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Gérard Gélas a très exactement l’âge du Festival d’Avignon. Pas étonnant : auteur dramatique, metteur en scène, directeur artistique mais aussi contrebassiste, guitariste et cinéaste de formation, il fut l’un des pionniers du Off, avant de fonder Le Chêne Noir en 1967, institution théâtrale appréciée pour sa programmation métissée. Il investit aujourd’hui la scène du TEP avec une équipe de comédiens avignonnais et luxembourgeois pour nous présenter une version cybernétique de L’Avare de Molière. Conversation avec un chahuteur de la pensée ronron, peu avare d’idées et de projets.


Chronic’art : Votre aventure a débuté officiellement en 1967 avec Le Chêne Noir. Racontez-nous.

Gérard Gélas : Tout a commencé à Villeneuve-lès-Avignon dans les caves qui servaient alors de dépotoir municipal ! En janvier 1969, je trouve un petit local en Avignon intra-muros, rue Saint-Joseph, et c’est seulement en 1971 que je parviens à louer une chapelle désaffectée du XIIe siècle, celle de Sainte-Catherine, lieu merveilleux mais délabré tout près du palais des Papes. Elle servait de garage à voitures. Il y avait tout à faire et pas du tout d’argent au départ. Les subventions publiques viendront lentement renforcer le travail d’artisan initié avec mon équipe. Le fruit de ces efforts, les aides publiques, et celles, si précieuses, d’artistes (Maurice Béjart, Antoine Bourseiller et Ariane Mnouchkine ont été mes premiers alliés) ont permis l’aménagement du lieu tel qu’il est aujourd’hui, avec la salle Léo Ferré (288 places), la salle John Coltrane (120 places) et la cour Antonin Artaud (80 places). Au début, il s’agissait plutôt d’une réunion de musiciens : la fine fleur du jazz national et international est passée par Le Chêne Noir. Le théâtre est arrivé après.

Pourquoi Le Chêne Noir ?

Le chêne est un arbre très dur que l’on trouve en Provence. Dans le quartier populaire de mes jeux d’enfance, la plupart de ceux qui se joignaient à moi le nommaient alors : « Le Chêne Vert ». J’en ai changé la couleur et j’ai adopté le noir en référence aux « forces noires » d’Antonin Artaud, un de ces artistes de génie qui m’a permis de rejoindre « la vraie bonne loi du monde ».

Le Chêne Noir apparaît aujourd’hui comme une institution…

Si le lieu est devenu magique, c’est parce qu’il a accueilli les plus grands : Fernando Arrabal, Philippe Caubère, Daniel Mesguich, Jean-Louis Trintignant, Marcel Maréchal, Gildas Bourdet, Jacques Weber, Manu Di Bango, Pierre Clémenti, Rufus, Béjart, Chabrol, Fellag alors inconnu, Léo Ferré, un intime et un fidèle, ainsi que bien d’autres. Daniel Auteuil se plaît souvent à rappeler qu’il y a débuté à mes côtés…

Sa vocation ?

L’enjeu était de développer à Avignon un lieu théâtral vivant toute l’année au-delà de la période du Festival. Mission accomplie : il est ouvert au public onze mois sur douze !
L’activité principale reste la création, celle autour de laquelle toute mon équipe se mobilise. Des créations naissent chez nous, puis s’exportent dans le monde entier. Peu de villes françaises n’ont pas reçu un jour ou l’autre un spectacle en tournée proposé par Le Chêne Noir. Sur le plan international, la Compagnie a joué principalement à Moscou, dans l’un des plus prestigieux théâtres, Le Satyricon de Constantin Raikin, en Allemagne, au Théâtre national de Munich, en Pologne, en Suisse, en Italie, au Canada, etc. La création c’est aussi accueillir des artistes de dimension nationale et internationale, de manière à offrir une programmation de très haut niveau, un très large éventail de spectacles vivants : théâtre, musique, débat-rencontre. L’équipe est composée, entre autres, de formateurs comédiens professionnels qui animent dans ce même lieu des ateliers pour enfants, adolescents, adultes, mais aussi en milieu scolaire, carcéral ou hospitalier.
Votre conception du théâtre ?

J’ai toujours rêvé d’une fabrique de théâtre au sens le plus artisanal du terme. Le temps du théâtre est un temps partagé, une messe à corps présent, une catharsis, un acte magique, un espace sacré. Ce théâtre-là, je le veux s’inscrivant dans une réalité sociale : jouer dans la salle des fêtes d’un village rural, une maison de quartier de la banlieue d’Avignon. J’ai envie de me déplacer avec la troupe vers les autres, aller ensemble, public et artistes, chercher une partie commune : le théâtre. Et surtout accueillir ceux qui ne vont pas au théâtre, mettre en place une structure nomade et construire un répertoire : un théâtre public pensé pour un public nouveau, un théâtre de fête ! Le geste du théâtre est en perpétuelle gestation : il répond à la nécessité de sortir de chez soi, de rompre avec le quotidien, avec l’environnement cloisonné de la télé, de l’ordinateur et du magnétoscope. L’actuel repli sur soi donne l’illusion de s’ouvrir aux autres. Nous donnons rendez-vous aux spectateurs : ils viennent, s’assoient dans le noir et attendent que quelque chose arrive. Dans notre caverne, des êtres vivants parlent et racontent des histoires à d’autres êtres.

Vous présentez actuellement L’Avare au TEP. Pourquoi une énième version de cette pièce ?

Le thème de l’argent et du pouvoir m’a toujours intéressé. A cela s’ajoute une autre de mes préoccupations majeures : comment trouver un trait d’union avec mes contemporains ? Je me suis demandé comment je pourrais monter ce trésor du répertoire classique aujourd’hui. Dans notre société ultra-consommatrice, il est important de ne pas jeter à la poubelle ces grandes œuvres. Encore faut-il trouver un éclairage nouveau. Il ne s’agit pas d’idolâtrer Molière, mais de le respecter tout en le bousculant, le transposant dans le contexte d’aujourd’hui. Une idée s’est imposée : représenter Harpagon, non pas comme un grippe-sou vivant dans un taudis, mais comme un spéculateur environné d’écrans lumineux qui lui donnent les cours des principales places boursières. Notre Avare d’aujourd’hui est de la génération des Soros et Bill Gates : il pourrait très bien être à la tête d’une start-up ! Actuellement 200 multinationales possèdent 80 % de la fortune mondiale. Scandaleux, non ? Autant d’arguments qui me confortent dans l’idée que le théâtre doit impérativement garder sa capacité de révolte. Plus que jamais aujourd’hui, il faut prôner le théâtre citoyen.
Etes-vous internaute ?

Non, mais ça pourrait se faire ! J’ironise un peu dans ma pièce à propos d’internet, comme je me moque de ces cinglés de stock-options qui ont le monde à leurs pieds, mais je pense aussi que l’on n’a pas le droit de mépriser ces phénomènes d’identification auxquels tous les jeunes d’aujourd’hui se raccrochent. Moi qui appartiens à une génération contestataire, je m’entends souvent dire : « Vous avez fait 68, obtenu la révolution sexuelle, bref vous avez tout, il ne nous reste plus rien, nous les jeunes, excepté le sida et le chômage. » Terrible non ? Le multimédia m’intéresse (c’est aussi une véritable révolution), tout comme m’intéresse le rap, poésie actuelle de la rue. Enfin, certaines formes de rap ! Mais il est important de ne jamais oublier qu’avant ça il y avait Villon, Ferré… Je crois beaucoup en la transmission de la culture, de l’intelligence. En fait, ce que je stigmatise surtout, ce sont les puissants, ceux qui ont le pouvoir.

Avez-vous rencontré des difficultés particulières en montant cette pièce ?

Le cinquième acte est cauchemardesque : pratiquement injouable !

Qu’est-ce que vous aimez dans la mise en scène ?

Le fait de travailler avec des comédiens et de raconter une histoire. Ce qui me passionne vraiment, c’est l’écriture. Ma première pièce, La Paillasse aux seins nus, fut censurée en 68 (pour risque de troubles à l’ordre public). Dès lors, je n’ai eu de cesse que d’écrire en fonction des événements sociaux, des chemins secrets qui unissent les êtres, des scènes de la rue (Marylin, Sarcophage, Aurora, Miss Madona, Orphée 2000, La Barque…).

Des projets ?

L’un d’entre eux me tient vraiment à coeur : avec quelques artistes, professeurs de lycée, etc., nous allons créer Le Club des Trente, un théâtre itinérant : une grande yourte un peu comme les nomades que l’on inaugurera le 4 novembre prochain dans une banlieue dite difficile. Du théâtre de proximité comme je l’aime. Scoop : je reprendrai Ode à Canto, créée il y a cinq ans, qui fait se rencontrer Eric Cantona et Artaud ! Je travaille par ailleurs à l’écriture d’un film sur Artaud. Et puis, je suis très fier d’avoir été nommé tout récemment directeur du Festival de Gordes.

Les mots clés de votre parcours artistique ?

Sans hésiter : le rêve. Le rêve rejoint les hommes. J’affectionne tout particulièrement cette phrase de Démocrite, relevée récemment lors d’une lecture de Jacques Lacarrière : « Toutes les nuits, les hommes rêvent et ne se rendent pas compte en le faisant qu’ils réinventent l’humanité. »

Propos recueillis par

Au Théâtre de l’Est Parisien
159, avenue Gambetta – Paris 20e
Renseignements : 01 40 31 20 96
Jusqu’au 29 octobre 2000