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(Suite de l’interview avec Benjamin Sehene, auteur du Piège ethnique – pour lire la première partie, cliquez ici)

Chronic’art : Il y a un parallèle que tu fais avec la situation intérieure après le drame au Rwanda, et le débat sur la collaboration en France, qui me paraît très pertinent pour comprendre le « climat ». En France, il a tout de même fallu attendre 50 ans pour juger Maurice Papon. Et encore, ce procès a soulevé d’énormes polémiques…

Exactement. Il faudra laisser passer sans doute une génération. En France, je suis sûr maintenant qu’il y a des enfants de collabos qui osent le dire et qui n’auraient pas osé ou qui ne le pouvaient pas à l’époque. Ça va être la même chose au Rwanda ; c’est-à-dire qu’il faut comprendre que cela mettra beaucoup de temps. Comme il y a une grande partie de la population qui a été mêlée à ce génocide, cela va être difficile. J’avais rencontré à l’époque des faits une femme de la mission d’information qui revenait du Rwanda et qui disait : « Pour l’instant, le Rwanda est comme un énorme hôpital psychiatrique… »

Si tu admets que « piège ethnique » égale « piège identitaire », après l’écriture de ce livre, que peux-tu dire de ta propre identité ?

Je suis cosmopolitique. Je suis Rwandais d’origine, et j’ai un passeport Canadien. Et en ce moment, je suis en France… Voilà les faits. Avec mon voyage au Rwanda, je redécouvrais une partie de moi… A part ça, je ne me sens pas spécialement Rwandais, quoique…

Je te pose ces questions, car j’ai trouvé ton livre fondamentalement honnête. Tu présentes dès le début tes origines, et tu ouvres le débat à partir de cela. On sent tout au long de ton livre un effort de penser le piège de l’ethnie et de l’identité, d’une manière exceptionnellement juste, c’est-à-dire sans jamais mentir ni tricher, ni avec des attitudes partisanes aveugles, ni avec un désir de revanche. Tu réclames que justice soit faite, point à la ligne. C’est ce qui fait la force et la grandeur de ton témoignage : une incroyable probité.

Oui… Certaines « rwandettes » qui ont lu mon livre, ont trouvé que ma position était assez extérieure… (rires). Plus sérieusement, beaucoup de Rwandais m’ont dit que c’était un regard extérieur. C’est peut-être pour cela qu’on le trouve accessible. J’ai cherché à faire rentrer le lecteur dans cette culture, ce pays…

Tu sais qu’en France, dans le débat politique, on est souvent aux antipodes de la probité et de la responsabilité. Tu as pu le voir lors de la mission parlementaire d’information créée à Paris en mars 1998… En Belgique, une commission d’enquête sénatoriale s’est montée assez tôt pour examiner la conduite de la nation dans le drame rwandais, tandis qu’en France, on a longtemps traîné des pieds. Dans ton bouquin, tu écris : « Les raisons avancées par Paul Quilès pour refuser une commission était que celle-ci risquait d’empiéter sur les compétences du tribunal international d’Arusha. Une allégation aussitôt démentie par Elisabeth Guigoux, garde des Sceaux. Quel cafouillage ! Une farce, des combines juridiques dignes d’une république bananière. »

La France a soutenu les bourreaux pour des raisons d’attaches personnelles, des réseaux d’influence et d’intérêts, bref beaucoup d’argent « Noir ». Impossible de pouvoir le reconnaître en public par conséquent… Les Français se sont inventés une raison… c’est-à-dire que, comme les soldats du F.P.R. étaient anglophones, ont grandi et ont fait leurs études en Ouganda, les politiques français ont cru qu’ils faisaient partie d’une sorte d’avant-garde de l’invasion anglophone contre la partie francophone. Donc, ils ont pris parti en conséquence de cela. La mission d’information a été une farce…

Permets-moi encore de citer ton livre : « atmosphère de connivence indécente, où alternaient bons mots, gloussements complices, indignations feintes, décharges de responsabilité mutuelles et assurance pour chacun d’être, de toute façon, inattaquable. Toutes ces embrassades et congratulations diverses, ce flegme, faisaient penser à une réunion d’association entre anciens élèves de grandes écoles. » Tu décris très bien la classe politique française…

Ce que je dis, c’est qu’à force de vouloir masquer la complicité de la France dans le génocide rwandais, le rapport de la commission a surtout souligné les « dérives » mafieuses de la politique française en Afrique : il y a des pratiques criminelles, des trafics d’armes, de drogue, des guerres secrètes et des assassinats…

L’attentat de l’avion du Président Habyarimana, par exemple, qui a déclenché le massacre ?

Par exemple… L’avion a été abattu le 6 avril 1994, alors que le Président Habyarimana revenait de Dar-el-Salaam, où il venait de signer les accords de paix d’Arusha, qui prévoyaient le partage du pouvoir entre son régime, les partis d’opposition, et le F.P.R. Au matin du 7 avril 1994, le lendemain de l’attentat, et juste avant son « geste désespéré », on aurait entendu François de Grossouvre, conseiller pour les services secrets auprès du Président Mitterrand, et qui connaissait bien Habyarimana, s’écrier dans son bureau : « Les cons, ils n’auraient tout de même pas fait ça ! » Mystérieux le suicide de Grossouvre ? Qui sont les « cons » ?
Et que dire aussi de ces mystérieuses photos de missiles découvertes dans le coffre-fort d’un bureau du chef de la mission militaire de la Coopération presque 5 ans après l’attentat ? Que penser de la convocation du capitaine Barril par la mission d’information le 9 décembre 1998, seulement 6 jours avant la publication du rapport, alors que son nom avait été souvent cité, et qu’il dit s’être trouvé au Rwanda au moment des faits… Plus je scrute le rapport, plus il m’apparaît comme une tentative de désinformation…

Donc, à mon avis, si on a tué le Président Habyarimana, c’est qu’on a estimé qu’on ne pouvait pas faire autrement. Les accords de paix qu’il venait de signer n’arrangeaient pas tout le monde. En tout cas, l’Etat français n’avait pas tout à fait intérêt à ce que les accords de paix soient appliqués. En plus, le Rwanda servait à l’époque de transit de matières nucléaires. Si on a supprimé le Président Habyarimana, c’est qu’il allait troubler les arrangements qu’il y avait. Devant la commission, le fils de Mitterrand, tout de même ancien responsable de la cellule Afrique de l’Elysée, a dit qu’il ne savait rien, qu’il ne se rappelait de rien… Incroyable tout de même ! Il y a pourtant beaucoup d’éléments qui montrent que l’attentat a été commis par des gens que connaissait Barril…

Maintenant que Le Piège ethnique est publié, qu’est-ce que tu attends comme réactions ?

Je voulais faire découvrir le Rwanda à travers mes yeux d’exilé et je voulais vraiment témoigner. Je voulais aussi me redécouvrir. En redécouvrant le Rwanda, je me redécouvrais. Le génocide est arrivé juste 50 ans après : « Le génocide, plus jamais ça. » Je me disais : à quoi bon ? Pourquoi avoir témoigné sur l’Holocauste et raconté tout ce qu’on a raconté depuis des années et 50 ans après, la même chose arrive, et on en est là, on est… Primo Lévi nous avait pourtant avertis : c’est arrivé, et ça peut arriver de nouveau. À peine 50 ans après la Shoah, cela s’est reproduit en effet. À la différence près, que cette fois-ci, nous ne pouvions pas dire que c’était imprévisible. L’ONU et les ambassadeurs Belges, Français, Américains, disposaient d’informations concernant les préparations du génocide Rwandais plusieurs mois avant les débuts des massacres… Et plusieurs témoignages évoquent l’ampleur de l’implication de l’armée française dans le projet de génocide. Dans un article du Figaro du 2 avril 1998, Patrick de Saint-Exupéry cite un officier français : « A la fin de janvier 1991, j’ai réalisé que l’Elysée voulait que le Rwanda soit traité de manière confidentielle. Au début de janvier 1991, le groupe dirigé par le colonel Serubuga (chef d’état-major de l’armée de terre rwandaise) entame les opérations ethniques. Une centaine de personnes sont tuées dans une église. Informé, Paris ne réagit pas. En avril, une tribu tutsi est totalement liquidée dans le Nord-Est. Aucune réaction… »

Pendant la commission, Michel Cuingnet, ancien directeur de la mission de Coopération au Rwanda de 1987 à 1994, a dit qu’il envoyait régulièrement des rapports sur la situation au Rwanda au ministère de la Coopération, et qu’il avait été surpris, lors d’une visite du ministre Michel Debarge à Kigali, qu’il ne semblait pas connaître les problèmes locaux. Il a dû demander à un de ses domestiques de montrer la carte d’identité ethnique au ministre pour que celui-ci découvre qu’elle existait. Pourquoi Michel Debarge n’a-t-il rien fait pour modifier cet état de chose par la suite ? Cuingnet a également fait mention, pendant la commission, de l’achat en nombre important de machettes en Chine… Pourquoi faire et par qui ? Le ministère de la Coopération ? Pourquoi ne s’être pas interrogé sur les acheteurs ? D’où venaient les fonds ?… Aucun député n’a relevé les questions…
Ce livre est un cri de colère. J’ai découvert le rôle de la France au fur et à mesure. Je croyais la France beaucoup plus « humaine » que ça. Je souhaite que mon livre sorte les gens de l’indifférence. Je veux sensibiliser les gens sur la question. Raconter aussi que ce n’est pas aussi simple. Ce n’est pas simplement une question de massacres aveugles, comme ça. Les médias racontaient n’importe quoi sur le Rwanda à l’époque. Je me rappelle qu’on avait interviewé la veuve du Président Habyarimana ; on la présentait comme une victime, alors que dans ce qu’elle disait en Kinyarwanda, et que le journaliste ne comprenait pas, c’était presque des appels au meurtre !… Vraiment n’importe quoi… En France, il y a des Hutus négationnistes qui menacent les Tutsis, qui les menacent de mort. Beaucoup de génocideurs sont en France… dont des prêtres. Il y a plusieurs aumôniers militaires qui sont ici. Qui sont couverts par l’Eglise. Il n’y a pas que des religieux, il y a des universitaires aussi qui se trouvent en France, dont un professeur qui avait tué de ses propres mains, ses propres élèves… Incroyable… Mais pour tous ces gens-là, la justice internationale se fera un jour.

C’est aussi important pour les français. Pour qu’ils voient ce qu’on a fait en leur nom sans qu’ils le sachent. Et puis beaucoup de Français ignorent la réalité de L’Afrique. Ou un mépris ou un rejet à l’égard de quelque chose qui ne les regarde plus depuis les années 60… Mais ce qui est dangereux, surtout, c’est que le cas du Rwanda n’est pas une exception spécialement, ça peut se reproduire dans n’importe quel pays d’Afrique…

…Ou d’ailleurs… Au sein du gouvernement français, il y avait quand même des gens conscients de ça… Si effectivement ce sont les grands trusts qui ont la mainmise sur les affaires politiques et le pouvoir effectif, via des réseaux et des implications diverses, que peut faire un gouvernement politique ?

Il y a des gens qui, au sein du gouvernement Balladur, ont dû certainement se poser la question, mais… C’est-à-dire… C’est-à-dire qu’on ne résiste pas à ça… Ils n’ont pas su ou pas pu du moins y résister… Il y avait des réseaux personnels. Il devait y avoir des commissions à toucher çà et là… De toute façon, il faudrait se débarrasser de ces réseaux de la « Françafrique » pour assainir le système…
Mais j’accuse beaucoup les politiques français d’avoir cautionné le génocide par ce stratagème très simple, relayé d’ailleurs par la presse, en faisant l’amalgame du double génocide qui consiste à dire « tout le monde est responsable, donc personne en particulier », et en tout cas nous n’y sommes pour rien.

Dans ton livre, tu cites en effet des déclarations édifiantes. Dans la séance du 21 avril 1998, Balladur parle de « campagne haineuse menée contre la France au sujet du Rwanda » ; « il n’y a pas d’un côté les bourreaux, de l’autre, les victimes. » Ou Alain Juppé qui mélange le génocide et ses suites : « Je suis fier de la France et n’admets pas qu’on mette en cause cette merveilleuse opération humanitaire (ndlr : opération Turquoise) qui a sauvé tant de vies. » Ou encore plus drôle, tu rapportes un mot que François Mitterrand aurait dit à ses amis : « Dans ces pays-là, un génocide, ce n’est pas très important. » Je ne sais pas si c’est vrai, mais on croirait l’entendre…

Et dans la presse, le mot de la fin à ce sujet, c’est toujours… Tiens, regarde aujourd’hui, un article de Libé, à la fin : « dans ce silence, victimes et bourreaux d’hier et d’aujourd’hui se confondent. »…

Parfois, je me suis dit que ta mise en accusation n’était pas assez forte, appuyée… Ici, les gens sont un peu sourds. Si on ne leur hurle pas dans les oreilles…

J’ai déjà eu tant de mal à me faire éditer… Et puis on peut lire entre les lignes.

Justement, la méthode que tu emploies ressemble sensiblement à celle utilisée par Dominique Lorentz pour Une Guerre (ndlr : livre sorti en 1997 aux Editions des Arènes et traitant notamment des réseaux français africains pour l’acheminement d’uranium vers l’Iran). Elle consiste à établir, à partir de documents existants, articles de presse par exemple, ou recoupement de témoignages contradictoires, un faisceau de concordances, non pas pour prouver, au sens d’une vérification de ces faits, mais pour amener le lecteur à penser que, effectivement, cela a très bien pu se passer comme cela. Ce qui ressemble fort à une mise en accusation. Vas-tu pousser cette démarche ?

L’ouvrage que je prépare sur l’attentat de l’avion d’Habyarimana va dans ce sens. Un projet de site Internet est en cours pour le mois de septembre, j’espère. Je vous tiendrai au courant…

Propos recueillis par , et

Lire la critique du Piège ethnique de Benjamin Sehene

Quelques sites où trouver des informations supplémentaires :
Liaison Rwanda
L’Observatoire de l’Afrique centrale
Plus un moteur de recherche spécialisé : WoYaa !

Pour joindre directement Benjamin Sehene par mail :