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Paru au début des années 1930 en Angleterre, « Boy », deuxième roman de James Hanley, fut censuré pour obscénité avant d’être défendu par H.G. Wells et E.M. Forster. Aujourd’hui réédité en français, il s’impose comme un grand roman de la mer, de la jeunesse et de la violence.

Dans l’édition originale de Boy, parue en Grande-Bretagne en 1931, les pages sont constellées d’astérisques destinées à censurer les jurons des marins et les passages les plus crus de la visite du jeune héros dans un bordel d’Alexandrie. L’éditeur, soucieux de ne pas attirer à Hanley la même mésaventure que Lawrence pour son Lady Chatterley, interdit pour obscénité trois ans plus tôt, parvient ainsi à faire échapper le roman aux foudres du moralisme judiciaire de l’époque. En 1934, pourtant, une prude citoyenne du Lancashire dépose plainte contre le livre, outrée par une couverture qu’elle juge hautement pornographique : la police saisit tous les exemplaires sur lesquels elle parvient à mettre la main et les tribunaux l’interdisent tout en infligeant une coquette amende à l’éditeur. (Le livre restera malgré tout disponible grâce à Obelisk Press, une maison d’édition installée à Paris et spécialisée dans le retirage d’œuvres anglo-saxonnes censurées, notamment celles de Henry Miller). A Londres, une vaste polémique naît autour de l’affaire : des écrivains de premier plan tels que H.G. Wells ou T.E. Lawrence prennent la défense du jeune James Hanley (il n’avait que 33 ans à l’époque) ; le 21 juin 1935, le grand E.M. Forster plaide même sa cause devant le Congrès International des Ecrivains, à Paris, associant son cas à celui de Lawrence ou de Joyce, dont les douanes brûlent alors l’Ulysse. « En Angleterre, dit-il, comme nulle part ailleurs, l’oeuvre créatrice des écrivains est entravée parce qu’ils ne peuvent pas écrire librement sur la sexualité ; or je veux voir la sexualité reconnue comme un sujet digne d’un traitement sérieux, et d’un traitement comique ».

Le prolétariat des docks

Si ce contexte a pu jouer dans la postérité du deuxième roman de James Hanley, l’un des écrivains anglais du vingtième siècle les plus méconnus chez nous, il ne faut pas pour autant imaginer un texte d’un érotisme torride : Boy est avant tout un beau roman de la mer et de l’enfance, fortement inspiré par la propre expérience de l’auteur qui, après avoir passé sa jeunesse dans le port de Liverpool, a pris la mer pour finalement entrer en littérature (trajectoire qui l’a souvent fait comparer à un héritier de Joseph Conrad). Arthur Fearon, le héros de Boy, a treize ans lorsque son père, tyrannique et violent, l’oblige à quitter l’école pour ramener sa part d’argent à la maison. Hanley, qui a bien connu le monde des docks et du prolétariat des navires, n’a aucun mal à décrire l’Irlande ouvrière du début des années trente et l’atmosphère puante des ports et de leur habitants, soutiers, machinistes et autres travailleurs de force.
Fearon, dont toutes les ambitions (notamment l’élévation par l’éducation, une vertu à laquelle son père ne croit manifestement pas du tout) et tous les rêves sont avortés dans l’œuf à coups de ceinturon, se retrouve dans les cales fangeuses d’un bateau amarré au port, contraint à un travail pénible et répétitif qu’il abhorre jusqu’au désespoir. Bizuté par ses jeunes collègues, violenté et moqué par son père, il finit par embarquer clandestinement dans un cargo à destination d’Alexandrie. Découvert par l’équipage, il est propulsé au poste de mousse, avec des fonctions très proches de celles d’un esclave. Dans l’ambiance claustrophobique des coursives et des cabines, il cherche en vain à trouver sa place au milieu d’un monde d’hommes rustres et violents, brimé de toutes parts et régulièrement convoité à titre d’objet sexuel. Au père qu’il a fui en succèdent d’autres, tout aussi mauvais ; la loi du foyer et celle des docks sont remplacées par la structure hiérarchique inflexible de l’équipage, dont il est le plus minable larbin. L’aventure d’Arthur Fearon se finira pathétiquement dans les bras d’une prostituée égyptienne qui lui refilera une vérole dont il ne se relèvera pas. Contrairement au cliché, la mer, chez Hanley, tue au lieu de sauver, « Je parie que tu es plein de jeune romantisme, touchant la mer, dit le maître d’équipage du cargo au garçon. Seulement, mon petit, il y a quelque chose qui a partie liée avec elle, que tu ne sais pas encore. Le jour où tu le sauras, tu comprendras ce que c’est que l’esclavage. La mer n’a jamais été autre chose. Une servitude ».

Violence et loi sociale

Poignant malgré un style inégal et une construction parfois maladroite (l’écriture du livre est remarquablement analysée par Jean-Pierre Durix dans sa passionnante préface), Boy résume tout l’univers de James Hanley : le prolétariat sordide qu’il a connu à Liverpool, la mer comme figure maternelle ambiguë, la sexualité, la violence, le refus des lois sociales. On a souvent associé l’auteur au réalisme social des années trente, en référence notamment à son roman Grey children (1937) dans lequel il évoque les mineurs du Pays de Galles lors de la Grande Dépression ; Hanley refusa néanmoins toujours de connecter son travail littéraire à une quelconque idéologie politique, malgré l’impact considérable du marxisme sur les milieux intellectuels de gauche anglais à l’époque. L’art de James Hanley est un art solitaire, une rébellion individuelle et marginale, une résistance singulière, irréductible à un mouvement ou une école. De là, peut-être, la confidentialité relative dans laquelle il est encore tenu aujourd’hui, malgré une œuvre riche de près d’une trentaine de romans, d’une centaine de nouvelles et de nombreuses pièces pour la radio ou la télévision. Publié pour la première fois en France en 1948, Boy fut repris en poche en 1987, chez 10/18. On ne peut qu’espérer que cette troisième vie chez Losfeld (où a également été publié Loin du monde) le fera découvrir à hauteur de ses qualités.

James Hanley, Boy (Joëlle Losfeld, collection « Arcanes »), traduit de l’anglais par Jean Perier, préface de Jean-Pierre Durix