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Louis Bec, directeur d’AvignonNumérique / Les Mutalogues, présente sa collaboration dans le cadre du projet européen Café 9 avec les artistes-élèves multimédia de l’Ecole d’Art d’Aix-en-Provence et de jeunes artistes belges.

Si l’on considère que le binôme « Art/Technique » a toujours été un moteur déterminant pour l’évolution des civilisations dans un rôle essentiel de connaissance et d’expression, il est impossible d’ignorer la force transformatrice actuelle des technologies. Comment peut-on douter que l’explosion des modes de communication par réseaux et satellites interposés élabore les enjeux culturels du futur ? Comment ne pas deviner que l’entreprise de redéfinition du vivant, à travers ses spécificités biologiques et transgéniques, à travers ses pressions comportementales, ses surdimensionnements sensoriels, cognitifs et imaginaires déplacent de façon irrémédiable le site même de la création artistique et avec lui, la plus grande partie de ses marquages symboliques ? Lorsque les modes d’organisation des sociétés, les modes de gestion de l’espace, de la biosphère et des énergies sont modifiés par l’impact du numérique, lorsque les milieux urbains sont profondément remodelés, comment ne pas se rendre compte que ce sont, par la même, tous les systèmes de représentations, tous les modèles et fondements culturels, à la base de toute « fantasmatique collective » qui sont réquisitionnés et transmutés? Comment ne pas constater, lorsque la dissémination immédiate et globale des technologies touche simultanément toutes les cultures du monde, qu’il y a là, un phénomène d’une importance majeure ? Que s’imposent donc des questions décisives sur la pluralité et la liberté d’expression, sur l’identité, la différence et l’uniformisation. C’est pourquoi des pratiques artistiques liées aux technologies ont un rôle fondamental.

Elles s’inscrivent au cœur des activités qui produisent notre réalité, elles doivent « travailler » et sonder les mutations qui modifient nos sociétés à travers le champ des expressions et de la communication. Elles se doivent d’introduire les « implosions » indispensables de l’imagination et de créer les dimensions d’un nouvel espace critique et constructif. Elles doivent générer les conditions d’une adaptation inventive face aux transformations en cours, comme une méthode élaborée par le vivant pour préserver sa viabilité physique et imaginaire en explorant le milieu artificiel qu’il crée lui-même. Elles se doivent de construire de nouveaux espaces d’échanges, des lieux de dialogues, de transformation de codes et de traductions de langages et de comportements en faisant surgir des « objets » hybridés interactifs, métissant des disciplines et des cultures différentes. Leur rôle est de participer aux décloisonnements des barrières sociales, tout comme à l’élaboration des nouvelles grilles de lectures sans lesquelles ce monde resterait pour beaucoup sans signification, sans espoir et sans autre avenir que l’exclusion. Les pratiques artistiques se trouvent confrontées en fin de compte au double jeu des outils technologiques, entre la fascination ou les refus qu’ils engendrent. C’est pourquoi elles doivent se dresser de façon vigilantes, vivantes, plurielles, face à certaines formes de résistance obscurantiste et fanatique, face aux pressions technocratiques. Elles sont une expérience de jeunesse et de sens, et la quête du sens est toujours profondément politique.