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Après la subite et rapide disparition de la grande génération des penseurs révolutionnaires nés dans les années 20 (principalement Lyotard, Foucault et Deleuze), la génération précédente avait porté la pensée française au firmament philosophique. Dans la torpeur générale, un de ces Grands Anciens a disparu : Pierre Klossowski vient de rejoindre Nietzsche, Bataille et Deleuze.

En se dépêchant un peu on réalisera que d’un siècle depuis longtemps trépassé, demeurent seuls en vie et en activité Blanchot et Claude Lévi-Strauss. Dépêchez-vous de compulser et de vous gaver les neurones avant la fermeture totale, avant que la lecture des oeuvres completes de Kukrapok (South Park) n’apparaisse comme un must comparé au dernier Bouveresse. Ah ! Si seulement Kukrapok se mettait à écrire…

Frère du célèbre peintre Balthus, Klossowski a beaucoup dessiné ; il a également écrit de nombreux livres, essais et romans dont les principaux sont probablement Le Baphomet, La Révocation de l’Edit de Nantes, Les lois de l’Hospitalité, Un si funeste désir et Sade mon prochain. Mais Klossowski était surtout un grand passeur, Le Traducteur par excellence. Pour notre plus grand plaisir, il a traduit la plupart des textes majeurs de l’histoire occidentale: l’Eneide de Virgile et le Verdict de Kafka, mais aussi le Tractacus logico-philosophique de Wittgenstein, et, travail absolu, le Gai Savoir de Nietzsche ainsi que les aphorismes posthumes y afférents. Il a également traduit le Nietzsche de Heidegger. Autant de jalons qui ont marqué la vie quotidienne des étudiants en philosophie et des ravers sur le dance floor.

Mais c’est dans son rapport à Nietzsche que Pierre Klossowski nous a ébloui en laissant un scintillement à jamais égalable. A la suite de Bataille, Klossowski a réintroduit une saine et redoutable lecture de Nietzsche (Cercle, complot, monde des intensités, signes impulsionnels et décentrement du sujet) puis une interprétation absolument singulière qui culminera avec son célèbre Nietzsche et le cercle vicieux (Edition Mercure de France), livre majeur du XXe siècle dédié au Nietzsche de Gilles Deleuze. Dans sa Logique du sens, commentant Klossowski, Deleuze affirme que « S’il y a cercle, c’est le circulus vitiosus deus : la différence y est au centre, et le pourtour est l’éternel passage à travers les séries divergentes. Cercle toujours décentré pour une circonférence excentrique »).

Il semble bien que Klossowski, Foucault et Deleuze se relaient pour donner de Nietzsche une nouvelle lecture, une nouvelle interprétation de l’Eternel Retour et de l’Inversion de toutes les Valeurs. Il existe une sorte de passage naturel, un vinculum, entre les pensées des grands philosophes, et c’est bien entendu sur une nouvelle lecture de Nietzsche qu’ils se retrouvent et s’entendent comme larrons en foire.
Tous trois délivrent cette impulsion originelle qui fera enfin ouvrir les yeux sur l’importance absolue de Nietzsche dans l’histoire de la philosophie. Pas une conférence, pas un débat dans lequel le trio ne retourne les perspectives d’appréhension de son œuvre afin d’en dévoiler la profondeur véritablement révolutionnaire -et son immense modernité. Ils sortent l’oeuvre de Nietzsche de son grand enfermement Heideggerien et de son rattachement aux pensées réactionnaires : « (…) parce que le cercle vicieux supprime avec les identités la signification des actes une fois pour toutes et nécessite leur répétition infinie dans une totale absence de but, voilà pourquoi il devient dans le complot le critère sélectif de l’expérimentation » (in « Circulus vitiosus », Nietzsche aujourd’hui). Perte de l’identité, intensités, expérimentation, complot et cercle éternellement décentré sont les notions fondamentales de la vision klossowskienne d’un univers nietzschéen fondé sur une conception unique des forces intensives, de l’Eternel retour et de la Volonté de puissance.

Il faut relire les Cahiers de Royaumont (éditions de Minuit) et les actes du colloque de Cerisy (Nietzsche aujourd’hui, poche 10/18), pour réaliser le lien profond qui unissait, autour du grand rire du philosophe de l’Eternel retour, l’impériale interprétation de la vie active et jaillissante, le complot contre la pensée réactive et dominante ; complot élaboré par Deleuze, Foucault et Klossowski. Ils disent la philosophie des intensités. C’est à partir de cette réflexion commune que Klossowski a pu mettre en oeuvre sa pensée du Hors-de-prix et du Phantasme comme par-delà de toute représentation, programme de son dernier grand essai, La Monnaie vivante.
Ne peuvent s’opposer au capitalisme que les forces et les formes, les formations de souveraineté, excédant tout échange possible. Seul ce qui n’a pas de prix, seul ce qui est Hors-de prix peut tenter d’échapper aux flux totalitaires du kapital actuel. Peut-être est-ce là le rôle des tableaux vivants, peut-être est-ce pour cette raison qu’une infime partie de l’art et du Phantasme peut prétendre à l’excès et à l’inéchangeabilité. Le phantasme n’est pas du domaine de la représentation, il n’est pas le fantasme cher à la psychanalyse, mais une construction réelle ou un tableau libidinal en tant qu’abréviation sémiotique des impulsions intensives. Ce qui ne peut s’échanger sort des circuits économiques, et seule la Puissance peut prétendre à cette extrême singularité.
Klossowski a fait de Nietzsche le philosophe du complot. A nous de le mettre en oeuvre, et surtout de ne pas nous tromper de cible. Rendre quotidien le complot contre les pouvoirs de mort qui font de toute chose une série de marchandises et de la vie elle-même une unique source de profit. Les intensités et le complot.

Aux éditions Le Promeneur vient de paraître Tableaux vivants, essais critiques 1936-1983. Se hâter de lire Nietzsche et le cercle vicieux (un des trois essais majeurs jamais écrits sur Nietzsche) et aussi La Monnaie vivante récemment rééditée en poche.