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Entretien avec Kurt Wagner dans un vaste restaurant de Nashville, où nous le rencontrons à l’heure du déjeuner, en un jour sombre de décembre. Courtois, urbain et policé, à l’image d’une musique de plus en plus pure, le leader de Lambchop nous parle de sa carrière, de Nashville et de son rapport à l’écriture, près de deux heures durant, avant de nous quitter pour poster ses cadeaux de Noël, en tant que bon américain.

Chronic’art : Avec Lampchop, tu es revenu à l’artisanat musical américain des années 50, avec des arrangements soignés. As-tu conscience de cet atavisme musical ?

Kurt Wagner : Oui, je suis conscient de cet héritage. Ca fait partie de l’endroit dans lequel nous vivons, ici à Nashville. Nous entretenons une relation avec cet héritage. Nous la respectons. Nous essayons de faire quelque chose en harmonie avec qui nous sommes et où nous vivons.

Tu es le compositeur principal au sein de Lambchop. Comment se passe l’élaboration des morceaux ? Est-ce toi qui prends les décisions ?

Je pense qu’aujourd’hui, c’est effectivement moi qui prend les décisions. Nous avons mis du temps pour en arriver là, mais c’était inévitable. Tout ce que nous faisons aujourd’hui dépend en grande partie de moi. D’autres membres de Lambchop composent également, mais ils peuvent avoir d’autres débouchés pour leurs compositions alors que Lambchop constitue mon seul débouché de songwriter.

Est-ce à dire que Lambchop pourrait se résumer à toi et une guitare par exemple ?

Tout à fait. Un disque comme Is a woman le démontre, contrairement à Nixon. J’essaie d’être plus pragmatique à cet égard pour que sur scène, nous soyons moins nombreux, que ce soit plus flexible, que l’on ait ainsi la possibilité de jouer dans d’autres lieux. La formation actuelle reste très délicate à emmener en tournée. C’est pourquoi, un disque comme celui-ci est plus simple à jouer sur scène. Il n’y a qu’un piano et très peu d’instruments. J’espère que ça ressemblera à ce que nous ferons dans le futur. On peut essayer plusieurs formules avec divers musiciens comme nous l’avons fait au cours des mois précédents.

Des gens comme toi, Will Oldham et David Berman par exemple, ont ouvert la voie en Amérique pour le renouveau de ce type de musique ? Te sens-tu proche d’eux ?

D’une certaine manière, oui. David écrit des chansons, comme moi, qui sont opposées à la technique. C’est une similarité entre nous. David est aussi attentif aux mots et à la manière dont ils sont placés dans les chansons. Sa perspective est différente tout de même, bien que nous ayons tous deux le même objectif : soit écrire des chansons, et ne surtout pas faire ça par-dessous la jambe.
Qui a joué du piano sur cet album ?

C’est surtout Tony Crow, je n’ai joué que quelques bribes. Je n’en joue pas très bien d’ailleurs, ni même de la guitare, même si c’est mon instrument de prédilection. Je voulais que cet album soit un disque où l’on retrouve ce son de piano assez fascinant, avec un musicien extraordinaire comme Tony Crow. Mes joueurs de piano préférés sont ceux qui sont également des songwriters, en plus d’être de grands musiciens. C’est une manière différente que de jouer et de chanter que de simplement jouer derrière quelqu’un qui chante. Burt Bacharach ou Randy Newman excellent dans cette première catégorie. Même Duke Ellington, qui parfois jouait de manière très simple, avec des arrangements élégants.

Cowboy on the Moon tirée du premier album est absolument magnifique. C’est l’une de tes plus belles chansons, comparable à Rocket man de Pearls Before Swine…

Peut-être (sourire). Je l’ai écrite il y dix ans, ici à Nashville, à Noël, en roulant en pleine tempête de neige. En une demi-heure, j’avais fini le morceau. C’est l’une des chansons que j’ai écrite le plus rapidement. Un de mes amis songwriters avait écrit un morceau dans cette veine à propos d’un cow-boy qui marche sur la Lune. Il y avait quelque chose de très ironique dans ce morceau.

Utilises-tu des ordinateurs aujourd’hui ?

Oui, ça devient inévitable, c’est une partie de l’évolution de la technologie. Il faudrait néanmoins trouver un compromis pour ne pas en devenir l’esclave. Les machines sont omniprésentes à l’heure actuelle. Une fois qu’elles sont programmés, elles ne changent pas, c’est à vous de le faire et la musique perd ainsi en fluidité. Ce sont les ordinateurs qui dirigent et nous, nous devenons secondaires. C’est un défi que de faire coexister des chansons à caractère organique avec cette technologie. Ca influence notre musique.

Collabores-tu fréquemment avec d’autres artistes ?

Oui, j’ai fait ce projet avec Morcheeba. Ensuite, j’ai fait un EP avec Josh Rouse. Je lui avais écrit les paroles. Pour Fridge également. J’aimerais faire ça plus souvent.

Existe-t-il des gens avec lesquels tu aimerais travailler ?

Oui, mais ça porte malheur d’en parler. J’y suis très ouvert. Ca pourrait être n’importe qui. Plus la musique serait différente, plus ce serait intéressant, il me semble. Par exemple, j’aimerai faire du hip-hop, j’ai expérimenté quelques trucs. J’essaie de me projeter dans un contexte différent. Ces morceaux sont cools, mais je ne peux pas encore les publier, ils ne sont pas officiels, ils font peur (rires).
Tu as grandi au cours des années 60 dans le Sud, quelle fut ton expérience ?

La lutte pour les droits civiques, le Vietman, ce fut une période très importante dans l’histoire de notre pays, avec des implications qui se poursuivent aujourd’hui encore. Ca m’a marqué. Encore plus si l’on était proche d’une personne qui pensait librement et ouvertement, opposée en ce sens à un hillbilly redneck. C’était un endroit intéressant dans lequel grandir. Et les changements ont encore lieu 40 ans plus tard. Ca continue à s’améliorer, heureusement.

L’épine dorsale de la musique américaine semble être la musique appalachienne et la musique du Sud ?

Musicalement, les possibilités de ces interactions entre musiques noires et blanches sont et seront toujours apparentes. La musique pure a vraiment quelque chose à voir avec cette expérience de partage et de communion culturelle. Les éléments de partage sont là, à moins que tu ne sois un artiste solo… (rires). Tout n’est donc qu’histoire de musique, au sens pur du terme. Il y a toujours eu des influences échangées entre ce genre de choses, il en sera toujours ainsi.

Quelle fut ton éducation musicale ?

Enfant, j’ai étudié le piano durant six ou sept ans. Quand j’ai commencé à écrire ma propre musique, j’ai oublié tout cet académisme, volontairement. Je ne pouvais pas m’y plier. Ce n’était pas le genre de musique que j’écoutais sur ma platine. C’était difficile pour moi. Dès que j’ai renoncé à cet apprentissage, ça m’a pris un bout de temps, j’ai pu tout recommencer à zéro.

Définirais-tu ta musique comme étant mélancolique ?

Parfois, même s’il y a toujours des éléments pour la contrebalancer. Je me laisse aller dans cette direction et je ne me pose pas vraiment de questions. Je ne me restreins pas. Ainsi, je sais que cet album est un peu mou mais c’est comme ça, c’est difficile de faire des concessions. C’est ce qui se passe quand on a un son bien défini. J’ai réalisé cet aspect endormi en réécoutant l’album fini. Je me suis dit que ce n’était pas une mauvaise chose après tout (rires).

Quelle a été ta plus grande satisfaction au cours de ces dix années ?

Je pense que ça reste la chance d’avoir été capable de travailler avec Vic Chesnutt. Faire un disque avec lui fut un grand honneur. Une expérience amusante et intense. Récemment, nous avons joué ensemble au Barbican Center…

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Is a woman