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La sortie de Dancer in the dark, le film, est aussi l’occasion pour Lars von Trier, à travers une série d’entretiens, de revenir sur sa filmographie, ses influences, etc. Un jeu complexe où l’artisan-cinéphile dissipe quelques malentendus.

Soit le portrait de Lars von Trier en avant-gardiste. Dancer in the dark vient confirmer l’hypothèse d’un cinéaste attiré par la démesure, qui a un goût certain pour le défi, surtout quand celui-ci remet en question ses choix artistiques antérieurs, et le place en terrain inconnu. C’est que l’artiste a toujours inscrit son travail dans le cadre d’une réflexion offensive et argumentée sur les possibilités du cinéma, notamment sur les rapports entre la technicité du moyen d’expression -le cinéma, machine de visions- et les histoires qu’il peut raconter -le cinéma, art du récit. Comparant l’évolution du cinéma et les développements de l’art pictural depuis les temps préhistoriques, le cinéaste déclare : « La technique cinématographique n’a que cent ans et nous venons tout juste d’apprendre à dessiner un bison. Il reste beaucoup à faire ; c’est pourquoi je suis très optimiste quant à l’avenir. » (1) On peut trouver naïve la profession de foi, réducteur le rapprochement -assez peu « moderne »- entre arts plastiques et cinéma ; ils précisent assez bien l’effort et la démarche de Lars von Trier et sa situation singulière dans le cinéma mondial. Il faut toutefois se garder d’un jugement trop tranché sur le cinéaste, qui accorderait par exemple trop d’importance au formalisme de l’œuvre en cours et la couperait de ses sources vives et de l’intelligence qui la motive.

A ce titre, l’intérêt principal du livre d’entretiens réalisés par Stig Björkman avec le cinéaste danois est d’éclairer dans le détail, et à partir d’un questionnement clair et direct, la singularité du cas Lars von Trier, de dissiper nombre de malentendus possibles en démontant, pièce par pièce et avec un souci d’exactitude qui doit beaucoup aux réponses de l’artiste une mécanique de cinéma, longtemps stigmatisée pour son systématisme et sa dimension esthétisante. En effet, l’emprise d’une esthétique lourde et plasticienne sur ses premiers films l’a longtemps tenu à l’écart d’une critique méfiante à l’égard de la beauté des images (opposée ici à la justesse des plans). La récente relecture de son parcours en deux périodes (avant et après L’Hôpital et ses fantômes) triant dans son œuvre le bon grain du Dogme 95 et l’ivraie des transparences d’Europa, si elle recouvre une réalité, l’évolution d’une méthode de travail, notamment avec les acteurs, témoigne surtout de ce malentendu sur la forme de l’œuvre et ne rend pas compte de sa profonde unité.

Car le désir formel de Lars von Trier puise peu aux sources plastiques du cinéma : il affirme d’ailleurs « détester » le Brazil de Terry Gilliam, trouve « grotesque, maniéré et superficiel » le Delicatessen français ; enfin, il rejette comme « sans mystère » l’esthétique « lourdingue » de Peter Greenaway. S’il est un cinéaste qui s’intéresse peu au rapprochement du cinéma et de la peinture, c’est bien Lars von Trier. Ce qui explique la forme si insolite de The Element of crime, d’Epidemic ou d’Europa, c’est bien plutôt la fascination du réalisateur pour la machinerie de cinéma -le petit train électrique de Welles-, fascination artisanale où entre une bonne part de jeu et qui rattache son travail à la tradition hollywoodienne bien plus qu’à un auteurisme « arty » européen : les rétroprojections d’Europa viennent tout droit de La Dame de Shangaï, le découpage si étrange d’Epidemic emprunte à Psychose ; les exemples abondent pendant la conversation, qui montrent la cinéphilie de Lars von Trier et la volonté constante de la réinterpréter à l’intérieur de son œuvre. L’unité de ses films, on peut la trouver justement dans ce désir de prolonger l’histoire des formes cinématographiques en rejouant la grammaire ancienne du septième art avec les moyens nouveaux mis à disposition : après le mélo Breaking the waves, le happening Les Idiots, la comédie musicale Dancer in the dark. Le Danois avance à grands pas.

(1) : Lars von Trier, préface, p.8

Entretiens avec Lars von Trier, de Stig Bjorkman, traduit du suédois par Marie Berthelius, Cahiers du cinéma, 198 F, 252 p.