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Dans « Un Eté à Baden-Baden », chef-d’oeuvre oublié du XXe siècle russe, Léonid Tsypkin bouscule le temps et marche dans les pas de Dostoïevski. Un texte fascinant et inclassable, le seul publié par l’auteur de son vivant, redécouvert par la romancière Susan Sontag.

C’est d’abord l’histoire d’un livre écrit dans des conditions incroyables, publié sans véritable succès, rapidement oublié, redécouvert enfin par une certaine Susan Sontag dans une bouquinerie londonienne : « en réalité, écrit-elle dans une préface naturelle et enthousiaste, qu’Un Eté à Baden-Baden ait survécu relève presque du miracle ». Jugez plutôt. Leonid Tsypkin (1926 – 1982) était médecin à Moscou, titulaire de deux doctorats d’Etat ; admirateur obsessif de Tolstoï et Dostoïevski, il écrivait à ses heures perdues des textes en prose et des poèmes. Esquisses, nouvelles autobiographiques, textes poétiques influencés par Pasternak s’accumulent dans son appartement moscovite ; il ne les envoie pas aux éditeurs et, par peur d’avoir affaire au K.G.B., ne les diffuse pas non plus clandestinement. « Du lundi au vendredi, raconte son fils, mon père partait au travail à 7h45 précises. Il rentrait à 18 heures, dînait, faisait une petite sieste, puis se mettait à son bureau pour écrire, mais c’était pour lui un exercice difficile, pénible. Chaque mot était une souffrance, il retravaillait sans cesse ses manuscrits. » En 1977, ce fils obtient l’autorisation de quitter le territoire soviétique ; en guise de représailles, Tsypkin est dégradé par le directeur de son laboratoire, relégué à des tâches sans rapport avec ses qualifications, et voit son salaire diminué des trois quarts. C’est alors qu’il commence à écrire Un Eté à Baden-Baden, sa seule oeuvre romanesque ; il lui faudra trois ans pour en achever les 200 pages. Le livre ne pouvait bien sûr être publié en Russie ; refoulé à chacune de ses demandes de visa, il confie le manuscrit à un ami journaliste qui quittait le pays en le chargeant de le faire publier à l’étranger. Le roman paraît finalement en épisodes à partir de mars 1982 dans un hebdomadaire new-yorkais pour émigrés russes, illustré par des photographies de Tsypkin lui-même. Une semaine plus tard, à cinquante-six ans, il meurt d’une crise cardiaque à son bureau. « Il aura été un romancier publié pendant sept jours », conclut Susan Sontag.

Sur les pas de Dostoïevski

Quel roman, cependant ! Un Eté à Baden-Baden raconte, dans une langue époustouflante, les trajectoires entremêlées d’un narrateur contemporain (un écrivain juif embarqué dans un train roulant vers Leningrad) et, un siècle plus tôt, de Dostoïevski et de son épouse (qui ont quitté Saint-Pétersbourg en avril 1867 pour un long périple). Les deux récits, l’un purement autobiographique, l’autre fictionnel (mais remarquablement documenté), se nouent et se croisent sans cesse dans un texte hallucinatoire où le lecteur est constamment balancé entre imaginaire et réalité, hier et aujourd’hui, Dostoïevski et Tsypkin.
D’un côté, Fedia et sa femme Anna se déplacent dans toute l’Europe (Dresde, Baden-Baden, Bâle… mobilité qui prend une signification toute particulière lorsque l’on se souvient que durant l’écriture du roman, l’auteur attendait que sa demande de sortie d’URSS soit acceptée), sans un sou, au gré des sautes d’humeur et des terribles caprices (notamment de son obsession du jeu) de l’instable, épileptique et génial écrivain ; de l’autre, Tsypkin traverse la Russie en train, de Moscou à Leningrad, traverse la perspective Nevski, trouve à se loger, puis part dans la ville à la recherche des lieux où avait jadis vécu Dostoïevski, jusqu’à retrouver l’immeuble où il est mort (comment ne pas penser au périple filmé de Moretti sur les lieux des derniers instants de Pasolini ?). Ces deux fils du récit s’entrelacent en permanence jusqu’à se confondre ; le sentiment d’identification, l’empathie du narrateur pour son immense aîné est absolue.

Un texte inclassable

Genre étrange que celui de ce texte inclassable, ni fiction au sens propre du terme, ni portrait, ni roman historique, ni fantaisie sur ou autour de Dostoïevski (à la manière du Maître de Pétersbourg de Coetzee, évoqué par Susan Sontag) : peut-être Tsypkin, ardent amateur de photographie, entendait-il en outre parsemer son texte des clichés qu’il avait pris durant ses enquêtes sur les lieux fréquentés par Dostoïevski, à la manière d’un W.G. Sebald (il fit don de l’album de ces images au musée Dostoïevski de Leningrad). Le romancier installe le lecteur sur un fil instable tendu entre les deux faces de son livre, passé et présent, première et troisième personne (au « je » du narrateur répondant sans cesse le « il » de Dostoïevski ou le  » ils  » du couple qu’il forme avec Anna) ; sa phrase torrentielle et continue, d’une longueur démesurée, occupe généralement tout le paragraphe, s’appuyant sur un nombre phénoménal de conjonctions, virgules et tirets. On la commence avec le narrateur pour basculer tout à coup sur Dostoïevski, le suivre à plusieurs périodes de sa vie et se perdre dans une réflexion poétique ou revenir à un souvenir intime. Sontag compare son style ondoyant et sinueux à celui d’un Saramago ou d’un Bernhard, soulignant aussitôt que, faute d’accès à la littérature étrangère de son temps (Tsypkin s’est nourri du jeune Pasternak, de Tsvetaïeva, de Kafka, de Rilke), il lui appartient bel et bien en propre.

En résulte un texte extrêmement troublant, souvent difficile, toujours fascinant. Les morceaux de bravoure s’en détachent comme des éclats, notamment une extraordinaire scène de querelle entre l’auteur du Joueur et Tourgueniev ; nombre d’autres figures des lettres russes apparaissent dans le livre, comme des rocs sur lesquels viendrait buter le fleuve tumultueux et intarissable de la narration. L’oeuvre n’est pas d’un accès aisé, mais mérite à plus d’un titre qu’on consente à s’y perdre. En la lisant comme Tsypkin ne l’a pas écrite, d’une traite.

Leonid Tsypkin : Un Eté à Baden-Baden, Christian Bourgois, traduit du russe par Bernadette du Crest, préfacé par Susan Sontag