Joakim Bouaziz, artiste multi-casquettes (producteur, remixeur, patron du label Tigersushi…) redonne à la musique électronique sa capacité à émerveiller avec Monsters & silly songs, bel album protéiforme de ce début d’année. Interview fleuve.

Chronic’art : On te connaissait jusqu’à présent comme producteur et remixeur… Comment en es tu venu à monter un groupe ?

Joakim : Sans doute la fréquentation abusive de groupes de buveurs de bière… Aussi, j’en avais assez de me retrouver seul dans ma chambre d’hôtel au cours des dates Dj. Là au moins on ressent cette franche atmosphère de camaraderie en chambres doubles avec bataille de polochon et voyages en car. Et puis voir d’autres groupes sur scène m’a donné envie de tenter quelque chose de plus physique et bordélique que le djing.Peux tu présenter les musiciens de l’Ectoplasmic Band ?

Alors nous avons, à la basse, Juan de Guillebon, le plus jeune, une vraie bête. A la guitare, Maxime Delpierre! Très grand improvisateur, il a un son tout à fait particulier et sale comme il faut. A la batterie ! Mark Kerr, écossais exilé à Paris, encyclopédie de tout ce qui se fait de classe en batterie (DAF, ESG, etc.). Personne ne se connaissait à l’origine, mais on s’entend très bien musicalement. C’est donc tout à fait agréable de jouer et de tourner ensemble.

Peux-tu parler de ton background musical (ta formation de piano au conservatoire, le switch sur la musique électronique…) ?

Conservatoire pendant quinze ans à Versailles, ce qui ne veut pas dire que je sois Versaillais où que j’ai fait l’école buissonnière avec Air, je le précise car on m’a souvent fait le coup. Piano classique donc… Et puis, sur le tard, je me mets à écouter de la musique « pop » et « rock ». Et ça commence à devenir assez obsessif, j’enregistre des émissions de nouveautés à la radio, je feuillette les magazines, et je finis par découvrir la musique électronique dans le milieu des 90s etc. Là un collègue me prête un synthé-séquenceur assez pourri avec du recul mais néanmoins suffisant pour composer des petites bêtises. Et voilà, c’est l’engrenage.

Toi qui es plus habitué au home studio, comment procèdes-tu pour composer avec ton groupe et comment sont élaborés les morceaux ?

Entre Home Studio et Studio il n’y pas vraiment de différence, c’est juste une question de mètres carrés. Après c’est plutôt les techniques qui sont différentes. Comme j’ai eu la chance de pouvoir emménager dans un appartement avec un grand sous-sol, j’ai mon propre studio avec plusieurs cabines où je peux enregistrer des groupes jouant complètement en live, ce que j’ai fait pour mes morceaux. L’élaboration des morceaux, c’est une question un peu compliquée, c’est presque toujours un cheminement différent. Je pars souvent d’un rythme mais pas toujours. Pour Rocket pearl par exemple c’est en allant à ma station de métro que j’ai pensé à une ligne de basse que j’ai chantonné dans mon téléphone pour m’en souvenir. Aussi par rapport à avant, il y a quelques morceaux que j’ai composé dans l’urgence du premier live aux Transmusicales (dont Rocket pearl justement). La démarche était du coup un peu différente car il fallait vraiment que je puisse jouer et développer ces morceaux en live.

Depuis Fantômes, on sent des influences à la fois rock (sur l’album) et house, voire italo (sur les maxis) plus marquées. Comme si après l’electronica, tu avais envie de faire une musique plus hédoniste tout en conservant un fond mélancolique plutôt new wave…

Oui c’est sûr, mais la musique hédoniste et mélancolique c’est déjà ce que faisait New Order. Je veux dire que ce n’est pas spécialement original. D’ailleurs la mélancolie est pour moi une composante essentielle de la vie nocturne : on sort pour ne pas aller se coucher comme le chante Morrissey. Pourtant je ne pense vraiment pas que la new wave soit la principale influence de cet album.
Il y a évidemment un millier d’influences mais la plus importante vient sans doute du Krautrock, et des albums de Bowie avec Eno, comme Low. J’ai aussi écouté pas mal de drones, doom metal et autres stoner rock. C’est dans les trucs récents ce que je trouve de plus intéressant avec le folk barré à la Animal Collective et le noise indus à la Wolf Eyes. J’avais aussi des envies de psychédélisme noir. Le côté « italo » et plus généralement « Dance » vient sans doute des années de DJing et de Remixes. Ce n’est pas un truc forcément naturel pour moi, mais j’y ai pris goût à force d’être plongé dedans. Et j’aime l’idée qu’on puisse faire des morceaux pour les clubs qui possèdent aussi une vraie musicalité, comme le faisait Arthur Russell qui est un de mes héros.

Tu dis que ce n’est pas très naturel pour toi, en même temps, tes productions electro dansantes sont parmi les meilleures à l’heure actuelle, elles contrastent avec la quantité de déchets produits par la dance. Tu parles de Arthur Russell comme modèle, tu envisages donc de perpétuer ces aller-retour entre la dance, la pop et des musiques plus exigeantes, à la fois plus free et plus spirituelles ?

Oui, on pourrait dire ça comme ça. En tout cas, je n’ai pas l’intention de laisser tomber la musique dansante même si ça amène pas mal de confusion des genres…

Tu mentionnes aussi Wolf Eyes ou Animal Collective, ce sont des groupes qui jouent sur l’improvisation (en tout cas en concert), sur la capacité à se mettre quasiment dans un état de transe. Tes morceaux ne basculent pourtant jamais radicalement dans cet état de danger et de fébrilité, c’est toujours très contrôlé, voire retenu. Est-ce que tu recherches aussi cela avec ton groupe? Quelle place tient l’improvisation dans tes compos ?

C’est vrai, sur disque il n’y a un côté beaucoup plus contrôlé (trop?). C’est sans doute un de mes défauts par moment. Finalement ça donne une transe et un psychédélisme plus froids, cérébraux. Ca tient pas mal au processus d’enregistrement. Récemment j’ai fait la musique d’une installation de Camille Henrot pour laquelle l’idée était de faire un morceau très brutal et primitif, un peu à la Wolf Eyes justement, et je me suis beaucoup moins posé de questions en le faisant, enchaînant les prises sans revenir dessus, le morceau n’est quasiment pas mixé au final, mais du coup ça s’approche beaucoup plus de cette mise en danger dont tu parles et ça m’a donné envie de refaire de morceaux selon un processus similaire. Pour l’album, la transe et le danger se manifestent plutôt dans les lives. Là, les morceaux partent plus loin dans l’improvisation. Et encore, j’aimerais aller beaucoup plus loin, mais je n’ai pas encore trouvé le set up idéal pour complètement ouvrir les compositions. On a encore du boulot pour amener le live là où je l’imagine.

Au sujet de la conception des morceaux, je me demandais juste quelle était ta part d’intervention sur la prod. Est-ce que les morceaux avec ton groupe sont enregistrés dans des conditions live ou est-ce que tu retravailles beaucoup l’editing et la prod de studio (plug-ins, etc.) a posteriori ?

OK, parlons Nerd, parlons techniques ;) Là aussi cela dépend des morceaux. Rocket pearl et Love-me-2 sont quasiment complètement joués et enregistrés live avec assez peu de ‘montage’. Un autre morceau live comme Three-legged lantern est en revanche largement ré-édité après enregistrement. Même Drumtrax était fait dans une logique de live puisque j’avais branché ensemble des synthés et boites à rythmes old school sans midi ou ordinateur, en m’inspirant des Analords d’Aphex Twin. J’ai ensuite rebossé ces prises dans l’ordi. Sleep in hollow tree est parti d’une ‘chute’ de batterie des enregistrements de Poni Hoax… sur d’autres morceaux je joue tous les instruments les uns à la suite des autres…
ce qui m’intéresse c’est de capter l’énergie et les approximations du live, la variable humaine, les erreurs, les sons ambiants, etc., et de me servir des pistes enregistrées comme d’une matière en tant que telle que je modèle parfois avec des plug-ins pour opposer ce son très analogique (la majeure partie de mon studio est désormais constituée de matériel analogique vintage) aux traitements numériques, notamment la synthèse granulaire… Par contre je n’aime pas recaler les enregistrements comme cela se fait en général sur les grosses prod studios où les logiciels de recalage de batterie et de correction de voix sont omniprésents.

Comment t’es venu l’idée des intermédes electroniques abstraits (Monster#) ? Tu les as conçus comme tels ?

J’avais l’idée des monstres pour l’album bien avant de le finir, et d’en faire des interludes. J’ai hésité sur la manière de les réaliser et finalement j’ai choisi d’utiliser un seul logiciel à la fois pour le côté très digital des sons qu’il génère et aussi parce que ce logiciel crée des représentations graphiques complexes et assez fascinantes des sons générés. J’ai donc utilisé ces représentations comme des « portraits » de monstres qu’on trouve dans le livret du disque.
Le titre de l’album est assez évocateur: Monsters reflète ton côté freaky expérimental et Silly songs ton goût pour la pop et l’electro catchy ?

Oui, le titre est une des premières choses que j’ai trouvé en faisant cet album, c’est plutôt l’inverse d’habitude. Ca m’a donné une sorte de cadre qui correspond bien à ce que j’aimerais réussir à faire, faire une musique à la fois complexe et accessible, ça ne m’intéresse pas trop de faire un disque juste expérimental. Je crâne un peu en disant que je trouverais ça facile. Ce qui me semble vraiment difficile c’est de faire un classique. Je voudrais donc faire des classiques freaky… Heroin est un classique freaky, Once upon a lifetime est un classique freaky, même I’m not in love de 10cc est un classique qu’on entend sur Cherie FM mais c’est un morceau super freaky en fait.

Tu dis toi-même que la somme d’influences fait de toi un compositeur hétérogène. Sur ton dernier disque, tu fais carrément le grand écart entre plein de styles différents. Il y a des passages du disque très Liars, on sent aussi beaucoup l’influence de Neu, des expérimentations à la Mego, il y a aussi THE hit electro. Quant à Love-me-2, c’est quasiment un pastiche du morceau Mildred pierce de Sonic Youth… Tu ne crains pas d’être débordé par cette multiplicité de styles ?

Si, c’est clairement une de mes craintes, mais j’ai besoin d’essayer plein de choses différentes pour avancer, dès qu’il y a un genre de musique, une technique de studio, un concept musical qui me paraît intéressant par rapport à ce que je veux faire, j’éprouve le besoin assez enfantin d’essayer. C’est comme pour les influences, ça peut être un emprunt très direct, parfois sur un détail seulement, où de manière plus diffuse, souvent c’est carrément inconscient (par exemple je n’ai pas du tout pensé à Sonic Youth pour Love-me-2 et je ne connais même pas le titre dont tu parles, mais c’est vrai que ça pourrait y ressembler). En fait je m’ennuie très vite quand je commence à faire quelque chose que j’ai l’impression de maîtriser et d’avoir déjà fait. Mais je pense qu’on peut tout à fait s’inspirer d’un tas de choses sans que cela dévalorise la création, par contre je ne sais pas si j’y arrive mais je ne crois pas à la création ex-nihilo. Il faut digérer ce qu’on a ingurgité, il faut complètement s’approprier ses influences, réinterpréter si on veut éviter la simple citation.

Vois-tu la dance music comme une musique d’avenir ? Au sens où Larry Levan, Ron Hardy ou les pionniers de Chicago / Detroit la concevait…

Le concept de musique d’avenir m’échappe un peu, mais si c’est de la survie de la dance music qu’il s’agit, je pense qu’elle n’est pas prête de disparaître à moins qu’on interdise les clubs. C’est au fond une musique « utilitaire » qui continuera d’exister tant que son utilité existe aussi. Après il continuera d’y avoir des bons et des mauvais Djs.

Quand je dis « musique d’avenir », j’entends par là musique qui ne soit pas réductible à un contexte donné, mais qu’on peut réécouter des années plus tard. Il y a le plus souvent en France le besoin d’un alibi culturel pour que la musique soit jugée « intéressante », comme si il y a avait la vraie musique d’un côté et la musique fonctionnelle, donc jetable, de l’autre. C’est assez chiant cette hiérarchie. Le rock ou la dance, d’un certain côté sont fonctionnels, ce qui n’empêche pas d’innover à l’intérieur de ce cadre. Je pense que tu es d’accord avec ça.

Oui bien sûr, musique utilitaire et créative ne s’opposent pas. Et oui il y encore un avenir pour la « dance » comme genre musical valide hors du contexte des clubs. La France est très certainement le royaume de l’alibi culturel, ici les « spécialistes » sont ultra complexés dès qu’il s’agit de culture, de musique, d’art, de cinéma… Finalement on est pris entre le néant culturel cynique des majors (il faut avoir parlé une fois dans sa vie avec un DA) et autres grosses boites « culturelles » et les spécialistes frustrés et constipés qui seraient plutôt représentés par les institutions…

Tu avoues aussi avoir un faible pour les crooners à la Scott Walker / Sinatra. Tu penses t’essayer à la chanson orchestrale à l’avenir ?

Le jour après avoir fini Monsters & silly songs je rêvais de me mettre à un album de chansons de crooner… Ca arrivera bien un jour. Il faut trouver un orchestre…

Tu dessines par ailleurs certaines de tes pochettes, et tu as également dessiné des emballages de préservatifs pour agnès b. si je ne m’abuse… Peux tu parler de ton univers graphique ?

En fait c’est plutôt agnès b. qui a choisi un dessin que j’avais fait pour une pochette pour le mettre sur des emballages de capotes, ce qui avec du recul est un peu curieux, je ne peux m’empêcher d’imagine le mec qui se précipité sur la capote « Joakim »…
Sinon, je fais des pochettes parfois, je ne suis pas graphiste ou illustrateur, c’est venu un peu par nécessité au sein de Tigersushi et parce que je suis attaché à l’image des disques. Sur Monsters & silly songs j’ai tout fait, j’aime bien l’idée d’un projet esthétique qui dépasse le cadre musical. Pour ce disque en particulier, j’avais donc l’idée des monstres car j’en dessinais énormément quand j’étais gamin et aussi parce que j’aime énormément les peintres un peu fantastiques comme William Blake, Jerome Bosch, etc. Comme en musique, j’aime les choses étranges et mystérieuses.

Peux tu présenter le travail de KIM et les sélections réalisées sous le nom K.I.M. qui ont une vraie cohérence artistique, avec une aura atypique…

Oui, elle a un univers et un style de dessin très singuliers, elle affectionne aussi les bizarreries en tous genres et possède je ne sais combien de bouquins et disques. Elle devrait être beaucoup plus connue ! On a aussi récemment fait une bande son ensemble pour un moyen métrage qui passera sur Arte début 2007. Elle a également réalisé la pochette du dernier disque de Sister Iodine.

Tu t’occupes du label Tigersushi, qui est au départ un site web ambitieux, aussi bien dans le fond que dans la forme. Comment vois-tu l’évolution du label et peux tu présenter les artistes que tu as signé (Poni Hoax, Panico…) ?

Alors on entreprend un développement en 2 phases, expansion géographique extensive puis développement local intensif. Nous sommes encore au tiers de la première phase mais j’espère bien atteindre la deuxième phase en 2014 quand Poni Hoax sortira sa triple compilation Gold. Dans un futur plus proche on prépare le deuxième album de Poni Hoax qu’on enregistre début Janvier pendant dix jours; je bosse aussi avec Panico sur le prochain album avec avant ça deux singles vinyl dont un 45 tours qu’on co-produit avec Paul Thomson (batteur de Franz Ferdinand). Les Principles Of Geometry sont en train d’enregistrer leur premier véritable album qui s’annonce très ambitieux, je n’en dirais pas plus. On a un magnifique coffret en édition limitée avec DVD, musique drone et 45 tours customisé par Charles Berberian du projet Beyrouth de Discpline qui sort aux alentours de Noël. Sir Alice prépare un nouvel album en même temps qu’elle continue de monter des projets dans l’art contemporain. Et puis il y a bien quelques maxis vinyles aussi…

Sous le nom Jimi Bazzooka, tu réalises également des edits. Sur quel critère sélectionnes-tu les morceaux et en quoi l’approche est-elle différente d’un remix ?

Je fais juste des edits pour moi-même, c’est par hasard qu’un label en a sorti trois récemment. En général je fais des edits de morceaux que j’aimerais jouer mais qui sont difficilement jouables tels quels, ou quand je veux rallonger une partie trop courte d’un morceau ou au contraire enlever un pont un peu trop cheesy, etc. Ensuite je rajoute parfois quelques effets et c’est fini. C’est assez jouissif d’avoir des versions de morceaux qu’on est le seul à jouer…

Je sais que tu es un grand collectionneur de disques (so am i !). Peux tu nous sélectionner quelques unes de tes pièces fétiches ?

Nurse With Wound, Rock’n’roll station en vinyl vert, Bam bam jam d’ESG, le premier album des Silver Apples, Clive Stevens & Brainchild Mystery man… Il y en pas mal mais je ne suis pas vraiment fétichiste des disques.

Quand je parlais de « pièces fétiches », c’était pour le côté musique rare et mystérieuse plus que pour l’objet en lui-même. Disons qu’un collectionneur-type s’attache plus à la valeur de l’objet qu’à son contenu, tandis qu’un passionné adore partager et faire découvrir ses trésors. Là aussi, je pense qu’on est d’accord.

Tout à fait !

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Monsters & silly songs

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