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Jacques Rosner est un metteur en scène heureux et désormais indépendant. Après avoir dirigé pendant 13 ans le théâtre national de Toulouse, ouvert le nouveau Théâtre de la cité de la ville rose, mis en scène Denise Gence et Catherine Hiegel dans cette pièce qui le transperce totalement, il retrouvera la double fonction de comédien-metteur en scène avec Après la répétition de Bergman*. Ultime revendication d’un pouvoir en passe d’être déchu, cette confrontation féroce et cruelle entre une mère et ses trois enfants, à l’heure du grand départ nous interpelle sur nos propres choix et notre attitude face à la mort.


Chronic’art : Reflet de notre impuissance à gérer la fin de vie de nos proches mais aussi de notre incapacité à renoncer à notre rôle social, parental, la pièce d’Yves Lebeau, Le Chant de la baleine, pose des questions essentielles…

Jacques Rosner : Cette impuissance à gérer effectivement la disparition de nos proches, de même que notre propre mort se complique de notre incapacité à écrire le mot fin. Cette pièce me transperce complètement, peut-être parce qu’elle recoupe une foule de thèmes qui m’ont toujours touché. Ainsi, la façon dont les choses se terminent, dont le pouvoir échappe, quelle qu’en soit la nature : politique, parental, professionnel, tout autant que la façon dont on lâche ce pouvoir, me semble extrêmement éloquente.
Bien que cette situation soit extraordinairement douloureuse, il n’y a pas de victimes et de bourreaux mais simplement des individus désarmés face à la fin, des individus qui ne savent pas comment arrêter les choses.

Tôt ou tard chacun de nous se trouve confronté à ce type de situation ?

La pièce possède effectivement des accents universels. La plupart du temps, cette séparation se passe mal car il n’y a pas de bonne solution.

La relation parents-enfants, empreinte de cruauté, ressemble à un gigantesque règlement de comptes? Diriez-vous que ces trois enfants, qui ont des points communs avec les filles du Roi Lear, sont ingrats, cruels et égoïstes ?

La mère a beau tenter de rendre les enfants responsables de cette séparation, de les culpabiliser, je n’ai guère envie de prendre parti. J’ai été intéressé par la façon dont cette vieille femme résiste, dont les enfants se comportent, parce que cela ressemble à un combat, à une lutte, comme la vie… Les trois enfants ne peuvent pas non plus se sacrifier, ils ont leur vie à mener, comme l’exprime Catherine Hiegel au cours de cette très belle scène où elle s’affronte à Denise Gence, la mère qui veut continuer à « savoir pour deux ».

Consacré par le prix CIC pour Le Chant de la baleine, Yves Lebeau a déjà à son actif une douzaine de pièces.

La plupart ont été jouées et je compte sur la force dramatique de celle-ci pour lui apporter la notoriété qu’il mérite.

Le thème de l’enfermement y est décliné sous tous ses aspects, enfermement physique mais aussi mental et psychologique ?

Absolument. C’est un défi pour la mise en scène. Pendant les répétitions et les échanges avec les comédiens, nous pensions que ces personnages mériteraient qu’on leur dise : « Vous vous aimez mal. » Mais c’est aussi l’un des thèmes de la pièce !

Propos recueillis par

* Après la répétition
mise en scène : Jacques Rosner
Au Théâtre 13 à partir de janvier 2000

Lire &numero=44&num_rubrique=6″>notre critique du Chant de la baleine