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A défaut d’être enregistrés sur les labels des autres, Alban Darche, Sébastien Boisseau et Jean-Louis Pommier ont monté le leur : les quatre premiers albums de Yolk Records, label de jazz et de musiques improvisées, sont disponibles sur le Net.

Inutile de maudire votre disquaire : sauf à résider dans l’Ouest de la France (Nantes, Le Mans, Angers, Tours), région d’origine de ses créateurs, les premières productions du label Yolk (jaune d’œuf, en anglais) resteront introuvables en boutique tant qu’un distributeur ne s’y sera pas intéressé d’un peu plus près. C’est sur le Web que Sébastien Boisseau, Alban Darche et Jean-Louis Pommier, les trois musiciens à l’origine du projet, écoulent pour le moment une partie de leur stock autoproduit, seule façon valable pour accéder à un peu de notoriété et s’assurer une promotion suffisante. Pour toucher et conquérir les programmateurs de clubs, les directions des festivals et les rédactions des magazines musicaux, le compact reste en effet l’arme absolue : indispensable outil de promotion et de diffusion, il constitue aussi la meilleure manière de sauvegarder durablement le travail de leurs formations respectives. L’aventure Yolk commence donc avec la sortie de ces quatre albums sous pochettes cartonnées d’une grande élégance, une attention particulière ayant été portée à la conception d’un modèle graphique qui saute aux yeux (le résultat vaut le coup d’œil et n’a rien à envier aux splendides pochettes américaines des années soixante : dominante jaune, photo noir et blanc, typographie efficace et logo sympathique) ; à cette unité visuelle répond le projet musical qui a présidé à la naissance de Yolk : « Yolk est un label de jazz et de musiques improvisées. Conçu par des musiciens, Yolk a choisi de travailler avec des formations dont la démarche essentielle s’appuie sur le son ; celui qui rend une musique et les musiciens identifiables. La musique proposée par ces artistes est principalement de création et lorsqu’il n’y a pas création du texte, il y a création du son » (page d’accueil du site).

On commencera, arbitrairement, par la triade que composent Cédric Piromalli (piano), Sébastien Boisseau (contrebasse) et Nicolas Larmignat (batterie) : enregistré, comme tous les albums studio du label, aux studios La Buissonne à Pernes-les-Fontaines, ce disque ambitieux et déstabilisant marque comme une volonté d’exploser le cadre académique du trio et de dépasser les bornes traditionnelles du travail sur la mélodie et le rythme. Furieuse, excessive, d’une humeur insaisissable et continuellement changeante, leur musique est aussi le résultat d’une approche totale du matériel sonore, toutes composantes comprises -la texture, le bruit, le grain, les plis. Entre éclats et apaisement, les trois musiciens surprennent par d’incessantes brisures, des replis et changements d’orientation subits qui donnent son caractère imprévisible à l’ensemble. L’entente est manifeste entre les trois sommets de ce triangle vivant, charnel, les options parfaitement assumées et le compromis facile jamais admis : voilà une musique entière, qui mène ses choix jusqu’à leur terme, quitte à perdre pied parfois -c’est le prix à payer. L’ardu fait assurément partie des quelques disques en trio qui nous auront marqués ces derniers mois, même si l’on sent que Cédric Piromalli, Sébastien Boisseau et Nicolas Larmignat sont loin d’avoir tout exploré et cherchent encore à affiner leur langage musical. A suivre de très, très près.

On en arrive à deux albums live enregistrés par le Jazzophone, alias Alban Darche et Stéphane Atrous (saxophone alto), Christophe Havard (ténor) et Patrick Charnois (baryton). De l’époque où le Jazzophone était Quartet et pas encore Compagnie, Yolk publie un concert capté le 28 octobre 1998 au Snug Harbor (New Orleans), Blues for Geo : au programme ce soir-là, des compositions d’Alban Darche, Geoffroy Tamisier et Baptiste Trotignon, ainsi qu’une réjouissante reprise des Pannonica et Monk’s dream de Monk. Au-delà des qualités d’écriture et d’arrangement, mêlant la rigueur de parties interprétées au cordeau et la liberté de phases improvisées tout à fait passionnantes, c’est l’interaction entre les quatre cuivres qui retient l’attention dans ces entrelacs mélodiques et rythmiques. Ludique mais jamais gadget, le Quartet parvient à affirmer un son d’ensemble et une lisibilité réelles. On retrouve ces quatre musiciens dans la Compagnie qui succéda par la suite au Quartet : Geoffroy Tamisier vient ajouter sa trompette et plusieurs thèmes au répertoire de la formation, qui rencontrait pour le coup l’alto de Tim Berne lors d’une tournée française (de Lille à Brest en passant par Nantes ou Guérande, huit étapes en tout) : Mosaïques présente un groupe peut-être plus créatif, régénéré en quelque sorte, le saxophoniste américain n’apportant aucune composition mais s’immergeant dans l’univers musical de la Compagnie, sans simplement y superposer sa voix. On découvre dans cet album une première composition du ténor Christophe Havrard et on y apprécie cette évolution tangible qui laisse à penser que non seulement le groupe avance, mais qu’en plus il va dans le bon sens (à écouter absolument : la seconde partie du thème « Les amants », de Geoffroy Tamisier).

Dernier album de cette première livraison, celui du groupe OHL Acoustic : sept musiciens (Geoffroy Tamisier, Alban Darche ; Gueorgui Kornazov, trombone ; Frédéric Couderc, saxophones et flûtes ; Simon Mary, contrebasse ; Thomas Grimmonprez, batterie ; Anne Magouèt, voix) et onze thèmes, tous du trompettiste (dont, à nouveau, ces Amants qui nous faisaient chavirer quelques lignes plus haut), habilement arrangés. Tamisier démontre décidément une inspiration inépuisable et un sens aigu de l’organisation et de l’architecture, fort bien mis en valeur par des solistes de haut vol (dont la voix étonnante de Anne Magouèt sur le morceau Karine). On pense au Kenny Wheeler du récent A long time ago (ECM, 1999), avec sans doute une personnalité qui lui permet une écriture tout aussi adroite mais plus ouverte au second degré et à une certaine forme d’ironie.

On devrait reparler assez rapidement des productions léchées du jeune label Yolk, dont les cartons débordent de projets -réédition d’un disque autoproduit du Quartetethno, enregistrement d’un album du Qüntêt du tromboniste Jean-Louis Pommier… Autant d’exemples qui montrent à la fois la vivacité du jazz et des musiques improvisées hexagonales et les titanesques difficultés qu’elles doivent résoudre pour parvenir à leur cible, le public. Pour accentuer l’efficacité de leur publicité, les fondateurs de Yolk ont adapté la répartition des stocks : 40 % pour l’artiste aux fins d’autopromotion ou vente personnelle (là où d’autres labels ne lui en confieront qu’une poignée), 10 % pour la promotion du label lui-même et 50 % pour la vente. C’est-à-dire, faute de distributeur, les bacs de quelques enseignes régionales mais surtout un site Web bien conçu : une fois encore, les non-connectés ne savent pas ce qu’ils manquent.

Voir le site du label Yolk Records