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En Grande-Bretagne, la réputation de l’ancienne revue littéraire étudiante n’est plus à faire. Pour la troisième fois en vingt ans, « Granta » publie sa liste des vingt meilleurs auteurs du Royaume. Une liste qui illustre le dynamisme narratif de la fiction britannique.

Les lecteurs français ne sont plus habitués à ce qu’on leur parle des revues littéraires comme d’ouvrages de référence destinés à un large public. Elles sont désormais considérées, parfois à juste titre, comme le podium d’une élite intellectuelle, composées par et pour cette élite. Leur diffusion est devenue confidentielle. On a récemment remis la main sur le numéro 70 de L’Infini, la revue dirigée par Philippe Sollers : sur les 125 pages que contient ce numéro de l’été 2000, les vingt premières pages, quatre textes en tout, sont de Philippe Sollers. Les vingt-cinq pages suivantes sont signées par la femme de Philippe Sollers, Julia Kristeva. La reproduction (dans la revue de Philippe Sollers) d’un entretien de Philippe Sollers sur le dernier livre de Philippe Sollers, Passion fixe, peut sans doute intéresser le milieu de l’édition, et plus largement, celui de la critique littéraire ; mais l’omniprésence des auteurs établis dans les grandes revues littéraires de l’Hexagone illustre leur réel manque d’imagination dans la recherche de nouveaux auteurs. Introduire les lecteurs à de nouvelles plumes n’est plus la priorité des revues françaises, qui commentent la fiction plus qu’elles ne la publient. Pourtant, le roman en France se porte bien : il reste dans ce pays un persistant besoin de lire des histoires, et en particulier celles qui proviennent de l’étranger. Peut-être manque-t-il alors dans ce pays une revue comme Granta, qui publie ce printemps et pour la troisième fois en vingt ans un numéro intitulé Best of young british novelists, sa liste des meilleurs jeunes romanciers britanniques. Ce qui frappe avant tout à la lecture de ces textes, c’est la diversité des auteurs et la remarquable pertinence de la sélection offerte.

Révélateur de talents

La désignation par Granta de ses meilleurs jeunes romanciers est devenue l’un des rendez-vous incontournable de la vie littéraire en Grande-Bretagne. La première version de cet exercice a paru en 1983 : y figuraient alors des auteurs comme Martin Amis, Julian Barnes, William Boyd ou Salman Rushdie. Dix ans plus tard, rebelotte : Hanif Kureishi, Louis de Bernières, Will Self (pour ne mentionner que les plus familiers du public français) figurent dans le cru 1993. En révélant d’indéniables talents, Granta a su prouver qu’elle avait de l’intuition et du flair : il n’est donc pas surprenant que Best of young british novelists soit si attendue dans le milieu de l’édition londonien, et qu’elle suscite autant de curiosité et d’intérêt hors des frontières du Royaume. Toute liste est bien entendue arbitraire, et avant de partir à la découverte des favoris des dix années à venir, on attend les responsables de la revue au tournant.
Quels ont été les critères de sélection ? Comment cette sélection s’est elle déroulée ? Mais comme il est presque impossible de prendre un Anglais à défaut lorsqu’il se sait dans son bon droit, il est tout aussi difficile de chercher des noises à Granta. « Nous avons essayé d’ignorer la fanfare de marketing qui accompagne la sortie de certains livres », écrit en préface Ian Jack, l’éditeur actuel de la revue. « Non parce que nous craignions que cela nous persuade de soutenir l’ouvrage, mais parce cela risquait d’influencer notre jugement dans un sens défavorable. Il arrive parfois qu‘un livre soit à la hauteur de la publicité qui l’entoure. » Saine approche, pondérée, clairvoyante et pragmatique. Le lecteur français, habitué aux traitements de faveur, aux critiques qui servent la soupe, aux renvois d’ascenseur et aux déceptions qui suivent les « fanfares » de la rentrée littéraire, ne peut qu’applaudir. Les règles du jeu, du moins en apparence, sont simples : les textes sélectionnés doivent rentrer dans la définition du « roman littéraire ». En sont exclus la littérature de gare (façon John Grisham ou Robert Harris) et les livres de genre (policier, fantastique, science-fiction). Les participants doivent tous être citoyens du Royaume-Uni, et être nés après le 31 décembre 1963.

Diversité

Le résultat frappe surtout par la diversité des voix et des points de vue. Ceux-ci reflètent, selon Ian Jack, « les pays que la Grande-Bretagne est devenue. » Et c’est un fait : les histoires et les personnages qui figurent dans cette sélection illustrent à merveille le territoire culturellement composite qu’est la Grande-Bretagne. Hilarants, tristes, sarcastiques ou contemplatifs, ces textes multi-ethniques parlent de relations homo et hétérosexuelles, de luttes politiques, de famille ou de névroses. Une jeune Bangladaise propulsée à Londres par un mariage précoce cherche à s’imaginer amoureuse (Dinner with Dr Azad, de Monica Ali) ; un plombier gallois embarque sur un vol charter pour aller réparer des piscines sur la côte espagnole (The Costa pool bums, d’Alan Warner) ; un vieil obsédé et son chien, en retraite en Italie, reçoivent la visite impromptue d’un réfugié bosniaque (Timoleon Vieta come home, de Dan Rhodes) ; un vieil homme se découvre le pouvoir de ressusciter, par ses seuls rêves, les morts de toutes les grandes guerres que le monde ait connu (The Dreamed, de Robert McLiam Wilson). Dans Martha, Martha, Zadie Smith, l’une des plus jeunes et des plus connues d’entre ces nouveaux arrivants, décrit le discret effondrement des certitudes d’une Londonienne d’origine africaine devant le vide émotionnel du political correctness américain. On ouvre, on épluche, on dévore, on sort de cette expérience revigorante avec la conviction que l’exercice n’a pas été vain, bien au contraire. Une constatation, immédiate et frappante : dans leur quasi-totalité, les textes offerts par le Best of young british novelists sont d’un dynamisme narratif et imaginatif qui ne cesse, histoire après histoire, de surprendre.
Urgence de l’histoire

« Granta n’obéit pas à un manifeste politique ou littéraire, mais croit dans le pouvoir et l’urgence de l’histoire, en fiction comme dans les récits non-fictionnels, et dans la suprême capacité de l’histoire à décrire, à illuminer, à rendre vrai. » C’est ainsi que Ian Jack décrit le projet de sa revue. Un projet volontairement vague, et nécessairement inclusif. De grands noms de l’écriture sont passés dans ces colonnes. Raymond Carver et Richard Ford y ont fait leurs classes, l’excellent Bruce Chatwin est apparu plusieurs fois, notamment dans le désormais célèbre numéro Travel writing, consacré à la littérature de voyage. Lorsqu’en 1979 la défeinte revue étudiante The Granta (de l’ancien nom de la Cam, la rivière qui traverse Cambridge) a été reprise, sous le nom de Granta, par une poignée d’étudiants de troisième cycle, son ambition était de lancer un pavé dans la mare assoupie de la littérature britannique. Dans son premier numéro, on pouvait lire cet éditorial, qui peut aussi être considéré comme un résumé des torts de la fiction britannique de la fin des années 70, et que les fondateurs du magazine s’étaient fixés pour mission de redresser : « C’est un lieu commun de plus en plus répandu de dire que le roman britannique actuel n’est ni remarquable, ni ne contient rien de remarquablement intéressant. La fiction actuelle n’étonne ni ne surprend. Elle n’est à l’origine d’aucune forme de controverse ou de contestation (…) La fiction britannique des années 50, 60 et 70 manque d’exaltation et d’énergie, elle offre des réconforts plutôt que des défis. » Au début des années 80, Granta se tourne donc sans hésiter vers le pays d’où vient le nouveau souffle de la littérature anglo-saxonne : les Etats-Unis. Là sévissent des écrivains comme Joyce Carol Oates ou Donald Barthelme, alors très peu connus outre-Atlantique. Le premier numéro de la nouvelle formule, New american writing, sonnait donc comme une provocation. Mais au regard de ce qu’on lit aujourd’hui dans Granta, on peut conclure que l’aiguillon fut salutaire.

Made in Britain

Ironiquement, la liste de Granta s’est transformée en référence pour les milieux de l’édition. Dans ce pays où le label « britannique » (au supermarché, dans les galeries d’art ou dans les journaux télévisés) reste un puissant argument de vente, la mention « Best of young british » est reprise par l’ensemble des maisons d’éditions qui publient les jeunes auteurs. Aucune ne se prive évidemment d’exploiter le filon. Un succès en Grande-Bretagne, faut-il le préciser, ouvre presque automatiquement la voie à une publication sur tous les marchés du monde anglophone, et peut déboucher sur l’octroi de prix à faire pâlir le lauréat d’un Médicis ou d’un Renaudot (le Whitbread, le Booker et plus récemment le prix Orange).
Depuis une dizaine d’années, à l’instar du reste de la scène artistique britannique, le milieu littéraire londonien a été très fortement marqué par le phénomène du hype, la célébrité relayée par les médias, qui eux-mêmes suscitent un consumérisme culturel boulimique. Les auteurs sont devenus des visages, des personnalités parfois très en vue. Que l’on pense à Salman Rushdie, devenu, malgré la fatwa, un habitué des cocktails new-yorkais… Dans ce paysage, le rôle de Granta a lui aussi changé. Pendant vingt ans, la revue s’est construit une solide réputation de découvreuse. A une époque où le « roman littéraire » était peu médiatique, elle a révélé au grand public des voix originales et, conformément à sa mission, de nouvelles façons de raconter des histoires. A cette fonction initiale s’ajoute aujourd’hui un nouveau rôle, dont la liste 2003 est une convaincante illustration : en sus d’une revue littéraire, Granta est devenue, comme le souligne sa direction, un « guide indépendant des romanciers qui méritent d’être lus », à destination des consommateurs de culture.

Elus et laissés pour compte

Mais Granta peut-elle résister à la pression commerciale grandissante qu’a suscité une idée sincère et courageuse ? Le 8 avril dernier, la revue organisait une table ronde avec cinq des heureux élus de son palmarès au Queen Elizabeth hall, sur les bords de la très chic Rive Sud de la Tamise. Dans le grand auditorium, les cinq auteurs lurent des extraits de leurs livres, achevés ou en cours de composition ; la discussion s’engagea sur la validité de l’exercice de sélection auquel Granta s’était livré. Que ressentaient donc les « Young british novelists », cette nouvelle génération d’écrivains célébrés, pour certains, avant même d’avoir vraiment connu la gloire ? L’écrivain écossais Andrew O’Hagan prit la parole pour regretter l’absence de ceux qui n’avaient pas eu la chance d’être sélectionnés. Plus qu’une politesse retournée aux perdants, il se faisait l’écho des propos d’Hilary Mantel, l’une des jurés de Granta. « J’espère, écrivait-elle au président du jury, que nous saurons découvrir quelqu’un qui a travaillé dur dans le silence et l’obscurité, quelqu’un que personne, mis à part sa mère peut-être, n’attendait. »

Granta n° 81, Best of young british novelists, en kiosque
Sur le web : www.granta.com

A lire aussi, quelques numéros cultes : Granta n°8 (Dirty realism), Granta n°10 (Travel writing), Granta n°37 (The Family), Granta n°65 (London : the lives of the city), Granta n°77 (What we think of America).

Les vingt meilleurs jeunes romanciers britanniques de 2003 : Monica Ali, Nicola Barker, Rachel Cusk, Peter Ho Davies, Susan Elderkin, Philip Hensher, A.L. Kennedy, Hari Kunzru, Toby Litt, David Mitchell, Andrew O’Hagan, David Peace, Dan Rhodes, Ben Rice, Rachel Seiffert, Zadie Smith, Adam Thirlwell, Alan Warner, Sarah Waters, Robert Mc Liam Wilson.