot a appelé les « transfictions », ces récits qui empruntent aux codes de la SF et de la fantasy pour draguer la littérature générale (et dont l’exemple parfait serait Vélum d’Hal Duncan), les frontières du genre reculent considérablement, provoquant des réactions antagonistes prévisibles, du repli vers les fondamentaux au largage complet des amarres. Cette opposition s’est en quelque sorte cristallisée autour de l’anthologie dirigée par Serge Lehman, Retour sur l’horizon, véritable patchwork de sensibilités, qui ne peut manquer d’interroger le lecteur : dans quelle mesure sommes-nous toujours dans la science-fiction ? A quel moment le genre a-t-il basculé dans une telle diversité de formes ? La « querelle de la préface » qui est née de ces questions, et qui a agité le festival entre deux empoignades sur les forums, a pris des proportions inouïes, véritable affrontement entre Anciens et Modernes, entre tenants de l’orthodoxie et porteurs d’un nouveau souffle.

Le paradoxe dans l’histoire, c’est que Serge Lehman se réclame d’une tradition fort ancienne. Son intention depuis quelques années, aussi bien dans son travail d’anthologiste (Chasseurs de chimères, Retour sur l’horizon) que de scénariste (La Brigade chimérique), c’est de réhabiliter le patrimoine de la science-fiction française – en l’exhumant, en le théorisant, en le prolongeant. Du dernier quart du 19ème siècle aux années 1930, la littérature teintée d’imaginaire s’est épanouie en France ; Jules Verne, J.-H. Rosny, ou Maurice Renard ont occupé un terrain qui n’était pas très éloigné de celui de Villiers de l’Isle-Adam, Maupassant, ou Jarry. L’objectif avoué de Lehman est de combattre l’idée selon laquelle la SF serait un genre anglo-saxon, dont la culture scientifique ne pourrait être assimilée par littérature, française. Le rejet de la culture de masse américaine est en effet souvent invoqué pour rendre compte de l’imperméabilité de la frontière entre « littérature générale » et « littérature de science-fiction » – cette démarcation en appelant une autre, celle qui sépare l’art du divertissement, la littérature bien écrite du passe-temps pour ados. Or, le monde des lettres d’il y a un siècle ne pensait pas du tout en ces termes. C’est une certaine lecture de l’histoire littéraire, bâtie sur un refoulement pur et simple du passé, qui s’est imposée au fil du temps, pour aboutir à la représentation unanimement partagée d’une SF française parent pauvre de sa sœur anglo-saxonne, et de sa mère germanopratine.

La bonne surprise de ces Utopiales, c’est d’abord le succès immense de La Brigade Chimérique, la BD de Serge Lehman, donc, et Fabrice Colin : des heures d’attente pour une dédicace, des auteurs extrêmement sollicités, et une pluie de félicitations, pour une œuvre qui décide justement de revisiter ce monde oublié du fantastique hexagonal, et notamment ses super-héros, dont le destin, contrairement au processus de mythologisation auxquels ils eurent droit de l’autre côté de l’atlantique, fut de sombrer dans l’oubli aussi vite qu’ils étaient apparus. « De toute évidence, il y a de gros malentendus dans la perception de la SF en France, avance Lehman. Longtemps, on a dit que la culture française ne faisait pas de place à la science, que pour elle la science et la technique étaient des matières non-littéraires. Il y avait comme une contradiction le fait de dire « je fais de la SF, donc de la littérature » – le « donc » n’était pas du tout évident pour la plupart des gens. Il y avait un côté « c’est une littérature américaine, donc vous êtres des imitateurs, vous vous inscrivez dans une tradition qui n’est pas la nôtre ». J’ai ainsi été amené à réhabiliter la vieille SF française, en disant que nous avions ce patrimoine ; simplement il a été complètement refoulé, pour des raisons qui sont d’ailleurs assez énigmatiques ».

La Brigade chimérique, c’est la réhabilitation en acte, l’hommage autant que la continuation ; « créer un sentiment de réinscription dans l’histoire culturelle ». Retour sur l’horizon en revanche, c’est le défrichage, le saut dans l’inconnu. Et les controverses qui ont récemment envahi les forums spécialisés de reprendre : pourquoi, parmi ces « quinze grands récits de science-fiction », n’y a-t-il que deux textes de science-fiction « pure » – à base d’anticipation et de nouvelles technologies ? Jérôme Noirez, qui qualifie sa nouvelle au sommaire de « road-movie sentimental avec des monstres », avoue « bailler » quand il regarde l’espace ; Fabrice Colin, ne pas avoir lu Bradbury, K.Dick, ni Egan ; tous deux rejettent l’appellation de science-fiction avec une sorte de fierté. Y’a-t-il alors tromperie sur la marchandise ? Non, à en croire Jean-Claude Dunyach : « Il s’est passé à peu près la même chose dans toutes les formes d’art ; après tout il n’y a pas de raison particulière, objective, de ne pas rajouter une pincée de ci, une pincée de ça ; c’est arrivé en cuisine – on met facilement du piment d’Espelette dans le chocolat et du poivre dans les fraises – cela arrive en science-fiction. Il n’y a plus de respect de pureté, de charte, de choses qui se font et qui ne se font pas ; on n’est dans le mal élevé total, dans le jouissif. On prend, on pioche, on fait des amalgames et des accouplements contre-nature, et c’est vachement marrant ».

Le principal effet de Retour sur l’horizon aura été, ainsi, d’élargir considérablement le champ de la science-fiction, au point même, peut-être, de le supprimer. La SF, c’est maintenant tout ce qui ne peut pas être rangé ailleurs. C’est une dénomination conventionnelle pour rassembler des œuvres trop étranges pour le rayon « litt’gen », mais en aucun cas une littérature codée et délimitée. Le marché même du livre de SF a entamé sa mutation. Les collections se multiplient, qui veulent occuper la case du « pas vraiment SF, pas vraiment général » : hier La Volte, Denoël / Lunes D’encres, Calmann-Lévy / Interstices, aujourd’hui Mnémos / Dédales, demain Denoël / Grand Public. Le problème dans tout cela, c’est que le terme de « SF » devient honteux, volontiers remplacé par celui de « littérature de l’imaginaire », et que les récits connotés hard science sont, à terme, condamnés à l’anonymat. Dommage, car la nouvelle de Dunyach, par exemple, comptait parmi nos préférées.

La SF chercherait donc, à en croire la vague d’auteurs portée par l’anthologie de Lehman, à reconquérir un lectorat qui lui aurait été dérobé sur un malentendu. Un siècle de désamour, toutefois, ne s’effacera pas en un jour, et la route est longue avant de voir nos Beauverger, Dufour, et Colin faire l’actu de la rentrée littéraire aux côtés de Beigbeder et Ndiaye. Parmi toutes les raisons avancées à ce déni freudien de notre passé science-fictif, il y a la thèse avancée par Lehman dans sa fameuse préface : la SF est une sorte de prolongement de la métaphysique, alors que l’ensemble de la culture a liquidé cette dernière. Il s’en explique encore : « Il y avait de telles anomalies, de tels degrés de violence dans le rejet de la science-fiction en France, qu’à un moment j’ai eu l’impression que la liste des justifications classiques de ce rejet était incomplète. Et je tombe un jour sur une préface de Gérard Klein, qui dit que la science-fiction a été la seule littérature au XXe siècle à montrer des dieux en action, voire Dieu lui-même. J’ai mis ça en rapport avec la fin de la métaphysique classique, à la suite de l’invention de la psychanalyse, du triomphe de la linguistique, etc., et avec l’accusation de faire une littérature infantile, c’est-à-dire une littérature qui aime les très grandes choses, les grands vaisseaux, les grands monstres. Mais le colossal, l’immense, l’infini, le monstrueux, ce ne sont pas des choses particulièrement infantiles ; c’est une partie des choses que l’on traite dans le cadre de la métaphysique. J’ai donc insisté dans la préface sur cet aspect des choses. Plutôt que d’insister une énième fois sur les problèmes de réception de la culture scientifique en France, j’ai suggéré de regarder à cet endroit, de dire que le malentendu vient aussi peut-être du fait que la science-fiction a été le seul endroit de la culture occidentale au XXe siècle on a continué à faire de la métaphysique, alors que partout ailleurs on considérait que la question était réglée ».

Le débat s’est étrangement tendu autour de cette thèse, faisant naître de véritables camps ennemis, dont les reproches mutuels dépassent évidemment le cadre d’une préface, mais qui ont trouvé là un prétexte à déclarer une guerre ouverte. On ne sait pas trop si la cohérence des groupes en opposition relève d’un accord théorique fondamental ou d’un regroupement par affinités établies depuis longtemps, mais Retour sur l’horizon restera le symbole d’une prise de conscience de l’incompatibilité de certaines sensibilités au sein du milieu SF. Une préface dont le but était de préciser une définition aura donc, paradoxalement, été le signe de l’ouverture des vannes, et de la reconnaissance d’une dissolution des frontières du genre.

Dans l’histoire, on en oublierait presque que le festival avait un thème (« les mondes meilleurs »), et des invités de marque. Les tables-rondes scientifiques ont abordé, trois jours durant, les questions de l’utopie, de la posthumanité, et de la vie extra-terrestre, avec, une fois n’est pas coutume, une certaine pertinence. Où l’on réalise que les écrivains ne sont sans doute pas de bons orateurs, et que la présence d’un philosophe (Jean-Michel Besnier) ou d’un journaliste spécialisé (Rémi Sussan), rompus à l’art de la conférence, relève sensiblement l’intérêt des débats. Au-delà des échanges anecdotiques sur les exo-mondes ou l’architecture utopiques, on retiendra la récurrence du thème de la Singularité, ce concept élaboré par Vernor Vinge, désignant l’avènement spontané d’une intelligence artificielle, qui émergerait de la complexité du réseau informatique.

Rémi Sussan : « Ce que j’ai vu en intelligence artificielle récemment ne m’a absolument pas convaincu ; j’ai l’impression que depuis 1956, date de l’invention du terme, il ne s’est pas passé grand-chose. Ce que l’on attend, soyons clair, ce n’est pas l’intelligence artificielle, mais la conscience artificielle. Je ne suis pas du tout opposé métaphysiquement à l’idée, mais pour l’instant, on ne sait pas comment faire. Maintenant, si on parle d’intelligence artificielle non plus au sens d’Hal 9000 (la machine qui devient intelligente), mais comme d’un système global, d’une connexion entre l’homme, la machine, et le réseau, on peut dire que nous sommes déjà, aujourd’hui, dans un monde où l’intelligence et l’information sont distribuées, où des processus mentaux naissent de façon quasiment indépendante sur le net. Contrairement à ce que pensaient les théoriciens des années 50, l’intelligence artificielle, ce n’est pas un ordinateur intelligent, c’est ce qui se passe aujourd’hui avec les systèmes de web 2.0., de partage d’informations, etc. Pareil pour la notion de Singularité. Il y en a une lecture très littérale (une intelligence supérieure va venir et va nous supplanter), et une autre qui consiste à dire, comme Alan Moore par exemple, que la densité d’informations dans notre monde est devenue telle que nous sommes rentrés dans une civilisation à l’état gazeux ; il n’y a plus de linéarité historique, et la Singularité, nous sommes en plein dedans. Ce concept n’est finalement qu’une métaphore de ce qui se passe ».

Jean-Michel Besnier : « Concernant la Singularité, je ne suis pas d’accord pour dire qu’elle est improbable en raison de nos lenteurs dans le domaine de la recherche artificielle. J’ai été très frappé par la nouvelle il y a deux ans, de l’autonomisation de Spirit, un de nos robots qui parcourt Mars. Spirit ne répondait plus, il n’en faisait qu’à sa tête. On pouvait le suivre sur les caméras, mais il avait pris les commandes. Si l’on pense en termes technologiques, la chose n’est pas si étrange que cela. Ce robot est équipé de dispositifs qui lui permettent d’interagir avec un environnement, et un environnement que les hommes ne connaissent pas puisque nous ne sommes jamais allés sur Mars. Cette interaction contribue à développer chez lui quelque chose comme une intelligence, puisqu’il développe des comportements adaptés à un environnement qui n’est pas le nôtre ».

Que penser du fantasme du cyborg ? « Le cyborg désignait le couplage que l’on a du effectuer entre un organisme vivant (celui du cosmonaute) et les dispositifs cybernétiques qui permettent au cosmonaute d’interagir avec son environnement – un environnement sans pesanteur. La ‘cyborgisation’ de l’homme, qui commence quand on le couple avec des dispositifs techniques capables d’autorégulation, remonte à loin. La miniaturisation aidant, cette cyborgisation va continuer. Est-on au point de basculer ? Je suis convaincu que dans un avenir très proche, avec la multiplication des objets intelligents, l’utilisation à outrance des puces RFID, on s‘expose à bien des surprises. On va se retrouver dans des environnements qui vont faire fonctionner les objets sans nous, un monde dans lequel nous aurons de moins en moins à agir, nous retrouvant dans le pire des cas victimes, dans le meilleur des cas contemplateurs, des objets que nous avons mis en place ».

Besnier intitulait son dernier livre Demain les posthumains ? : pour lui, les choses sont claires : «Dans un avenir proche, nous aurons à coexister avec des êtres qui ne seront pas des êtres de hasard comme nous, mais qui seront le produit de notre maîtrise (et quelquefois de notre immaîtrise) technologique. Il nous faudra vivre avec une humanité élargie, des êtres qui auront été clonés, ou qui intégreront dans leur anatomie des dispositifs cybernétiques en nombre et en densité tels que l’on pourra se demander s’ils sont davantage biologiques ou techniques. Nous aurons une biodiversité nouvelle, avec pourquoi pas des robots androïdes, qui sécrèteront des sentiments, de l’empathie, d’une manière que l’on n’imagine pas encore parce que l’on songe encore aux robots comme à des espèces de machines à laver hyper sophistiquées ».

Ces discours qui sonnent délicieusement à nos oreilles auront été la valeur ajoutée de ce festival, nous éloignant quelques instants des petites querelles qui ont agité le microcosme SF. Ils nous rappellent pourquoi nous aimons la science-fiction, sa portée prospective, et ses liens avec – tiens donc – la « science » (eh oui). Dommage que l’ensemble ait été gâché par un modérateur d’échanges complètement abruti, qui n’eût même pas honte de conclure le débat par des appels à la vigilance et à la méfiance technologique, au moyen de pathétiques « restez vulnérables, restez humains, s’il vous plaît » – le même sinistre personnage qui transforma la cérémonie de remise du Prix Européen en punition, l’ennui le disputant au malaise (« Wahou, alors ce soir ce sont les dix ans des Utopiales, euh, wahou ! »). L’histoire dira si ce millésime aura constitué un événement à la hauteur des commentaires qu’il a suscités.

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