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Réédition discrète d’une étude longtemps tenue secrète, L’Assassinat de Paris, de Louis Chevalier, sur la réévaluation de l’habitat et de l’environnement parisien. Un rapport accablant sur les rêves technocrates de la grande peur de l’an 2000 : la mythologie du moderne selon la pensée libérale.

« Personne ne se serait souvenu du bon Samaritain
s’il n’avait eu que de bonnes intentions.
Il avait aussi de l’argent. » – Margaret Thatcher

En passant par hasard devant la librairie des éditions Ivréa, je remarquais un curieux livre en vitrine, dont le nom et le titre m’évoquaient vaguement quelque chose. Louis Chevalier : L’Assassinat de Paris. Un bandeau rouge signalait « Le Prix des bouquinistes ». J’avais déjà entendu parler de ce bouquin, j’étais sûr d’avoir cherché à me le procurer, il y a quelques années déjà, en vain. Même les bibliothèques de la ville ne le possédaient pas. La librairie étant fermée, j’allai chez plusieurs autres du quartier Latin pour le trouver. Impossible. Introuvable. Je finis par en dénicher un exemplaire défraîchi dans un vague rayon « Histoire de Paris », au bout de quelques heures de recherche. C’était bien celui-là. Un bouquin publié pour la première fois en 1977 par l’historien de Paris, éminent professeur au Collège de France, camarade de khâgne de Georges Pompidou dans les années 30, qui était mystérieusement passé à la trappe… Au dos du volume, le nom des éditions Champ Libre de feu Gérard Lebovici, assassiné le 5 mars 1984…

Ça y est ! J’y étais. J’avais appris l’existence de ce bouquin peu ordinaire dans le Panégyrique de Guy Debord. Je retrouvais le passage qui avait attisé ma curiosité : « On pourrait presque croire (…) que j’avais été le seul à aimer Paris ; puisque tout d’abord je n’ai vu que moi réagir sur cette question, dans les répugnantes « années soixante-dix ». Mais par la suite, j’ai appris que Louis Chevalier, son vieil historien, avait publié alors, sans qu’on en parle trop, L’Assassinat de Paris. De sorte que nous avons été au moins deux justes dans cette ville, à ce moment là. » Sans qu’on en parle trop. On apprend dans la remarquable préface de Claude Dubois que « L’Hôtel de Ville se sera seulement employé, en douceur et en profondeur, à bazarder son livre de la devanture des librairies. » Et pour cause : ce livre était carrément impie, blasphématoire. Alors que la ville venait la même année de se doter d’un nouveau maire, ce qu’elle n’avait pas fait depuis 1871, Louis Chevalier tirait à boulets rouges sur les criminels qui avaient bistourné, estropié, mutilé, défiguré et bousillé bien proprement Paris.
Paris l’usine et Paris mangeoire, Paris le royaume des bagnoles et de la pollution, c’était donc eux. Ça avait commencé en 1958, à l’époque où le mot « moderne » faisait tourner toutes les têtes, surtout celles bien ignorantes mais savamment diplômées de l’ E.N.A., Polytechnique ou H.E.C., qui rêvaient, terriblement ambitieuses et sottement orgueilleuses, de réussir dans la vie.

Il y a quarante ans. Et ils y ont réussi, les frénétiques ; bien que, naturellement, ce furent les plus robustes et les plus costauds qui dévorèrent les moins forts pour s’empiffrer seuls de ce qu’il y avait à croquer : des millions et des milliards. La glorieuse époque des promoteurs, ceux qui ont bétonné tout ce qui bougeait et respirait. Bon sang ! J’avais un trésor entre les doigts. Un volume de 316 pages, brossé au vitriol, avec des explications claires et précises. La description de l’horlogerie du Diable, le portrait des horlogers, des noms à la clé (certains sont tus par pudeur), et le tableau de cette monstrueuse et misérable folie de ces hommes, de l’incomparable gabegie qui eut toute licence de faire tout et surtout n’importe quoi. L’ignoble curée des chantiers de démolition, les coups de boutoir lugubres dans le ventre des maisons qui gémissaient en s’effondrant, la déportation vers les banlieues nouvelles, ces paradis de la modernité et du bien vivre comme on l’a bien compris à peine vingt ans après, le massacre à la tronçonneuse des arbres, les voies rapides, la langue parisienne arrachée par la tenaille de la bouche de Paris et le trou des Halles, en attendant la mise en place de la prothèse culturelle du Centre Beaubourg, le projet de traverser le parc Monceau d’une voie « express », les voies ferrées, les gares, le canal Saint Martin qui ont failli être embétonnés, recouverts par impératif d’une circulation qu’ils contrariaient… La construction du Front de Seine, « ce front fait pour ne jamais rougir », l’invasion des tours au crâne plat « tels ces monstres que le cinéma japonais nous montrait, dressés sur leurs arrières, broyant les villes de leurs membres avortés » -dont la trop fameuse Tour Montparnasse, « la grande vilaine »-, le débarquement généralisé du sinistre, avec les succursales de banques pour funèbre et sombre oriflamme, dont le visage le plus fermé est celui qui en dit le plus long… Tout y est dans ce livre, imprimé avec l’énergie de la colère et du désespoir, et exposé en détail, minutieusement, avec ordre et méthode, l’administration méritant bien cet égard. Les règles et les principes d’une raison cartésienne rendue folle, les pauvres « technocrates » (le néologisme est de l’époque) n’ayant lu qu’en diagonale rapide le Discours de la méthode.

« Inscrire séparément trois fonctions que doit satisfaire l’organisation urbaine : habiter, circuler, travailler ». En commençant par le déplaisir, tout le reste suivra. Le tertiaire avec le tertiaire (« alors que personne n’a jamais su ce que cela voulait dire exactement… »), le commerce de luxe avec le commerce de luxe -la vitrine, toujours, indispensable pour couper de la vie-, en bref : « Conférer des vocations à chaque quartier de la ville (étrange vocation que l’on confère !) ». Passons. Et tiens, tant qu’on y est, ce marché aux fleurs et aux oiseaux qui niche, oh incohérence !, auprès de la Chambre de Commerce : lui couper l’eau pour l’obliger de partir ! Mais pour aller où ? Impériale réponse : Ailleurs… A l’appui, les Bulletins municipaux de l’époque. Noir sur blanc.

Louis Chevalier n’y va pas avec le dos de la cuillère, il nous en sert même de franches louchées. Il tire à vue et l’on en apprend de bien bonnes. A vomir de rire ou de dégoût : les collusions entre les administrateurs et les bétonneurs, l’incroyable et irréversible gâchis, la billebaude, le bredi-breda et la culbute au sommet, pas pour rien ! Mais pour des paquets de millions de milliards… Rien que pour ça ! Où le sinistre finit toujours par l’emporter sur le grotesque. Les pauvres ont toujours payé et paieront toujours, tel est l’ordre naturel des choses, vu au travers des lunettes fichées sur des faces compassées, la raie au milieu, techniciens supérieurs d’une chose ou d’une autre, en général de leurs intérêts propres, autorisés en tout cas, personnages suffisants et arrogants, le cul libéral graisseux planté dans un fauteuil de velours indifférence satisfaite. Avec l’interdiction absolue de critiquer bien entendu. Loi du silence. Un certain nombre de « Messieurs » ont ainsi repensé Paris, dans divers salons confortables de la ville, à l’heure des digestions flatulentes et sans se retenir entre soi d’éructer de gras projets bien moches (et les trouvant beaux, projets qui finalement, de leur point de vue, arrangeraient tout le monde). Tout au moins, le reste s’en accommoderait (…)
ici la suite…