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Epatant deuxième album des inspirés Holden. Pour en savoir plus, interview conjointe d’Armelle et Mocke du groupe parisien, et de leur producteur germano-chilien Uwe Schmidt (aka Senor Coconut, Atom Heart, etc).

Chronic’art : Comment s’est déroulé votre rencontre ?

Uwe : Je jouais au Transmusicales de Rennes il y a deux ans, et mon manager m’a fait passer une démo de Holden. J’ai juste aimé leur musique, leurs compositions, et j’ai accepté de produire leur album. On s’est contacté par courrier, et nous nous sommes rencontrés six mois plus tard. C’était la première fois que je produisais un album entier d’autres artistes. D’habitude, je suis l’artiste et le producteur en même temps…

Mocke : Nous avons toujours apprécié le travail de Uwe. Nous pensions qu’il était « la prochaine étape musicale logique ». (rires)

Cette collaboration pouvait sembler surprenante, puisque Uwe fait plutôt de la « musique électronique », à base de samples ?

Uwe : Je ne vois pas vraiment de différence. Les guitares que jouent Mocke et le chant d’Armelle finissent dans le disque dur de mon ordinateur de toute façon. « Electronique » correspond plus à une description technologique qu’esthétique pour moi. Le seul caractère esthétique de la musique électronique, c’est lorsque les sons utilisés sont eux-mêmes synthétiques, électroniques. Avec le sampler, le caractère technologique a pris le pas sur ce caractère esthétique de la musique électronique. « Electronique » peut signifier n’importe quoi. Par contre, je n’ai pas enregistré le groupe. Il y avait un ingénieur du son pour ça. Je ne sais pas enregistrer les instruments acoustiques. Et ça ne m’intéresse pas. Les artistes savent de toute façon quel son de guitare ils aiment… Je me contente de leur décrire ce qui me semble le mieux pour leurs morceaux. De donner mes instructions. (rires) Après, une fois que les morceaux sont enregistrés, je m’occupe du traitement sonore. Et que les instruments soient acoustiques ou électroniques, cela ne fait aucune différence. Il n’y a pas de différence marquée pour moi. C’est de la musique avant tout.

On a eu l’impression en écoutant le disque d’une musique un peu désincarnée, lointaine, rêveuse. Et aussi abstraite en ce qui concerne les paroles. Est-ce que ça peut aussi expliquer cette collaboration ?

Mocke : C’est amusant d’entendre cette réaction, parce que la personne qui nous a interviewé juste avant trouvait notre musique très intimiste au contraire.

Amelle : Je suis d’accord avec le terme « abstrait » pour les paroles. Mais sinon, je ne crois pas que notre musique soit désincarnée.
Uwe : Ce qui me semble avoir été déterminant ici, c’est le moment d’intensité dans la musique. La première fois que j’ai écouté Holden, je l’ai spontanément aimé. Je n’ai pas cherché à savoir pourquoi elle me touchait. Si elle a des points communs avec ma musique, avec ma recherche personnelle, je ne saurais le dire. Je sais juste que ça m’a plu et que ça m’a donné envie de travailler avec eux. Quand on enregistrait, on jouait, on travaillait sans trop réfléchir, sans penser vraiment à un concept, à un son particulier, mais plutôt à ce qui conviendrait le mieux aux chansons.

Armelle : C’est comme ça qu’on travaille aussi : de manière spontanée, en essayant des choses, en gardant ce qui nous plaît. On ne prédétermine rien.

Comment composez-vous ?

Armelle : On écrit ensemble les paroles, Mocke et moi. On a un sampler et un 8 pistes à la maison, sur lesquels on fait des essais. Puis, on travaille avec le groupe. On laisse le morceau évoluer en le répétant, en le travaillant.

C’est étonnant de savoir que vous écrivez les textes à deux. Car ils semblent très personnels, très intimes…

Armelle : Ils sont personnels ! Mais on se connaît depuis tellement longtemps que ça ne me dérange pas que Dominique écrive des parties d’un morceau et moi d’autres parties.

Mocke : C’est personnel, mais pas littéralement. Ce ne sont pas des textes introspectifs ou autobiographiques, qui ne parlent que de nous. S’ils sont personnels, c’est à un niveau inconscient. Nous essayons d’écrire des textes qui nous toucheront chacun, mais profondément, même si nous ne les comprenons pas vraiment nous-mêmes.

Armelle : Nous aimons nous surprendre nous-mêmes !

On pourrait penser que ces textes parlent très précisément d’expériences personnelles, mais de manière cryptée, incompréhensible littéralement pour d’autres personnes, comme des énigmes. Ou bien alors qu’il s’agit de textes complètement surréalistes, écrits de manière inconsciente…

Mocke : On n’essaie pas d’écrire des textes complètement surréalistes. Il faut que ça ait un sens quand même. Même si ce n’est que pour nous. Et même si c’est mystérieux également pour nous.

Armelle : On aime bien considérer le texte comme partie de la musique aussi, et la voix comme un instrument. On ne veut pas que les paroles apportent un message particulier, mais plutôt qu’elles se fondent un peu dans la musique. Que ça sonne bien.

Mocke : Ce qui n’est pas facile en français d’ailleurs.
Ce qui donne parfois l’impression que le sens des mots et la musique sont séparés, éloignés… Ce n’est pas une musique illustrative ?

Armelle : Non, il arrive qu’une musique gaie accompagne des paroles plus tristes.

Mocke : On essaie de ne pas faire quelque chose de trop évident. Sur le morceau Tunis, on ne voulait pas mettre trop d’éléments orientaux, il ne fallait pas que ce soit redondant.

Uwe : Moi je voulais ajouter des instruments typiques, mais ils n’ont pas voulu (rires)…

Finalement, le résultat est plus fragmenté, plus imaginaire…

Mocke : Il y a quand même des petits samples orientaux derrière, mais c’est discret, plus comme dans un rêve.

Et Uwe, tu comprends les textes de Holden ?

Uwe : Non, je n’ai pas essayé, on m’a dit qu’ils étaient particulièrement hermétiques. (rires) Et puis je préférais travailler sans traduction de textes. Les traductions sont souvent des trahisons. On ne peut pas traduire un philosophe allemand en espagnol, personne ne comprend. De la même manière, si vous traduisez une pop song anglaise en français, c’est ridicule. Pour les textes, je leur ai donc fait confiance. Je ne trouvais pas important de connaître les détails, ça m’aurait peut être même compliqué la tâche. Si quelque chose n’allait pas, ils me le disaient. Mais ce n’est jamais arrivé. Le résultat final est quand même une totale collaboration, menée ensemble pas à pas.

C’est une production relativement discrète que tu as apporté au groupe ?

Uwe : On n’a pas essayé de faire un disque punchy, tubesque. Parce que les morceaux étaient déjà très élaborés au départ. Mes interventions sont de l’ordre du détail : des textures, des effets, des petits bruits. On a gardé ainsi des sonorités particulières aux premières démos, qu’on a mixé avec les nouveaux enregistrements. On voulait que le disque soit agréable à écouter, pas agressif. Le travail sur les détails a été le plus important, et c’est pourquoi j’ai limité la compression autant que je pouvais. On aurait pu le compresser beaucoup plus, mais ça ne faisait pas sens par rapport aux chansons, à la délicatesse du chant, à la douceur des textures. Tous les détails auraient disparus, ils auraient été aplatis. Du coup, ça sonne vraiment bien au final. Même si les radios ne vont pas se gêner pour compresser elles-mêmes les chansons…

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Pedrolira