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Avec XCA Le Camp, Jean–Luc Payen livre un roman sur l’enfermement, un roman qui s’interroge sur le sens à donner aux mots « liberté », « amour », un roman où la parole est seule source d’émancipation, de vie. Rencontre.


Chronic’art : Pourquoi avoir choisi le thème du camp, ce mot qui aura marqué le siècle ?

Jean-Luc Payen : Déjà, dans Le Hamac rouge, mon précédent roman, il y avait un personnage, celui de la grand-mère, qui avait été dans un camp de concentration, à Auschwitz ; elle faisait partie des quelques rescapés d’Auschwitz. Cette vieille femme était un personnage très important, un personnage qui avait traversé des épreuves terribles, qui avait surmonté l’une des tragédies du siècle pour aller vers la vie, vers l’espoir… Même si ça peut paraître très éloigné, XCA est un roman en partie autobiographique sur l’enfance, et une fiction, parce qu’effectivement je n’ai jamais fait de séjour dans un camp de concentration. C’est une question qui m’obsède, et qui continuera à m’obséder : le camp de concentration. Qu’est-ce que l’Homme a fait à l’Homme au XXe siècle ? Dans l’ordre de l’horreur, de l’insupportable, en tant qu’auteur, c’est une question que je me devais d’examiner d’un peu plus près, même si la formule n’est pas très heureuse. Nous ne faisons pas partie d’une génération qui a vécu ça directement, mais par des parents ou des grands-parents nous y sommes liés, d’une manière très intense, peut-être plus intense qu’on ne le pense. Seulement, j’en parle d’une manière un peu kafkaïenne, pas trop théorique ; j’espère qu’il y a beaucoup de chair dans le roman, que la fiction fonctionne au sens où on a l’impression, en lisant le livre, de faire ce voyage, de traverser l’enfer, en quelque sorte. Mais, effectivement, le camp est non un camp rêvé, mais un camp imaginé, imaginaire, nourri de tous les camps du XXe siècle.

Le narrateur est un homme plongé dans cet univers à cause d’une dénonciation…

C’est un peu le thème de La Plaisanterie, le roman de Milan Kundera. A partir d’un événement anodin, dans ces sociétés totalitaires (mais même nous, en France, ne vivons-nous pas dans une sorte de société totalitaire ?), le motif n’a aucune importance. Ce qui compte, c’est de plier l’Homme, de le détruire dans ce qu’il a de plus humain. Pour une plaisanterie ou pour une remarque anodine, cet homme, qui avait une vie, et qui était engagé corps et âme dans le système, a déplu au système, et même si c’est d’une manière très anecdotique, très légère, c’est déjà ne plus se plier, donc être déporté.
La vie qu’il avait était une non-vie, ce qui est le cas de beaucoup de gens qui sont dans le travail, actifs. Ils croient qu’ils vivent, alors que finalement ils sont très loin de l’épreuve de la vie. Le personnage de XCA est donc engagé dans le processus économique. Paradoxalement, le fait de se retrouver dans un camp le confronte aux vraies questions. Il est si proche de la mort. Le personnage a cette chance, en étant englouti dans la nuit, d’être obligé de s’interroger sur ce qu’il a vécu jusque-là : qu’est-ce que vivre, et comment vivre en étant en enfer ?

Nous sommes face à quelqu’un qui a travaillé, sans le soupçonner, pour un camp, et qui se retrouve dans un autre camp.

Oui, exactement. Finalement, sa vie antérieure était une vie dans un camp faussement ouvert. Dans l’idéologie que diffuse cette société, on disait aux gens qu’ils étaient libres, mais en fait, lorsque le narrateur se retrouve plongé dans la nuit absolue, il est amené à se poser la question de savoir ce qu’est la lumière, où est-elle, et comment s’en rapprocher. C’est la question du roman : être amené à s’interroger sur ce qu’il y a de plus essentiel.
L’un des thèmes traités dans le roman est celui de l’enfermement. Toute la société est enfermée, dans son avidité, dans ses désirs, ses contradictions, ses doutes, dans sa psychose… Le personnage d’XCA se rend compte de sa propre folie et de la folie de la société dans laquelle il vivait, et il se demande comment en sortir.
Le camp ne fait que resserrer la question, comme au cinéma un zoom serre le visage d’un personnage. La société est déjà un grand camp, ce qu’il comprend de plus en plus, et là les murailles se resserrent. C’est comme un microscope : on se rapproche de plus en plus du sujet, et là, on ne peut plus échapper aux quelques questions essentielles. C’est le thème de l’enfermement.
Un camp où les prisonniers de droit commun expriment toutes les pulsions de notre humanité, un camp sans femmes…

Effectivement, il n’y a pas de femme dans le camp ; il aurait pu y en avoir. Ca a peut-être simplifié mon travail de romancier. Je voulais que le roman soit très concentré sur cette question de l’enfermement, il n’y a pas d’histoires autour.
Les prisonniers de droit commun, c’est-à-dire les bandits, les assassins, sont les auxiliaires des gardes, qui sont présents dans le camp, casqués et armés. Ils font une partie de leur travail de surveillance sur les prisonniers politiques ; ils s’occupent du sale boulot, et, en échange, bénéficient de quelques avantages pouvoir vivre un peu plus longtemps, avoir une meilleure nourriture, ne pas être obligé de travailler, etc. C’est une chose que j’avais découverte dans les descriptions de goulag, en particulier chez Varlam Chalamov, qui y a passé une vingtaine d’années et qui a énormément souffert des prisonniers de droit commun, car ceux-ci utilisaient les politiques comme des esclaves, les assassinaient au moindre prétexte… en faisant un travail d’auxiliaires du pouvoir concentrationnaire d’une manière parfaite ! Ils sont les instruments de la terreur. Ils s’entretuent entre gangs pour le pouvoir (ça, Chalamov le décrit très bien aussi), au point qu’à la fin, il n’en reste pratiquement plus. C’est aussi le thème du roman de Dashiell Hammet La Moisson rouge : on attend que les bandits se tuent entre eux pour ne pas avoir besoin de les emprisonner.

Ce roman a de multiples respirations et les mots ne sont pas agencés de façon neutre. Pourquoi ?

Le style est un peu spécial, dans la mesure où c’est un texte écrit sans ponctuation, mais l’écriture n’est ni cassée, ni tordue. Le lecteur remet lui-même facilement en place la ponctuation. Le texte est sans ponctuation, mais finalement assez simple à lire. Je voulais que le texte ait une forme un peu particulière, parce que, décrire un cheminement d’éveil dans un camp de concentration me paraissait impossible d’une manière policée, avec des paragraphes, une ponctuation très organisée. Je voulais donner une forme en accord avec le fond. J’espère que ça fonctionne. Plonger le lecteur dans cet univers de souffrances, où il découvre peu à peu, au fil de la lecture, la lumière.
Il s’agit d’un monologue intérieur, celui du personnage principal. Tout au long du roman, on est dans le mental de ce personnage, qui vit cette expérience, ce qui explique aussi qu’il n’y ait ni ponctuation, ni paragraphe. C’est aussi un des thèmes du roman : qu’est-ce que notre mental, et en quoi place-t-il des voiles entre nous et la réalité ? C’est décrit dans le roman : la pensée des prisonniers, cette pensée incessante, cette pensée qui les tue, en quelque sorte. Le roman les tue, mais leur propre pensée les tue : les souvenirs, les regrets, les doutes, la peur qu’ils ont du futur, aussi, parce qu’ils ne savent pas ce qui va leur arriver ; il y a des sélections, des tirages au sort, tous les jours, pour aller vers ce qu’ils appellent « le départ », mais « le départ », ils ne savent pas exactement ce que c’est. Un camp plus dur, la mort, ils n’en savent rien. Ces prisonniers sont toujours dans le processus de la pensée et du mental, jamais dans la vie. C’est ce que j’ai essayé de faire à travers le personnage principal : aller vers de moins en moins de pensée. Aller de plus en plus vers ce qu’il y a à vivre, même dans un camp de concentration. Toujours plus de proximité avec ce qu’il y a à vivre, même en enfer.

Comment la parole peut-elle émerger dans cet univers de silence ?

Dans ce roman, les prisonniers de droit commun ont le droit de parler, mais pas les politiques. Un « oui », un « non », un « merci » peuvent leur valoir d’être exécutés dans la journée ; la parole est immédiatement liée à la peine de mort. Et quand vous avez un micro implanté dans le cou… Effectivement, on pourrait dire de ce camp qu’il est un monastère, mais un monastère de la mort. Cela dit, il existe des monastères dans lesquels les moines n’ont pas le droit de parler, et le fait qu’ils soient obligés de faire silence, c’est aussi le cas dans XCA, les oblige à aller à l’essentiel, un essentiel qui les tue ou les sublime.
En l’occurrence, je m’attache à un personnage qui sera sublimé par l’interdit sur la parole. Cet interdit va faire que, lorsque l’on parle ou que l’on chante, dans les dernières pages du roman, les mots prennent une très grande signification, et forment le chant de la vie, de la lumière absolue ; on fait alors resurgir des mots tels que « liberté », « amour », « paix », « lumière », etc. On retrouve le sens de ces mots perdus dans ce brouhaha constant de parole prostituée, auquel nous participons tous, bien évidemment. Ce roman est une sorte d’île au trésor des camps de concentration, le trésor de la parole.

Propos recueillis par

Lire notre critique de XCA Le Camp