Attachée à la fois a la fulgurance psychédélique et à sa distanciation conceptuelle, une jeune garde artistique, à l’encontre de tout dogmatisme, célèbre à nouveau l’utopie et le pouvoir des mythes sans cesser de s’interroger sur le statut de l’oeuvre d’art. Panorama sélectif.

Si l’on peut difficilement faire l’impasse sur le graphisme pop-nouille, type Art Deco sous LSD propre aux années 1970, l’avant-garde visionnaire de la même période laisse entrevoir une multitude d’autres facettes bien moins stéréotypées. Loin de se résumer au baba-coolisme lourdaud, le psychédélisme peut aussi bien s’apprehender à travers certaines facettes du minimalisme (Donald Judd, Dan Flavin) de l’art cinétique et du land art (Robert Smithson, Richard Long), ainsi que bon nombres d’expériences sensorielles liées a l’immersion dans un environnement total : les invasions de pois colorés de Yayoi Kusama, la Dream House introspective de la Monte Young, les projets architecturaux de Vito Acconci, le minimalisme radical de Mosset, les films de lumiere d’Anthony Mc Call, l’Op art de Francois Morellet, Bridget Riley ou John Aslandis, le jazz cosmique de Sun Ra ou encore l’art visionnaire multidimensionnel de David Laffoley. Et si toutes ces formes et ces idées avaient pu s’imbriquer simultanément, où en serait-on ? En 2009, année psychédélique, pardi. Car c’est précisément ces combinaisons protéïformes qui caractérisent les acteurs de ce nouveau tropisme psyché.

Unité dans la diversité

Refusant toute uniformité et déjouant tout esprit de sérieux, Lili Reynaud-Dewar brise les cadres du temps horizontal et englobe d’un seul tenant minimalisme austère et design pop, afro-futurisme et noise music, divinités égyptiennes et architecture utopique, encadrant ce patchwork de références dans des dispositifs conceptuels ; installations, décors, sculptures ou performances orchestrées à la manière d’un mystérieux rituel polyphonique, où chaque élément semble disposé pour marier le sens et la forme, la séduction immédiate et la réflexion qui lui succède. Ces assemblages syncrétiques composent un « méta-recit » fragmentaire à la fois sacré et profane qui relie l’histoire de l’art aussi bien à la contre-culture alternative qu’aux mythes fondateurs ou à des éléments de mobilier décoratif (chiffres geants ou cubes colores empruntes au Groupe de Memphis, un mouvement de design italien particulierement influent dans les annees 80…), subitement métamorphosés en autels modernes et chargés d’une symbolique à la fois pop et occulte. Des jeux de miroir qui recréent une « unité dans la diversité », selon un précepte rastafari cher à l’artiste. Cette manière de procéder témoigne d’une érudition décloisonnée et d’une volonté optimiste d’aller de l’avant, révélant de nouvelles voies poétiques qui auraient enfin franchi le cap du cul-de-sac postmoderne. Travaillant sur un plan tout aussi allégorique, l’artiste suisse Mai-Thu Perret développe une oeuvre multiple et protéïforme sous-tendue par un propos féministe, relecture distanciée des avant-gardes artistiques du XXe siècle où s’entremêlent la réalité et la fiction, la sincérité et l’usurpation. Ses propositions esthétiques couvrent de multiples domaines (écrits, installations, films, chorégraphies…) et se présentent comme autant d’énigmes poétiques et de jeux de pistes conceptuels qui semblent mettre en application la devise « Nothing is True, Everything is Permitted », à la mesure de cette théïère argentée démesurée, à mi-chemin entre les visions d’Alice aux Pays des Merveilles et un prototype d’Andrea Zittel. L’artiste a également élaboré un travail de longue haleine autour d’une communauté utopique de femmes, The Crystal Frontier, supposément située à New Ponderosa, dans une région reculée du Nouveau Mexique. En présentant les oeuvres artisanales de cette communauté fictive, Maï-Thu Perret se joue du statut de l’objet d’art, en réponse au dogme capitaliste de l’objet fini et esthétique, et refait dans le même temps basculer l’utopie dans le réel avec un sourire en coin.

Stop believing, start knowing

Dans un registre plus pictural, Hisham Bharoocha – ancien batteur de Black Dice et de Ligthning Bolt et musicien solo sous le nom Soft Circle – exécute des séries de collages, fragments figuratifs auxquels il superpose des agrégats de motifs multicolores qui titillent l’oeil et l’esprit. Une autre partie de son oeuvre est constituée d’immenses peintures circulaires, à la manière des mandalas hindous, fourmillant de délicats folicules et de pointillés, qui produisent des effets optiques non loin des visions altérées par certaines drogues hallucinogènes. Björn Copeland, membre du groupe Black Dice, produit de son côté des kaléïdoscopes de motifs géométriques abstraits, quasi cinétiques, auxquels s’ajoutent des collages insolites, réalisés à base d’images pop, etranges ou kitsch, issues de vieux magazines populaires. Un mode de création intuitif et décalé qui n’est pas sans rappeler les collages de Yamantaka Eye, hurleur en chef de la cosmogonie Boredoms et figure incontournable du psychédélisme à la japonaise. Issu du même vivier d’artistes new yorkais, le musicien Gavin Russom, adepte de l’électronique analogique et du circuit bending, produit en parallèle une oeuvre plastique fascinante, truffée de références à l’art minimal, aux films de Kenneth Anger ou de Jean Rollin et aux doctrines ésotériques (les « dimensions supérieures » d’Ouspensky, l’anthroposophie de Steiner…). Avec son ancienne compagne Delia Gonzales, il réalisa de nombreuses performances dans les années 1990, et concut avec elle des environnements sonores hypnotiques, dominés par d’austères blocs de Formica géométriques. Ses concerts solo, riffs de guitare en apesanteur et boucles de synthétiseur analogique, s’accompagnent souvent d’un dispositif scènique : light-show immersif, sphères rebondissantes ou projections de films expérimentaux. Le hollandais Sebastiaan Bremer peint quant à lui directement sur des tirages photographiques sous- exposes, found footage et snapshots intimes tirés à grande échelle, sur lesquels il trace des volumes translucides, des grappes de cellules et des entrelacs de courbes blanches – comme un feedback des dessins de Bellmer – , révélant le monde invisible des particules et des formes spectrales qui grouillent derrière la réalité visible. D’une beauté surnaturelle, ces immenses photographies altérées font l’effet d’une persistance rétinienne. Enfin, qui a déja goûté a certains alcaloïdes ne sera pas totalement dépaysé en visitant les contrées filandreuses de la jeune artiste francaise Vidya Gastaldon, la plus ouvertement rattachée à l’imaginaire psychédélique. Ses aquarelles pop-symbolistes (Odilon Redon meets Bob l’Eponge) semblent retranscrire des hallucinations, paysages éthérés et vallées fleuries peuplées de formes organiques rondes et dilatées, un grouillement cellulaire parsemé de candides smileys et de divinités orientales. Les images de Gastaldon véhiculent un imaginaire nourri de mythes primordiaux, de religion animiste, de sagesse hindoue et de fantasmes enfantins, mais ce parti-pris est moins naïf qu’il n’y paraît et dénote d’une subtile conscience de ses effets, flagrante dans ses installations, qu’il s’agisse de dômes phosphorescents tissés de fil de laine verte suspendus au-dessus du sol ou de totems surréalistes tricotés à la main, détournant les clichés de l’artisanat hippie vers une étrangeté post-pop qui s’apparente de plus en plus à des illustrations de contes universels. En attendant sa prochaine exposition à la galerie Art : Concept à Paris (vernissage samedi 17 janvier 2009 – cf. www.galerieartconcept.com/pdf/presskit-vg.pdf), prière de méditer sur le titre d’une de ses précédentes expositions : Stop believing, start knowing. Un slogan pour la nouvelle ère psychédélique et pour le retour du spirituel dans l’art ?

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