Le 17 novembre dernier a disparu Guy Peellaert, géant de l’iconographie rock et auteur, avec Nik Cohn, du meilleur livre sur les vingt premières années de la révolution pop, Rock Dreams. Hommage.

Christina Aguilera, enveloppée d’organza et de plumes d’autruche, un doigt manucuré passé dans l’élastique de sa culotte carmin à demi abaissée sur ses cuisses. Elle ne dit rien, pense au Marchand de bonbons. « He’s a one stop shop, makes the panties drop / He’s a sweet-talkin’, sugar coated candy man / A sweet-talkin’, sugar coated candy man ». Puis vous tournez la page, et passez à autre chose – « Olga Kurylenko MY NAME IS BOMBE L’Ukrainienne de 28 ans partage avec Daniel Craig l’affiche de Quantum of Solace. Actrice et mannequin… ». C’était dans le supplément « Next » de Libération, il y a quelques semaines. C’était l’une des dernières rêveries de Guy Peellaert, artiste rock d’origine belge, metteur en scène de bandes dessinées pop, peintre de musique et d’histoire(s), 1934 – 2008. La série s’appelait Fashion dreams II, elle faisait suite à une première séries parue en avril, et toutes deux évoquaient naturellement une autre suite d’images du même auteur, publiée il y a près de trente-cinq ans, accompagnée de courts textes de Nik Cohn : Rock dreams / Under the boardwalk (Pan Books, Londres, 1973). Pour cette deuxième série, le quotidien avait proposé à quelques couturiers fameux d’habiller « la chanteuse de leur choix », et John Galliano avait ainsi choisi de déguiser Dior l’ex-pensionnaire du Mickey Mouse Club, sur l’air de Candyman, le troisième single de son album de 2007, Back to basics. Et auparavant, on avait pu voir Tina Turner chevaucher un zèbre en Stella McCartney, Uffie nue derrière une robe Christian Lacroix, Mareva Galanter-Castelbajac en fuite après avoir explosé les couilles d’un vampire exhibitionniste. Et aussi Vanessa Paradis, Duffy, Amy Winehouse, Emmanuelle Seigner, Kylie Minogue, Kembra Pfahler, pour Miu Miu, Dolce & Gabbana, Karl Lagerfeld, Ivana Omazic, Jean-Paul Gaultier, Ricardo Tisci.

C’est ainsi : sur la palette désormais digitale de Guy Peellaert, « la mode » et « les chanteuses » avaient succédé au rock et à ses stars déchues. La mode, cette grande dévoreuse d’images et d’attitudes, qui ne pouvait que se projeter dans le travail de ce créateur d’icônes pour le XXe siècle finissant, elle qui digère les mythes deux fois par an pour les régurgiter sur les portants des H&M et dans les pages des magazines qu’elle finance. Et quel meilleur sujet pour cette rencontre que les chanteuses – ou plutôt ces chanteuses, vestales dessalées du culte de la beauté, de la jeunesse et du sexe, dont les chansons valent moins que les corps multipliés à l’infini sur les écrans du présent. Et c’est cette immédiateté sans profondeur qui fait que ces images nous touchent moins que les portraits de Rock dreams : il leur manque la nostalgie. Ce souvenir d’un passé révolu, des rêves évanouis, d’un Âge d’Or qui ne reviendra jamais. Ces filles sont belles, admirées, certaines sont même présentées comme des « icônes » – de la mode, de la hype, de la médiasphère des « peoples » – mais, ainsi réimaginées, leurs représentations n’ouvrent pas pour ceux qui les regardent ces abîmes de fascination que suscitent encore aujourd’hui les meilleures mises en scène de Peellaert. Sauf, peut-être, cette Christina Aguilera lascive dans ses plumes orangées, suspendue au murmure lubrique du Candyman.

Et pourquoi ? D’abord, bien sûr, parce que la superstar a plus d’épaisseur fantasmatique que les nymphettes electro / rétro Uffie / Duffy. Mais là n’est pas l’essentiel : si cette image vous saisit, si elle sort vraiment de cette série de commande et reste gravée dans votre mémoire, c’est que son sujet n’est pas, en réalité, Christina Aguilera (ni, a fortiori, ses atours siglés Dior), mais sa chanson, ce Candyman à la mélodie facile et aux paroles sucrées qui, en un peu plus de trois minutes de pure pop jetable, convoque quelques fantômes oubliés de la musique populaire américaine, entre fièvre swing et blues salace, sans jamais oublier de faire claquer les doigts, hocher la tête, bouger les hanches ; et tomber les culottes. Composée par Christina Aguilera et Linda Perry, Candyman est en réalité un pastiche du Boogie woogie bugle boy des Andrews Sisters, cette scie swing de 1941 qui a accompagné jusqu’à la Libération l’avancée des armées du monde libre. Réactualisée avec ce qu’il faut de production électronique et de poses salopes pour tenir dans le canon R&B des années 00, Candyman mélange la mélodie enjouée des Andrews Sisters avec une chanson de marche des Marines – elle-même référencée musicalement (« Tarzan and Jane were swingin’ on a vine ») -, tandis que la vidéo recrée en Technicolor digital le boogie-woogie kaki du morceau originel, avec une Christina Aguilera multipliée par trois au milieu de jeunes gars à l’uniforme bien ajusté. Poupée pop vulgaire à la fin des année 1990, Aguilera se réinventait ainsi en pin-up vintage, mais n’oubliait pas de convoquer pour l’occasion une autre figure bien connue du passé musical américain : le Candyman, ce gros dégueulasse qui distribue sucettes et sucres d’orge aux petites filles naïves (et à leurs mamans moins innocentes) depuis bien avant 2007 (ou 1941). En décembre 1928 déjà, à New York, un guitariste à la voix douce venu du Mississippi annonçait l’arrivée en ville du marchand de bonbons. Et déjà, toutes les femmes du voisinage se réjouissaient de cette bonne nouvelle :

Oui mesdames approchez vous toutes
Ce bon vieux marchand d’bonbons est en ville
Le marchand d’bonbons, le marchand d’bonbons

Il a un sucre d’orge qui fait bien 23 cm
Il en vend aussi vite qu’un porc avale son grain
Le marchand d’bonbons, le marchand d’bonbons

[…]

Son sucre d’orge ne fond jamais
Il ne fait que bonifier, toutes les dames vous le diraient
Le marchand d’bonbons, le marchand d’bonbons
Well all you ladies all gather ’round
That good sweet candy man’s in town
It’s the candy man, it’s the candy man

He got a stick of candy just nine inch long
He sells as fast as a hog can chew his corn
It’s the candy man, it’s the candy man

[…]

His stick of candy don’t melt away
It just gets better, so the ladies say
It’s the candy man, it’s the candy man

Mississippi John Hurt, The Candy man (1928)

Quatre-vingts ans plus tard, dans le monde imaginaire des chansons populaires, le Candy Man est toujours là, avec ses airs doucereux, ses friandises oblongues… et ce jus sucré qu’il fait couler dans la gorge des filles – « dans la gorge d’Annie », précisait le marchand de bonbons Gainsbourg au milieu des années 1960. Mais il y a bien longtemps que le récit des exploits du Candy man n’est plus réservé aux bouges et aux platines 78 tours de l’Amérique Noire. Et que ses mots égrillards qui émoustillent si bien les femmes (et excitent tant les hommes) sont devenus l’esperanto des hit-parades du monde entier, de Christina Aguilera à Lil Wayne (et sa Lollipop numéro 1 US au printemps) en passant par Madonna et son Hard candy de 2007. A cette seule différence près que, parce qu’il est bien de son époque, le Candy man des années 2000 est un peu plus insistant, un peu plus direct, un peu plus explicite que son aïeul de 1928 (et parfois même c’est une femme). Mais à chaque fois que le « sweet-talkin’, sugar coated candy man » revient dans une chanson, avec ses doubles sens faciles et son air vicieux, c’est toujours la même histoire qui se rejoue. La même vulgarité jubilatoire qui plaisait tant au public de Mississippi John Hurt, et qui réjouit encore, 80 ans plus tard, ceux qui aiment laisser leur imagination vagabonder au gré des paroles d’une chanson. C’est pour eux que dessine Guy Pellaert.
Beaucoup ne verront dans son portrait de Christina Aguilera qu’une construction ludique, la mise en scène dans une posture délicatement obscène de l’une des jeunes femmes les plus célèbres du monde. Mais les quelques phrases reproduites en surimpression sont là pour nous rappeler que son véritable sujet n’est pas la chanteuse, mais sa chanson. Une chanson sur laquelle les lecteurs de NEXT ne se sont probablement guère arrêtés, lorsqu’elle est sortie – Christina Aguilera reprenant le Boogie woogie bugle boy en 2007 ? qui cela peut-il bien intéresser ? Guy Peellaert. Qui met en image ce que les paroles de ce tube anodin racontent, littéralement ; et qui le fait comme jamais un clip ne pourra le faire : il montre Christina Aguilera, à l’écoute de son sweet-talkin’, sugar coated candy man hors cadre, en train de baisser sa culotte. CHRISTINA AGUILERA EN TRAIN DE BAISSER SA CULOTTE : la description de cette scène a la puissance de ces intitulés incroyables (Angelina Jolie Sextape ! Obama Killed !) que les spammeurs utilisent en guise d’objet pour leurs mails malfaisants, afin de saisir l’attention de leurs victimes. Et c’est ce qui se passe : on s’arrête sur cette image pour mieux la regarder. On découvre le bref texte qui l’accompagne. On le relit. On va chercher le clip de la chanson sur YouTube. Mais rien ne nous montre mieux que ce petit photo-montage ce qu’abritent vraiment ces 3 minutes 46 de pop jetable : le stupre intemporel de ce bon vieux Candyman, une nouvelle fois à l’oeuvre. Tout l’art de Peellaert est là : sans grands effets, il sait rendre la magie des chansons, leur capacité mystérieuse à susciter en nous les sentiments les plus forts, les plus fous, les plus tenaces, pour une demi-journée ou pour toute une vie, à partir de rien du tout – deux phrases, trois notes, un soupir, le craquement d’un sample, la sonorité d’un instrument…

Rock dreams, qui définit, encore aujourd’hui, le statut de Peellaert à la charnière du monde de l’art et de la subculture, ne parle que de cela ; ne montre que cela. Pour preuve, quelques images picorées au hasard dans le livre : la sensualité candide des California girls des Beach Boys, ruisselantes de vie dans leurs bikinis tendus, pour toi seul sur cette plage déserte… L’histoire des Beatles en six panneaux, sur l’air de Strawberry fields forever : « Let me take you down (George Harrison, seul devant une fenêtre) / Cause I’m going to (l’arrivée de Ringo Starr en costume, devant le Star Club de Hamburg) / Strawberry fields (quatre voyous détalant dans les rues de Liverpool) / Nothing is real (puis prenant le thé avec Elisabeth Windsor) / And there’s nothing to get hung about (en Inde, autour de Brian Epstein bientôt pendu) / Strawberry fields forever (habillés de blanc, au pied de l’escalier des étoiles, au moment de dire au revoir) »… Les Drifters, Under the boardwalk, sous les planches de la promenade de la plage, à quelques mètres de la foule, là où il n’y a rien d’autre à faire que de se laisser aller auprès de sa copine et de rêver en écoutant la radio qui joue doucement, comme le raconte Nik Cohn dans les premières lignes du livre… Toutes ces images n’illustrent pas ces chansons. Elles les font renaître, avec leur cortège d’émotions, de secrets, de mystères, et avec tout ce que ceux qui les ont écoutées y ont eux-mêmes apporté.

Rock dreams, sans doute, doit beaucoup à Nik Cohn, à ses textes concis comme des oracles ; ou des épitaphes, haikus pop qui dessinent une mythologie de la jeunesse perdue, et de sa musique. On le sait, dès ses premiers livres sur le rock, fiction comme Je suis toujours le plus grand, dit Johnny Angelo, ou critique comme Awopbopaloobop Alopbamboom, Nik Cohn écrivait sur cette musique au passé, dans la nostalgie de la magie primale du rock’n’roll des pionniers et de son apparition aussi radicale et fulgurante qu’une première éjaculation d’adolescent. Et de fait, le livre n’est jamais meilleur que lorsqu’il évoque les héros déchus de la musique populaire, victimes du « Hope I die before I get old » par lequel Cohn et Peellaert concluent leur exploration des vingt premières années de la révolution pop, en 125 tableaux. Et il convainc beaucoup moins lorsqu’il met en scène non plus les idoles du passé mais les vedettes de 1973, Marc Bolan ou même Lou Reed, pourtant l’artiste que Peellaert disait le plus admirer à l’époque (« He is America for me today ». Rolling Stone, 11 avril 1974). Mais, au-delà des textes de Nik Cohn, il y a dans ces portraits que l’on reconnaît, ou pas, une puissance pure de l’image, qui invite à la rêverie, et qui suscite, lorsque ces compositions sont parfaitement réussies, une impression profonde non pas d’exactitude (les images de Peellaert sont tout sauf exactes), mais de plénitude, un « oui, c’est vraiment ça » qui les rend bientôt indissociables de leurs modèles : le Band de Robbie Robertson a-t-il été un jour autre chose que cette bande de soldats perdus de l’armée de Ulysse Grant ? Comment imaginer Phil Spector autrement que sous les traits de ce gringalet au seuil de la porte du vestiaire du gymnase du lycée, puis de ce démiurge solitaire, couronné d’un énorme casque hi-fi ? N’est-ce pas effectivement la chaleur sensuelle de la Soul qui vibre au travers de ces dix doigts noirs, fermement posés sur le cul moulé de mauve d’une sister replète, en ouverture de la séquence « Soul » de Rock dreams ? Une séquence où l’on trouvera quelques pages plus loin l’un des points culminants du livre : Tina Turner, inoubliable en mère de famille nombreuse, le tablier noué autour de la taille au pied de sa maison, qui la page d’en face se métamorphose en femelle exsudant le sexe, la bouche grande ouverte devant ce micro phallique que ses mains manucurées de professionnelle portent à ses lèvres (et à ses dents !) comme une offrande. L’image est violente, presque pornographique, et pourtant, formellement, Peellaert n’y a représenté qu’une chanteuse en concert, emportée dans son interprétation. Tout le reste n’est qu’imagination, fantasme, rêve rock.

C’est ce que parvient encore à faire, à sa toute petite échelle de création sur commande, le Candyman version Galliano / Aguilera de Fashion dreams II. Et il y a là presque un miracle, à une époque où les images n’ont jamais été aussi nombreuses, et n’ont jamais aussi eu aussi peu de valeur, où elles n’ont jamais été regardées aussi peu sérieusement, multipliées à l’infini de tabloïd en tabloïd, de site internet en site internet, chaque fois une peu plus dévaluées, un peu plus parodiées, un peu plus ridiculisées. L’art de Guy Peellaert n’est pas un art d’aujourd’hui, il n’appartient pas à cette époque immergée dans le flux permanent des images, où l’on appelle stars des créatures sans qualité qui acceptent de se donner complètement aux objectifs des paparazzis, pour cette seule raison. Ses livres, de Jodelle et Pravda, héroïnes de comic-strips pop des années Salut les Copains, à The Big Room, évocation crépusculaire du Las Vegas de Bugsy Siegel et du Rat pack, en passant naturellement par Rock dreams et Rêves du XXe siècle, ses deux collaborations, à 25 ans d’écart, avec Nik Cohn le magnifique, nous renvoient des dizaines d’années en arrière, aux temps anciens où les images étaient beaucoup plus rares, et plus contrôlées. Où la photographie de presse était encore un luxe, dont les temples exclusifs étaient Life, look ou National geographic – des cathédrales de papier glacé, où l’on ne parlait guère de musiques populaires (et encore moins de celles qui faisaient danser les Nègres, ou pleurer les adolescentes) ; et toujours mal. Où la vie des stars du cinéma était autant mise en scène que leurs apparitions à l’écran. Où les images de la télévision étaient en noir et blanc, et ne pouvaient s’enregistrer. Où ceux qui chérissaient ces chansons rythmées venues du Sud des Etats-Unis ignoraient même souvent à quoi pouvaient bien ressembler ceux, ou celles, qui les interprétaient.

Il y avait bien des images ; mais elles n’étaient pas vraies : elles faisaient d’Elvis un mannequin gominé de Hollywood ; de Jerry Lee Lewis, un ogre affamé de chair à peine pubère ; de Bo Diddley, un cow-boy pour pochettes de disques ; des Beatles, des marionnettes en perruques et costumes sans col ; des Rolling Stones, des démons malpropres aux cheveux de fille. Et c’est en se réappropriant ces images-là, avec tous leurs mensonges et leurs omissions, en les dupliquant, en les découpant, en les triturant, en les maquillant que Guy Peellaert compose ses images à lui. Des images bien plus mémorables, bien plus émouvantes, bien plus vraies. Parce qu’il ose montrer des scènes que personne n’a jamais montré ; que personne ne pouvait montrer. Des scènes impossibles : Jim Morrisson dans sa baignoire, quelques minutes avant sa mort ; Françoise Hardy, les seins nus sur une moto ; Courtney Love en pleurs au pied de son mari suicidé, qu’observe William Burroughs en croque-mort morphinomane ; Madonna se masturbant sur la tombe de Marlene Dietrich ; Hank Williams mort à l’arrière de sa voiture ; Arthur Brown, sa coupe de feu sur la tête, prenant une pinte dans un pub, comme tout bon Anglais qu’il était.

Des scènes impossibles, et donc fascinantes. Parce que, tout en célébrant leurs sujets comme des personnages de mythe, elles les montrent aussi dans leur nudité, dans leurs désirs, dans leurs souffrances. Elles les montrent comme nous les avons imaginés, comme nous les avons rêvés, comme nous ne les avons jamais vus : dans leur vérité.
Et c’est aussi pour cela que Guy Peellaert n’est jamais meilleur que dans le registre intimiste : sa pochette de Diamond dogs (Bowie en homme-chien, monstre de cirque) est visuellement plus puissante, et poétiquement mieux réussie, que le pandémonium de It’s only rock’n’roll des Rolling Stones. Et The Big room, sa série sur les figures de Las Vegas à travers le siècle, est probablement son recueil le plus réussi, parce qu’il n’est que cela : une série de portraits solitaires, dont les héros sont dépouillés de leur aura de star du show-business, du jeu ou du crime organisé. Et pourtant, Peellaert aime les portraits de groupe ; il en a même fait le thème de son dernier livre, Rêves du XXe siècle (1999), où il fait se rencontrer les figures les plus célèbres du siècle passé, dans de délirantes bacchanales digitales. C’est sa veine Heartfield : ce goût pour le photo-montage burlesque ou ricanant qui pendant quelques mois fera même de lui une vedette inattendue de la politique française, lorsqu’il offrira l’un de ces collages informatiques à Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l’intérieur, en guise de carte de vœux officielle (où l’on pouvait découvrir un Napoléon plus impérialiste que jamais prenant la (plus si) Pucelle d’Orléans par derrière). Ce n’est pas là que Guy Peellaert est le meilleur. Parce que, justement, le caractère profondément improbable de ces rencontres qu’il orchestre sur le papier leur fait perdre en général cette impression de (sur)réalité qu’il sait par ailleurs si bien rendre dans ses portraits plus intimes. Dans la plupart des cas, l’invraisemblance ramène ces compositions au rang d’amusantes curiosités, et leur agencement souvent bizarre, leur amoncellement de personnages, de découpages, de retouches, achève de souligner leur caractère artificiel. C’est la limite de ces images : pour émouvoir, elles doivent faire oublier leurs origines bâtardes. Elles ne doivent jamais ressembler à un collage, à un montage. Mais elles n’ont pas besoin de faire vrai, elles doivent simplement ne pas faire faux : comme dans un rêve lucide, on sait que ce que l’on voit, ce que l’on sent, ce que l’on entend est imaginaire, mais on le voit quand même, on le sent quand même, on l’entend quand même.

Cette ambiguïté n’est jamais mieux rendue que lorsque lieux et personnages sont nimbés de ce sépia brumeux qui est l’une des caractéristiques les plus reconnaissables du style Peellaert. C’est-à-dire lorsqu’elles ressemblent à des tableaux : Guy Peellaert était un peintre à l’heure de la photographie, comme le montrent admirablement ses rêveries hopperiennes pour The Big room. Et, transférées sur Photoshop, ses facéties frappent moins. L’informatique offre plus de précision, plus de variété d’effets, plus de facilité d’emploi aux créateurs, mais les scènes qu’elle permet ainsi de composer plus vite et plus ludiquement n’ont plus cette patine onirique que créait l’aérographe. Et, dans Rêves du XXe siècle, ce sont les quelques images qui retrouvent cette vibration particulière qui sortent vraiment du lot. Des scènes avec très peu de personnages, sans surprise : Françoise Sagan en sang après l’un de ses nombreux accidents de voiture ; Madonna et Marlene Dietrich ; Richard Nixon à genoux dans une église, tournant le dos à une Jane Fonda en nonne noire impudique ; ou ce triptyque sur les frères Kennedy, Ted passif en smoking / Bob en sauveteur impuissant de son frère / et John F. agrippé au rebord d’un gratte-ciel, les pieds dans le vide au dessus de Park Avenue… Mais, à l’âge des paparazzis et de la retouche d’images généralisée – des anti-yeux rouges des photos de vacances aux diamants effacés de la main d’une courtisane à la une du journal du Pouvoir, en passant par les photo-montages étincelants de l’iconographie hip-hop -, les icônes que demande le grand public ne sont plus des peintures, mais des photographies. Des photographies de ces « peoples » qu’il ne regarde plus avec admiration et respect, comme les stars du passé, mais avec une envie cruelle, mêlée de dégoût devant l’étalage impudique de leur vie luxueuse et vaine. Et c’est donc à une photographe, Alison Jackson (Alison Jackson, Private et Confidential, Taschen 2003 et 2007), et non plus à un peintre comme Guy Peellaert, qu’il revient aujourd’hui de présenter à ce public insatiable les scènes impossibles dont il rêve désormais. Des scènes qui ne sont plus composées comme un tableau, mais comme les clichés volés des tabloïds, et qui montrent Tom & Katie enseignant la scientologie à leur petite Suri ; William Windsor se fantasmant en roi pour sa copine ; Bill Clinton en compagnie de Monica Lewinski, et d’un cigare… Aucun trucage, pas de collages ou de retouches, ce sont de vraies photos, avec de vraies personnes, mais qui sont en réalité les sosies de ces « gens connus » que chacun croit y reconnaître.

Mais lorsque Alison Jackson montre cette Britney Spears en train de remettre sa culotte, ou de manger une sucrerie tout en s’agitant sur son exerciser, il n’y a pas de Candy Man à l’horizon. Pas de chanson, pas de souvenirs, pas de nostalgie. Il n’y a même pas de chanteuse : on ne voit que la célébrité, ce monstre de foire en deux dimensions dont on suit les aventures chaque semaine, et dont les disques ne sont plus qu’une activité accessoire. Tellement accessoire que plus personne ne se soucie plus de savoir ce qu’ils peuvent bien raconter, s’ils sont bons ou s’ils sont mauvais, quelles sont leurs influences, quelle sera leur place dans la grande et la petite histoire de la musique pop. Et à quoi bon ? De toutes façons, les personnages d’Alison Jackson ne sont ni des chanteuses, ni des acteurs, ni des chefs d’Etat, ce ne sont que des individus communs, des silhouettes familières à force d’être vues, célèbres pour ce qu’elles sont et non pour ce qu’elles font. Ces « stars » ne font pas rêver ; et les postures ridicules dans lesquelles l’artiste les représente ne font pas courir l’imagination. Au contraire : elles la stoppent. Parce qu’elles sont la réalisation de nos plus mauvais penchants, parce qu’elles nous livrent, enfin, ce que nous avons toujours secrètement voulu voir – la Reine d’Angleterre qui pisse dans ses waters, Mick Jagger en slip, etc. – et que ce rêve-là n’a rien de fascinant. Ce ne sont pas ces images qui réveilleront le fantôme de Mississippi John Hurt ou celui des Andrews Sisters, comme le fait la Christina Aguilera de Guy Peellaert. Et, en refermant le Triksta que Nik Cohn a ramené il y a deux ans de son escapade picaresque dans le monde du hip-hop de New Orleans, on se prend à rêver ce qu’aurait pu être le dernier projet de Guy Peellaert. Non pas ce Fashion dreams II bien léger, mais la vraie suite 2008 de Rock dreams, ce Rap dreams qu’il n’a jamais fait, et qu’on imagine situé pour l’essentiel dans ce Dirty South pouilleux et clinquant où le hip-hop est venu se ressourcer, à la fin des années 1990. Et on s’imagine en train de feuilleter ce livre, de s’arrêter sur une image, de lire sa légende, signée Nik Cohn, et d’admirer une nouvelle fois le talent visionnaire de son alter-ego aux 50 000 photos, qu’il conservait soigneusement dans son atelier parisien. On y découvrirait le visage de Lil Wayne, une vraie larme roulant sur sa joue tatouée ; Pimp C étendu sur son lit, mort, un attaché-case plein de billets à côté de lui, une bouteille de syrup renversée sur la table de nuit ; une double-page sur Scarface, à gauche armé d’une machette dégoulinant de sang, à droite en pasteur prêchant dans son église pour tous les rappers de Houston réunis devant lui ; David Banner en hobo millénariste, au milieu des décombres de Biloxi ravagé par Katrina ; Pusha T et Malice, assis par terre devant la grille d’une énorme maison coloniale qui s’ouvre pour laisser entrer la décapotable verte de Pharell Williams ; Dj Screw dans sa boutique, entouré de centaines de tapes ; BG et les Hot Boyz descendant de leur hélicoptère au milieu des projects de Magnolia… Et puis on revient sur terre. Guy Peellaert est mort, Rap dreams ne verra jamais le jour, on laisse Christina Aguilera à son Candy man, on tourne la page de « Next », et on parcourt distraitement l’article suivant, sur une starlette ukrainienne qui est en 2008 la nouvelle James Bond girl, et que le magazine a mis en scène les armes à la main dans une série de mode. Des photos en noir et blanc, très contrastées, et dont le gros grain évoque une certaine esthétique New Wave. « Photographies : Anton Corbijn », dit la légende. D’autres chansons, d’autres artistes, d’autres émotions reviennent alors en mémoire ; et l’on recommence à rêver.

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