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En 1986, débarque comme un spoutnik dans le firmament du monde de la BD Sortez la chienne !, un graphzine allumé réunissant des dessinateurs aujourd’hui sur le devant de la scène : Rémi Malin Grey, Killoffer, Blanquet, entre autres. Six années d’existence puis plus rien, faute d’argent. Réjouissez-vous mortels, pour l’an 2000, la chienne a fait des petits. Le premier numéro des Chiots de la chienne déboule sur CD extra (mi-micro, mi-audio). Questions au responsable, Jean-Jacques Tachdjian, ange tutélaire et effaceur-correcteur de tir groupé.


Chronic’art : Du graphzine au graphCD ? Racontez-nous…

Jean-Jacques Tachdjian : Sortez la chienne ! est né en 1986. A l’époque on ne parlait pas d’informatique grand public. J’étais graphiste, illustrateur et musicien et je travaillais alors en « traditionnel » (quel vilaine appellation fourbie par un journaliste qui en une périphrase a transformé une façon de travailler vieille d’à peine une quinzaine d’année en sacerdoce de moine copiste éclairé par un candélabre au fond d’une cave humide penché sur des maquettes démoulées à la louche), j’utilisais du papier, de l’encre, des cutters, des règles, des amplis, des instruments électriques, etc. Avec l’arrivée du Desktop publishing, j’ai suivi le mouvement de la profession et c’est tout naturellement qu’au fil des années et de l’évolution des machines, des logiciels et des technologies, j’ai déplacé mon savoir-faire de graphiste vers le multimédia. Off line d’abord, puis on line depuis 96 ainsi que la vidéo. La chienne me suit comme une ombre… donc elle aussi s’est intéressée à tout ce bazar.

Qui donc est cette chienne ? Et qui sont maintenant les chiots ?

La chienne est une vieille maîtresse d’école canine un peu pute et voyante qui fut à l’origine de la sélection des dessinateurs présentés dans Sortez la chienne !, ainsi que des auteurs dont nous avons publié des albums. Comme elle est un peu miro, elle avait fait imprimer son graphzine en grand (32 x 45 cm), ce qui permit de bien mettre en valeur les travaux des auteurs. Les chiots de la chienne sont les rejetons de cet animal, qui, presque dix ans plus tard (une génération ?), repartent dans son sillage pour conquérir le cœur de ceux qui aiment le beau rigolo et pas chiant.

Quel point commun ont tous ces « polytalents », tous ces contributeurs, illustrateurs et musiciens, du CD ?

C’est la même logique qui anime les chiots et qui animait la chienne : la recherche de la personnalité des auteurs et la force de leurs univers personnels. C’est encore plus fort aujourd’hui puisque l’ordinateur, à force de nous permettre de réaliser des choses extraordinaires, a fini par niveler la création. Globalement, l’individu est nié au profit de l’appartenance à des chapelles graphiques ou musicales.

Le concept des Chiots de la chienne, finalement, qu’est-ce donc ?

Bouh ! Quel vilain mot ! On se croirait chez les marketeux ! En fait de concept, on peut plutôt parler d’un esprit et d’une attitude (au sens punk rock du terme). Celle de réunir des gens autour d’un projet commun, qu’ils maîtrisent une ou plusieurs disciplines (musique, vidéo, multimédia, animation, etc.), et de publier ces travaux. Les prochains numéros seront thématiques (le thème du prochain est « l’amour au xxie siècle », avis aux amateurs…). A terme, si le dieu de la création décontractée nous vient en aide et si le pognon ne nous fait pas défaut, nous souhaitons publier des projets d’auteur mêlant plein de bonnes réalisations différentes, mais qui ne sont pas des projets commerciaux pharaoniques nécessitant une équipe de 60 personnes pendant deux ans pour faire des vilains monstres en 3D.

Parlez-moi de la mascotte du logo (cette grosse dame nue, oui – cf. le site des Chiots de la chienne) ?

C’est le résultat d’un détournement de logo. Je l’avais fait il y a quelques années pour un groupe punk rigolo lillois qui s’appelait Ma femme est dans l’espace. Le groupe n’existe hélas plus, mais l’image est recyclée pour la chienne. Du coup, elle se voit attribuer un corps de grosse bonne femme vue du dessous avec un faux air de tête d’insecte marrant, en train d’accoucher de toutes ces mouches qui ne sont autres que le grouillement des créateurs et de leurs création autour de la chienne. En plus elles vrombissent !

Vous dites vouloir « évangéliser les masses au bon goût moderne » ? Qu’est-ce que le « bon goût moderne » ?

« L’évangélisation des masses au bon goût moderne » était un leitmotiv des éditos de Sortez la chienne !, pied de nez à toutes les institutions bien-pensantes pleines de fric qui faisaient dans le culturello-niou-look à l’époque. Qu’en est-il resté ? Des tonnes de compagnies, de troupes et d’artistes qui montent des pièces ou préparent des expos uniquement en fonction de l’argent que ça peut leur rapporter. Ils n’essayent plus du tout de trouver des fonds pour réaliser leurs créations. Ce sont d’ailleurs les mêmes qui sont aujourd’hui de l’autre côté du tiroir-caisse.

Dans la BD, qu’est-ce qui ne correspond pas du tout au « bon goût moderne » ?

A l’époque, la BD franco-belge s’encroûtait dans ses clichés pantouflards pour instits de campagne un peu anticonformistes de bon ton (ou animateurs de MJC, rayer la mention inutile). Les mômes redécouvraient les comics US, l’underground 70’s, les mangas et laissaient les tintineries aux collectionneurs. Aujourd’hui, la BD est définitivement rentrée dans le rang d’une petite part de marché qui vivote sans rien apporter de neuf à la création à de trop rares exceptions près (heureusement il y en a).

Revenons au CD. Forcément, il y a eu sélection dans les œuvres. Comment avez-vous procédé ?

Feeling, coups de cœur et copinage sont trois des mamelles de la chienne. Qui plus est, elle a de la truffe et un odorat subtil pour flairer la liqueur séminale (célèbre boisson fermentée d’une tribu d’Indiens d’Amérique). Par ailleurs, la chienne ne tient pas à se retrouver enfermée dans un tiroir tout fait comme il en existe beaucoup trop aujourd’hui (c’est pratique pour les journalistes mais pénible pour les autres) du genre « art techno » ou « photo drum’n’bass » ou encore « photographie post-trance-goa-psyche-soft-acoustique ».

Quels sont parmi les illustrateurs présents sur le CD, les plus actifs en matière d’interactivité ?

Pour ce premier numéro certains dessinateurs n’ont proposé que des dessins et une sorte de scénar, assez linéaire d’ailleurs (ah, BD !) qu’il a fallu animer nous-mêmes. Mais d’autres ouvrent la voie vers des choses très rentre dedans. Je pense à Bad love de Bullseye Art (US). Ainsi qu’à Yogo Onomotobok (France – avec un nom pareil, il va se faire passer pour un citoyen nippon) qui a fait deux applis : une boîte à bruit pour lendemains qui déchantent (Freakbeat machine) et un clip tout en flashes particulièrement réussi (Zapping). Ou encore à Carine Abraham (France) qui donne dans la sensibilité féminine avec histoire à tiroirs (Saros).
Cela dit, tous les artistes du CD sont intéressants. Si nous en avions les moyens, nous ferions un double-CD ! Mais personnellement c’est la démarche d’Elliott Earls qui me semble la plus poussée, et la plus remarquable, surtout pour notre beau pays où tout est si poussif. Elliott Earls compose des musique et fait des performances live mêlant sketches, théâtre, vidéo et musique qu’il refilme en vidéo, et qui lui servent de matière pour ses applis sur CD-Rom (Eye sling shot lion sur Les Chiots de la chienne n° 1 – uniquement sur Mac). Il les vend à un prix dérisoire dans un package contenant des polices de sa création (distribuées aussi par emigre.com) et des affiches magnifiques. Son style est composite et unique, je suis un fan total de son travail qui prouve que l’ordinateur n’est qu’un outil de plus et qu’il ne libère que les gens qui ont une réelle créativité. Dans le même genre, PIT (un génie), sous des faux airs décontractés, nous a pondu une appli assez trash avec plein de seins partout (Amiami). Lui aussi est une pointure multidiscipline.

La « musique ektronique » du CD est franchement pas mal du tout. Qui sont ces zicos ?

Toujours pour faire mentir les catalogues pour chapelles, il y a des gens d’horizons et de goûts très divers. Citons notamment YRNA (You Are Not Alone) qui n’est autre que le compositeur bassiste de Muddle Headed ; Undoo, trio lillois qui mélange dub, rock et big beat (avec des vraies guitares et un vrai chanteur en français) ; Les Disques d’or à qui je devais des sous et qui m’ont obligé à passer leur titre ; Gwenaël Salaün qui doit avoir fait le championnat du monde de break départ arrêté. Comme By Proxy qui excelle également dans le genre.

Sur le Web, on trouve évidemment les sites de certains illustrateurs et des zicos. Pourquoi ne pas créer un site « Les Chiots de la chienne », autre que publicitaire ?

En fait, il me faudrait du temps pour pouvoir le faire fonctionner. Je souhaite à terme pouvoir y présenter des sites d’auteurs et des applis légères en Flash ou Shockwave. Surtout pas dans l’esprit « webtvcastershockwavepointcomet » et tout le tralala qui misent sur le passage pour générer du fric au détriment de la passion… De toute façon, d’ici un an, lorsque tout le monde sera câblé ou sur une connexion ADSL, on pourra se permettre des choses merveilleuses sur le Net, sans poireauter après d’interminables chargements. Vraiment, espérons-le.

La suite, c’est quoi ?

Les Chiots de la chienne numéro deux, un premier album d’auteur en 2000, un premier essai d’édition groupée (print + textile + CD audio et vidéo + typographie) fin 2000, etc. Des milliers de projets sont en cours, nous ferons tout pour leur faire voir le jour avec le maximum de bonheur. Petite précision quant à l’esprit de la chienne : nous ne souhaitons pas faire des tirages à des prix honteux qui n’intéressent qu’une pseudo-intelligentsia friquée. Comme pour Sortez la chienne ! (30 F et 50 F les albums), nous parions sur des prix accessibles pour toucher aussi des amateurs moins argentés (étudiants, jeunes qui parlent mal et qui s’habillent trop large, sans demande d’emploi fixe, ex-militaires en retraite…). Soit la modique somme de 10 euros. Ou 65 F, devise du pays charmant où l’on manie avec dextérité la langue de Molière et le conservatisme culturel sclérosant.

Propos recueillis par

Vous pouvez commander l’étonnant CD #1 Les Chiots de la chienne (Mac/PC) en envoyant un chèque de 65 F (10 Euros) -port compris- à :
La Chienne
48, rue Léon Gambetta
59000 Lille
Plus d’infos sur le site des Chiots de la chienne : http://www.i-c-i.net/xanadu/lachienne/

Plages interactives :
Carine Abrham, Olivier Bresson, Omer Pesquer et Stéphane Blanquet (http://www.blanquet.com/), Bullseye Art et Josh Kimberg, Steven Cerio, Jean-Pierre Duplan, Elliott Earls (http://www.theapolloprogram.com), El Rotringo, Etienne Mineur, PIT, Rémi, Sunshine (http://www.webspan.net/~sunny), Yogo Onomotobok

Plages musicales :
YRNA (http://www.i-c-i.net/xanadu/muddle), Undoo (http://www.i-c-i.net/xanadu/undoo), Da Taz vs Funkanzazenji, Gwenaël Salaün, Marc Bernard, Barbara, By Proxy, Les Disques d’or (http://www.i-c-i.net/xanadu/disquor), Digit (http://www.multimania.com/zuhll), JJ Alien