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Cette année à l’E3, en présentant des machines nouvelles mais équivalentes (PlayStation 2, X-Box et GameCube) et des concepts ludiques sans réelle imagination, l’industrie du jeu vidéo a peut-être fait un bond de 20 ans en arrière. Derrière la bataille des licences et la concentration des éditeurs, certains lui prédisent un sombre avenir… Compte rendu d’une manifestation moins marquante que prévu.

Entre les jeux PlayStation 2 de seconde génération, la nouvelle console de Nintendo et l’arrivée de la X-Box de Microsoft, on attendait avec impatience l’édition 2001 du plus important salon des jeux vidéo au monde, annoncée encore il y a peu comme un tournant majeur pour le marché. Débarqué sur place à Los Angeles, il a hélas vite fallu se rendre à l’évidence : l’heure est à la prudence pour ne pas dire à la facilité, car il s’agit bien pour les constructeurs comme pour les éditeurs de laminer la concurrence tout en limitant les frais.

Première déception, l’affrontement à trois sur le marché des consoles a déjà fait un premier grand blessé : le PC, dont les jeux n’auront représenté que 10 % des titres vus au salon. Les nouvelles consoles sont largement plus puissantes et faciles à exploiter que le micro. Elles disposent dorénavant par ailleurs de tous les attributs qui ont fait le succès des ordinateurs : clavier, disque dur et connexion Internet. Etant donnée la différence des chiffres de ventes entre les deux systèmes, les éditeurs ont fait leur choix et se concentrent de fait aujourd’hui sur les consoles. Nombre d’entre eux ont disparu, absorbés par les plus gros ou les plus chanceux en Bourse, c’est selon. Une concentration qui tend à réduire le nombre de jeux présentés, mais, dans le même temps, à augmenter sensiblement leur qualité générale. Toutefois, notons que la créativité dont pouvait faire preuve les développeurs forcés de créer un jeu de toutes pièces, sans se fonder sur une licence onéreuse et restrictive, se tarit méchamment.

Le grand chantier

Sony, qui depuis 5 ans domine le secteur, peut souffler : son concurrent direct, Microsoft, a fait une entrée assez discrète en tant que constructeur de machine. Sa stratégie ayant surtout consisté à gagner une réputation d’éditeur majeur sur console : Microsoft a donc mis sa machine en retrait et les jeux en avant. Or à Los Angeles, on a surtout vu des jeux pas finis, la plupart d’entre eux présentés sur des kits de développement. Au final, des versions peu flatteuses comparées à celles conçues pour PlayStation 2.
En revanche, dans un marché maintenant dominé par les accords entre constructeurs et éditeurs, Microsoft s’en tire haut la main : la liste des jeux à venir est quasiment identique à celle de son concurrent. Evidemment, devant la montagne de dollars disponible pour la promotion de la X-Box, difficile de ne pas croire au succès de Microsoft, même si sa console sera commercialisée au même prix que la PlayStation 2 (299 $) et plus chère que la GameCube de Nintendo (100 $ de moins !).
Sans Pokemon mais avec des munitions

Nintendo garde sans problème son leadership en matière d’innovation hardware ou ludique. Shigeru Miyamoto, qui intervient aussi bien sur la machine que dans la réalisation des jeux, a encore réussi son coup. La manette de la GameCube est une petite merveille de simplicité et d’ergonomie qui sera sans aucun doute reprise dans les années à venir… Du côté des jeux, on a pu découvrir des graphismes impeccables sans scintillement ou crénelage excessif. Décernons d’ailleurs d’emblée à Pikmin le titre de jeu le plus novateur de l’année. A côté de ça, Nintendo présentait ses traditionnelles reprises des jeux phares de la marque : oui, la logithèque GameCube comptera un Mario (enfin, Luigi), un WaveRace ou un 1080 dès que la machine sera disponible sur le marché. Même sans Pokémon (pas d’annonce de projet vidéoludique à ce propos…) et avec une toute nouvelle machine, Nintendo n’arrive pas à se défaire de son image de marque préférée des plus jeunes. Une tactique subtile finalement, qui permet au constructeur d’esquiver le combat de front avec Sony et Microsoft. A plus long terme, il sera toutefois difficile à Nintendo de faire sans les jeunes adultes joueurs occasionnels, public qui dispose, on le sait, d’un pouvoir d’achat considérable…
Malgré une présentation remarquée et des jeux estampillés Nintendo très réussis, on peut légitimement craindre pour l’avenir de cette machine si l’on se réfère au peu de titres présentés par des éditeurs tiers. Seule solution : vendre rapidement beaucoup de machines pour attirer les développements et poursuivre, en marge, la vente de produits dérivés Pokemon pour investir dans des licences coûteuses.

Celui qu’on redoutait

A L.A., le premier vainqueur cette année est donc encore une fois Sony, qui, non content d’avoir vendu plus de 10 millions de sa nouvelle machine, profite pleinement de son avance d’une année. Les jeux présentés au salon, dits de « seconde génération », exploitent parfaitement les capacités de la machine. Autant la précédente génération avait déçu les joueurs et rassuré la concurrence, autant cette fois-ci, avec la gamme de jeux prévue sur PlayStation 2, on sent venir le rouleau compresseur… Final fantasy X, Metal gear solid 2 d’abord, puis Tony hawk 3, NBA street ou Jak and Daxter de Naughty Dog. Tous les mois, un hit de plus viendra s’ajouter à la logithèque de la machine.

Malgré l’enthousiasme toujours excessif pour les nouvelles consoles, on peut estimer que toutes les machines présentées sont à peu de chose près toutes compétitives sur un plan technique (on aurait pu inclure à ce trio la Dreamcast de Sega qui vient de mourir faute d’argent). L’avenir est finalement à celui qui signera le plus de contrats d’exclusivité avec une poignée d’éditeurs devenus surpuissants. Avec ce risque pour les gamers : que les suites fadasses et les licences foireuses négociées à prix d’or freinent, voire annihilent, la créativité des concepteurs. Méfiance donc.