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A l’occasion de la sortie du film Des Anges au paradis, nous avons rencontré son auteur, Evgueni Lounguine, un homme chaleureux et fort sympathique. Loin de la conventionnelle interview promo, une rencontre humaine…


Chronic’art : Vous posez un regard très critique sur la Russie de votre adolescence. On a l’impression que vous avez réalisé Des Anges au paradis en réaction.

Evgueni Lounguine : Sûrement, mais ce n’est pas une réaction entièrement négative, sinon elle ne serait pas constructive. Quand mon fils est né en France, je me suis soudain demandé pourquoi j’étais parti de Russie. Dans le film, c’est un peu le cas du garçon juif que Micha rencontre au service militaire. Il lui dit : « Je ne vais pas là-bas, je pars d’ici. » C’est une phrase clé du film. Je considère que ma génération a été sacrifiée. C’est le garçon qui tombe du toit au début de mon film, ou bien le long panoramique sur les tombes des soldats morts en Afghanistan et qui avaient tous mon âge. Ce drame me pesait, faire ce film était comme un exutoire. Essayer de comprendre pourquoi je vivais en France.

Dans le dossier de presse, vous déclarez : « cette période fut grise et non pas noire, ce qui est beaucoup plus désespérant. » Pourquoi ?

Le noir est bien déterminé. Il a une couleur opposée, le blanc. Le gris c’est le fade, quand il n’y a ni odeur, ni goût. En 1984, quand je quittai l’URSS, il n’y avait rien, pas encore Gorbatchev, juste la guerre en Afghanistan.

Est-ce que le gris ce n’est pas aussi ce sentiment de stagnation dans lequel était plongée l’URSS dans les années 70 ?

Evidemment. Comment peut-on déterminer un pays où tout est interdit, aussi bien de porter des jeans, que d’écouter les Beatles ? Dans le film, il y a une jeune fille qui prend la main d’un jeune homme, et ça déclenche une telle avalanche de problèmes. Une fille de seize ans a osé faire une chose qui n’était pas autorisée ! C’est tout, c’est gris, c’est sans espoir. Le gris serait en fait le synonyme de sans espoir.

Vous semblez avoir construit vos personnages comme si à eux tous, ils formaient l’histoire de la Russie. Il y a la grand-mère qui représente l’aristocratie de la vieille Russie, les adultes l’ère brejnevienne, et Galia et Micha le futur.

C’est vrai, ce film a l’ambition de parler de toute une génération. Par conséquent, on peut parler d’un côté « épique », une sorte de saga sur le génocide de ma génération. Quand le colonel demande à Micha sa date de naissance, celui-ci lui donne ma date de naissance, le 15 septembre 1960. Il y a un peu de moi dans Micha. A son âge, j’étais comme lui, j’écoutais les Beatles, je me foutais de toutes les interdictions. Micha est un papillon qui va brûler ses ailes en Afghanistan. Moi je me suis tiré de l’URSS. J’ai été beaucoup plus lucide que lui puisque je suis encore vivant.

Avez-vous essayé de traduire ce sentiment de grisaille dans l’esthétique de votre film. Vous filmez par exemple Leningrad comme si cette ville était une immense friche urbaine.

Les décors ont été créés par mes deux chefs décorateurs et moi. Tourner un film en 1993 sur la fin des années 70 était déjà considéré comme historique, car la vie a complètement changé après la Perestroïka et l’ouverture du pays. C’est une sorte d’euphorie, qui s’est traduite par le fait qu’on avait du mal à retrouver des objets d’époque. Actuellement, je vis en Russie, et ce film est plus percutant maintenant qu’il y a cinq ans, quand les Occidentaux étaient bourrés d’illusions sur la Perestroïka. Maintenant qu’on retourne dans le chaos le plus total.

Vous vivez actuellement à Moscou. Pourquoi être retourné en Russie ?

D’abord, pour faire mon deuxième long métrage. Mais ce projet a échoué car le producteur est parti avec l’argent. C’est une histoire très douloureuse pour moi, c’était tellement important de pouvoir faire ce deuxième film ! J’avais des dettes, je me suis donc réfugié à Moscou. De plus, j’étais en plein divorce avec ma femme qui est française. Je ne me sentais pas de revenir conquérir la France une deuxième fois. Surtout en tant que clochard diplômé !

Vous disiez que la Russie actuelle était dans un état dramatique.

C’est un cauchemar. Mais c’est un cauchemar passionnant (une tzigane s’approche soudain de notre table avec une petite pancarte, pour mendier de l’argent). Vous voyez cette mendiante, et bien, à Moscou, cela arrive toutes les cinq minutes. C’est vraiment incroyable !
L’état de la Russie me passionne en ce moment, la période d’Eltsine est maintenant presque terminée. La Russie est dans un état pitoyable, presque virtuel. Eltsine est un type vraiment malade, c’est un vrai alcoolique. Il a une sacré santé, après tout ce qu’il a subi. Je pense même qu’il va tenir jusqu’à l’an 2000. Ce qui est fascinant, c’est qu’il y a un combat qui se prépare, car il y a un gâteau à se partager. Les mecs se jettent dessus comme des bêtes sauvages, c’est passionnant.

Que pensez-vous de l’état du cinéma russe et du personnage Nikita Mikhalkov, qui vient de réaliser une superproduction très controversée ?

Nikita Mikhalkov est un personnage assez contradictoire. Je ne pense pas qu’un réalisateur doive être obligatoirement sympathique. Ça ne rentre pas dans son métier. Mikhalkov est quelqu’un qui se démerde comme il peut : s’il a 45 millions de dollars à disposition et qu’il les utilise de manière intelligente, pas de problème. J’ai vu Le Barbier de Sibérie, c’est un film magnifique. Il est ouvertement commercial, très bien joué -Julia Ormond est formidable- et les images sont magnifiques. C’est un grand film, qui va avoir beaucoup de succès.

Ne pensez-vous pas justement que son succès puisse éclipser aux yeux du public russe des démarches plus rigoristes comme celle de Valeri Todorovski ?

Valeri, c’est un pote à moi, je le connais très bien, même si maintenant on ne se voit plus. Je pense qu’il a vendu son âme de manière beaucoup plus flagrante que Mikhalkov. Même si je ne me sens pas proche du caractère de Mikhalkov, je demeure fasciné par ses qualités de cinéaste. Quelque part, je le trouve plus honnête que Todorovski, qui lui, est assis entre deux chaises. Il est avec la droite, avec la gauche, avec l’intelligentsia de l’opposition. Il est très malin et débrouillard. Après son premier film, L’Amour, il a fait Katia Ismaïlova que j’ai trouvé très froid, sans odeur, mal joué. C’est pas mon cinéma. De toute façon, il ne s’intéresse qu’aux récompenses.

Dans le choix des acteurs de Des Anges au paradis il y a un contraste frappant entre le professionnalisme de Dinara Droukarova et le jeu un peu gauche de l’acteur qui joue Micha, que vous rendez, en plus, bègue. La maladresse du personnage était-elle calculée ?

C’est voulu. Dinara a joué dans le film de Vitali Kanevski Bouge pas, meurs, et ressuscite, mais ce n’était pas une comédienne. Elle était encore à l’école quand je l’ai contactée pour le film. Avec elle, j’ai beaucoup travaillé, jour et nuit. Pour le personnage joué par Konstantin Gaiokho (Micha), j’ai plus travaillé son côté gauche. J’ai vu dix mille garçons avant d’avoir l’acteur. J’ai même failli retarder le jour du tournage. Mais un jour j’ai rencontré ce garçon qui chantait une chanson des Beatles dans le métro, et Micha prenait vie. Ce personnage devait être maladroit, pas un jeune premier très beau. Il devait être comme un poussin qui brise sa coquille, qui découvre le monde.

Micha et Galia sont les anges évoqués par le titre ?

Il n’y a ni anges, ni paradis dans ce film. C’est très ironique. Ils ont failli être des anges.

Pour moi, les deux héros sont des anges, des êtres purs, qui veulent s’envoler, mais se retrouvent à terre à la fin du film, tels des anges déchus.

Dans la terre en ce qui concerne Micha ! Oui, c’est vrai qu’à la fin Galia n’a plus envie de s’envoler, elle est malheureusement bien arrimée à la terre. Des Anges au paradis, c’est aussi un proverbe russe qu’on utilise pour dire qu’on est heureux. Dans le film, Varvara boit de la vodka et dit « on est comme des anges au paradis ». Le titre sonne comme une provocation contre un pays où, finalement, il est interdit d’être heureux.

Vous présentez les adultes sous un jour grotesque. Ils sont ridicules même le jour de l’enterrement d’un être qui leur était cher.

Ils ont tenté de ne pas l’être. Mais c’est le dernier verre qui a tout fait foirer. Le verre en trop qui a transformé l’enterrement en match de foot. En même temps, quand on vit dans une telle ambiance, on n’a qu’un désir, faire une fête. La mère de Galia dit tous les matins que c’est son anniversaire, car c’est une bonne occasion de boire. Boire, pour eux, c’est comme un médicament pour ne pas sombrer. C’est comme le Prozac chez vous !

De par l’importance que vous accordez à la vodka, on a envie de vous demander ce que serait la Russie sans la vodka ?

Et qu’est-ce que serait la France sans son steack-frites et son pinard ? La vodka c’est pas seulement pour se soûler. Il y a une certaine transcendance qui est provoquée par la vodka. Vous savez, on peut se soûler plus facilement avec du whisky. Quand je suis en France, je ne bois pas. La vodka c’est un désir physique de partager, ce n’est pas animalier, c’est spirituel.
Je voulais montrer la présence matérielle de la vodka dans nos vies. C’est vrai que j’ai beaucoup chargé le film, mais je voulais qu’il soit percutant. Je voulais montrer aux Russes que s’il y a des gens qui ont réussi, ce n’est pas grâce à eux.

Est-ce que le fait que vous soyez actuellement en Russie est un désir de construire quelque chose là-bas, malgré tout ?

Non, je vivrais toujours là où je peux travailler. Je ne désire qu’une chose, tourner. J’ai quitté ma femme pour le cinéma ! Je suis un apatride. En Russie, je travaille dans la pub et les clips musicaux. C’est alimentaire, mais j’ai tellement d’énergie créatrice à dépenser, que je ne peux pas rester sans rien faire.

Est-ce que vous avez tout de même un projet de long métrage ?

Oui, j’aimerais adapter le roman d’un jeune auteur russe, très connu en France, Victor Pelevine. C’est l’auteur de La Mitrailleuse d’argile. J’aimerais adapter Omon Ra, son roman précédent. Sinon, j’ai un film documentaire de 52 minutes en cours. J’écris aussi un roman. Au niveau des projets, ça va.

Ça n’a pas été trop difficile d’attendre six ans avant que Des Anges au paradis ne sorte sur les écrans ?

Le terme « difficile » n’est pas approprié, car c’était en fait impossible d’attendre. La question n’était pas de savoir quand le film sortirait, mais s’il sortirait. Finalement, il sort dans quelques jours en France, ce qui prouve qu’il y a une certaine justice humaine. Cela donne de l’espoir, et l’espoir c’est vraiment fondamental pour l’homme. Des Anges au paradis paraît assez désespéré comme film, mais en fait ma démarche est tout autre. Je voulais faire réagir les Russes, leur dire : « faites gaffe, réagissez, parce que ça va se gâter et vous allez vraiment faire exploser la nation » !

Propos recueillis par
(Photos : )


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