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Sympathique interview parisienne de Julie Doiron, dans un salon de thé du Marais. Prolixe et chaleureuse, la canadienne se raconte avec sincérité et spontanéité. A l’image de sa musique, sur son nouvel album Goodnight nobody.

Chronic’art : Ton album, et surtout le début de l’album, me fait un peu penser à un film, d’Atom Egoyan, où tu raconterais ton origines, tes enfants, la dernière soirée, les tournées, le retour. Est-ce que tu as réfléchi à l’album comme une narration ?

Julie Doiron : Non, ce n’était pas trop planifié. Je ne suis pas le genre de personne à faire un concept-album. Mais si j’écris des chansons dans un laps de temps précis, ce sont les mêmes émotions qui vont ressortir généralement, et on peut avoir l’impression que l’album fait sens comme un tout. C’est par accident. Je ne sais pas si je serais capable de faire un concept-album… Enfin, si, je pense que j’en serais capable, mais je crois que je préfère laisser parler le naturel… J’aime bien me lancer des défis, mais pour ce disque, je n’ai rien prémédité. Ca raconte ma vie, l’année dernière. J’avais pris un congé, pendant un an. Et repartir en tournée m’était difficile. J’aimais bien être chez nous, avec mes enfants et Jon. J’ai du partir en tournée et ma famille m’a vite manquée. Les chansons sont venues à cette époque là…

Tu abordes ta vie quotidienne de manière très simple et réaliste dans tes chansons. D’où te vient cette envie de raconter ton intimité ? Des groupes lo-fi ?

Oui, quand j’ai commencé à faire de la musique, j’ai fait un peu la même chose que les musiciens que je préférais à ce moment-là : des gens comme Lou Barlow, évidemment. Ca nous a changé la vie, cette manière très directe, très honnête d’écrire des chansons. Ca m’a affecté bien sûr. En même temps, je n’aime pas trop préciser de quoi parlent exactement les chansons, j’aime bien ne pas être trop explicite, ne garder que ce qu’il y a de plus important dans les événements.

C’est quand même très identifiable. On comprend que tu parles de toi et de ta famille…

Oui, mais l’absence de détails permet aussi aux gens de s’identifier à mes chansons. Et puis ça me gênerait d’écrire trop précisément sur les gens, sur ma famille…Même si, dans ma tête, en concert, quand je chante, j’ai les yeux fermés et je visualise les scènes que je chante… Pour le public, j’essaie de décrire l’émotion particulière de l’événement, plus que l’événement lui-même.

On a parfois l’impression en écoutant le disque que tu n’as pas envie de partir en tournée, mais aussi que tu n’as pas vraiment envie de faire de la musique.

Non, moi j’aime bien faire de la musique. Ils savent que j’aime ça et que j’en ai besoin, pour être… moi. Ils savent que je dois continuer au moins un peu. Je n’aime pas partir trop longtemps, je fais le minimum nécessaire. Mais c’est aussi nécessaire pour vivre, pour gagner de l’argent. Et quand je suis là, je suis là 24h sur 24, c’est un bon compromis. Ils savent qu’il y a toujours quelqu’un à la maison…
Goodnight nobody pourrait être un album de berceuses, et il y a quelque chose de particulièrement doux dans ton chant, on pourrait dire de féminin et de maternel… Tu as eu des retours du public dans ce sens là ?

Oui, parfois. Mais quand je suis sur scène, c’est vraiment mon humeur qui « dirige » : si je suis fatigué et que j’ai besoin de tendresse, ça s’entendra dans ma manière de chanter, et si je suis fatiguée et stressée, je chanterai de manière plus tendue. Mais je peux aussi changer pendant le concert… Chaque concert est différent.

Egalement, la chanson Sorry peut très bien s’adresser au public qui t’écoute.

Absolument. Elle s’adresse à tout le monde : à mes enfants, à un amant, un ami, au public… Mais effectivement, au départ, ça s’adresse à mon fils : j’étais frustrée et fâchée après lui, j’ai perdu patience, alors que ce n’était pas du tout de sa faute. Et il est allé se coucher et je me sentais très mal vis à vis de lui. Mon mari était dans la salle de bain, j’ai commencé à jouer le morceau à la guitare et la chanson est venue toute seule comme ça. Je me sentais très mal vis à vis de lui : les enfants n’ont pas besoin de ça, ils apprennent la vie, on peut raisonner avec eux…

Parfois on a l’impression que la vraie vie et la vie sur scène se mélangent.

Oui, parce que je pense qu’on peut aussi regarder la vie comme ça, comme un spectacle. Nous on n’a pas de télé chez nous, et regarder par la fenêtre, c’est notre entertainment, en un sens…

Il y a Herman Düne qui t’accompagne sur l’album. Le groupe est devenu important dans ta vie de musicienne ?

Oui, ils jouent sur l’album, je les accompagne à la basse sur leur album, on fait des concerts ensemble… David, André et Néman sont même venus habiter chez nous pendant quelques jours. Et mes enfants les ont bien aimés. Il y avait toujours quelqu’un qui jouait de la musique, et ils ont beaucoup appréciés ça. Et chacun avait une relation différente avec la musique : Néman chantait des chansons au bébé, Charlotte lisait un livre avec André ou David. Il me semble même que Benjamin a joué aux échecs avec Néman. Donc, ma famille est contente de savoir que je pars en tournée avec Herman Düne. Par ailleurs, Herman Düne a été une influence importante pour moi rapport à la manière dont on vit tous les jours : quand ils sont venus chez nous, on a vu à quel point ils adorent la musique, et sont toujours en train de jouer, de faire de la musique. Je ne connais personne qui sache jouer autant de chansons d’autres musiciens… Et depuis leur passage, on joue beaucoup plus souvent de musique chez nous. Juste leur présence, leur calme, et la musique tout le temps, nous a beaucoup inspiré. Et moi même, j’ai beaucoup appris en tant que musicienne à leur contact.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Goodnight nobody