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Quel chemin parcouru par Florence Chevallier depuis ses premiers autoportraits morbides ! L’artiste a d’abord renoncé à se photographier elle-même, pour mieux enfermer ses modèles et ses paysages dans des mises en scène savantes et strictes. Aujourd’hui elle est en train de s’affranchir des dispositifs qu’elle élaborait afin de se protéger du réel. Sa quête autobiographique semble vouloir se poursuivre sur le mode de la contemplation enfin sereine du monde. Rencontre avec un auteur passionnant à un moment déterminant de sa vie artistique.

Chronic’art : C’est une véritable saison Florence Chevallier qui débute : quatre expositions, un livre. Est-ce une manière de faire le point ?

Florence Chevallier : On ne peut pas toujours expliquer pourquoi à un moment donné les choses s’enchaînent. J’ai une première commande pour un centre d’art, tandis que Les Rencontres d’Arles me proposent pour la première fois d’animer un stage sur le paysage ; je travaille dans la photographie depuis 20 ans et c’est aujourd’hui que tout ça prend de l’ampleur ! Rien n’est acquis, mais effectivement, j’ai beaucoup de travail. Cela dit, la présentation simultanée de ces œuvres va amener, c’est certain, un travail de réflexion. Déjà, la série sur Casablanca était un moment crucial. Ce retour à la ville natale n’a été possible qu’au terme d’un important parcours psychique de règlement de comptes avec mon histoire personnelle. Cette exposition joue pour moi un rôle pivot. Tout est allé très vite : j’étais en octobre au Maroc. L’exposition s’est décidée en novembre, au vu des images. Je ne pensais pas avoir fourni un tel travail. J’étais simplement partie en repérage… La série Des journées entières a amorcé le mouvement. J’ai commencé à progresser vers le sud, à aller à Marseille et à m’intéresser au monde urbain. Et puis je me suis mis à photographier mes modèles de manière beaucoup plus libre, sans vouloir les installer dans une théâtralité comme auparavant. Une liberté nouvelle dans l’émotion et le mouvement a permis ce travail à Casablanca dans ces conditions de fluidité.

Pour cette série, on a l’impression que vous avez travaillé avec une technique plus proche du reportage, contrairement à vos réalisations précédentes, plus formelles, plus construites…

Non, mon dispositif est le même. Mais il y a peut-être plus de fluidité. Quelques images ont été faites dans la rue mais pour la plupart il s’agit de rencontres. Je ne peux pas revendiquer l’esthétique de la photo sur le vif, du reportage. Je tiens à un regard et à une temporalité inscrits dans mon imaginaire. Je n’ai pas de message à faire passer, pas de propos sur l’actualité. Le choix des images sur planche contact me permet aussi de déterminer celles qui entrent dans le cadre de ma représentation. Je me sens plus proche de la photo de famille que du reportage. Par exemple, certaines des photos de Casablanca ont été faites lors d’un mariage. C’est évidemment un cadre de photos de famille un peu théâtrales.
Dans le cheminement entre Noir Limite (collectif d’artistes actifs dans les années 80-90 auquel participait Florence Chevallier) et aujourd’hui, on a l’impression que vous êtes passée de références picturales et sculpturales à une influence plus cinématographique. On pense à Wenders, à Antonioni. Quel est le sens de cette évolution ?

La question du mouvement et du film me travaille depuis des années. Ne vais-je finalement pas arriver à faire de l’image-mouvement, du film, du son, du texte ? Mon travail se nourrit en permanence de cette réflexion. Il est possible que je parvienne un jour à sauter le pas. Mais je ne veux rien brusquer. Le dispositif de regard qui peut s’appliquer à tout mon travail est le travelling arrière : on part d’un point focal très proche du corps et de la pulsion. Mes premières images tournent autour de la sculpture, du désir, du corps féminin, du rapport à la mère. Au sein de Noir Limite, j’ai encore des propositions relatives au tourment, à la chair, à la sexualité, à la mort, bref, à la pulsion. Mon travail correspond au chemin qu’on fait pour s’éloigner de la pulsion et parvenir à un regard apaisé sur le monde, un peu détaché de soi-même. Le paysage demeure un miroir et je ne pourrais jamais dire que mon travail est documentaire : il est subjectif et autobiographique. Mon mouvement est double : je vais à la fois vers une plus grande autonomie individuelle et vers une plus grande porosité face au monde.
Mes images de Casablanca sont porteuses d’une énigme et de quelqu’un qu’on vient rechercher. Et ça, c’est toujours au centre des films de Wenders, dans L’Ami américain, ou chez Antonioni. Evidemment, on est aussi en plein dans mon histoire autobiographique. Et ces lieux-là représentent ce sentiment très fort de la disparition d’un être. Je ne suis plus dans la souffrance mais dans l’acceptation, le constat, même si demeure un peu ce sentiment de mélancolie. En même temps, ces paysages existent au présent. Les personnages présentés, ces Marocains, constituent l’autre partie de ma vie, de mon autobiographie, ils ont nourri mon imaginaire, mon affectif. Cette exposition me permet de poser des racines. Les photos de plongeoirs sont là pour affirmer une construction solide, une verticalité.

On a l’impression qu’il y a dans cette série une dichotomie : la vie est dans la ville tandis que les bords de mer sont abandonnés…

Exact ! C’est très nouveau car généralement mes images de nature sont très peuplées. Ici, le paysage est déserté mais on peut voir au loin, ce qui n’était pas le cas précédemment. Je choisissais des petits microcosmes très touffus qui là ont explosé. J’ai l’impression de faire historiquement un raccordement entre le temps et l’espace. Ces images montrent beaucoup le ciel, l’horizon est lointain. Pour moi, voir loin, c’est la possibilité d’envisager le passé. Donc être capable de considérer la perte d’une personne chère : en l’occurrence, mon père. Désormais, je peux l’envisager d’une manière non douloureuse, détachée.
Les diptyques sont chez moi une forme ancienne. Le paysage face au personnage est le lieu de ma solitude : c’est ma présence sans ma représentation. Depuis que je ne fais plus d’autoportraits, mais que je travaille avec des modèles, le paysage est mon miroir, le lieu de ma méditation.
Si on reprend votre travail depuis l’époque de Noir Limite, on s’aperçoit que vous êtes partie de choses très dures, très crues. Ensuite, il y a effectivement des séries très construites et là avec 1955, Casablanca, mais aussi avec Des journées entières, on sent que vous vous accordez une plus grande liberté…

Sans doute. Mon travail constitue une traversée de la psyché. Les apparentes ruptures formelles, stylistiques, sont nécessaires parce que la vie n’est pas linéaire et que je n’ai pas envie de m’enfermer. Je bouge, je change. Je suis devenue cette personne qui s’accorde la liberté parce que la souffrance n’est plus. Ce qui entrave la liberté c’est la souffrance, la douleur, l’inconnu du passé, tout ce qu’on ne veut pas envisager de notre histoire et tous les recouvrements qu’on fait pour ne pas la regarder en face. Avant j’étais toujours nourrie d’une inquiétude permanente. Aujourd’hui, je suis relativement apaisée.

Etait-ce votre premier retour à Casablanca ?

J’y étais déjà retournée en touriste. Un peu avec cette volonté maladroite de retrouver les lieux de l’enfance mais pas du tout dans l’esprit d’un travail artistique. Donc pour moi ça n’avait pas de valeur réelle. Le vrai voyage est toujours un voyage intérieur. Je ne vais pas chercher des souvenirs. La question est : comment moi, au présent, je me retrouve dans cette histoire ?

Vous parlez de paysage comme miroir. La ville est-elle aussi un miroir ?

Oui ! J’ai une fascination pour les façades des immeubles des années 20-30. Je retrouve cette architecture de mon enfance dans certaines villes, à Marseille comme à Casa. Esthétiquement, ces bâtiments sont d’une grande beauté. Le bord de mer a été aménagé par les Français à la même époque. J’avais envie de retrouver ces ambiances-là. J’ai des photos de famille où ma grand-mère pose devant un plongeoir. Ca fait partie de mon histoire. Parallèlement j’avais envie de photographier les jeunes générations. Et donc je suis partie douze jours en repérage dans l’idée de préparer un projet qui finalement ne se fait pas. J’ai passé mes journées à sillonner la ville. Mais les façades, c’est un peu dur ! Cette ville est aussi devenue très africaine. J’étais un peu perdue. Le bord de mer est devenu essentiel dorénavant. J’ai re-parcouru une histoire ancienne. Maintenant je ne sais pas du tout ce qui va advenir, je ne sais même pas si j’y retournerai. La boucle est bouclée, je m’interroge beaucoup. C’est la première exposition qui me demande de gros efforts pour assimiler les images.
Les images de bord de mer paraissent plus paisibles que celles de la ville.

Celles de la ville sont construites en diptyques, ce qui induit une tension, surtout quand l’une est peuplée et l’autre pas. On sent toujours deux espaces, deux temps qui se télescopent. C’est plus complexe pour le spectateur. Les paysages sont plus simples, plus graphiques et moins narratifs. Mais je laisse toujours un petit décalage entre les images. Une manière de signifier que moi-même je ne suis pas complètement « raccord ».
La différence entre les deux parties de ce travail tient au fait qu’en ville je mets encore en place un dispositif pour ne pas être complètement englobée dans le réel. Je ne veux pas être assujettie au réel ! Les stratégies que je mets en place dans mes différentes séries me permettent de déjouer l’effet d’adhésion au réel. Dans les bords de mer, je me laisse davantage aller à la réalité qui surgit. C’est l’une des caractéristiques de la psychanalyse que d’arriver à accepter la réalité sans chercher des moyens de la pervertir ou de la subvertir. Je parviens à simplifier mes dispositifs. A tourner autour d’un lieu plutôt que faire tourner le monde autour de moi. J’abandonne le côté démiurge du créateur qui veut absolument maîtriser son sujet. La liberté consiste à se dire : « voilà ce que j’ai en face de moi », à abandonner la théâtralité. Mais je crois malgré tout que l’humain n’échappe pas à la représentation.

Propos recueillis par

Les quatre exposition de Florence Chevallier :

1955, Casablanca
Galerie Les Filles du calvaire
17, rue des Filles-du-Calvaire
Paris 3e
Renseignements : 01 42 74 47 05
Jusqu’au 12 mai 2001

Des journées entières
Centre photographique d’Ile-de-France
107, avenue de la République
Pontault-Combault
Renseignements : 01 70 05 49 82
Du 12 avril au 10 juin 2001

Les Songes
Hôtel Scribe
1, rue Scribe
Paris 9e
Renseignements : 01 44 71 24 24
Du 19 avril au 25 mai 2001

Mes ports d’attache
Centre de photographie de Lectourne
5, rue Sainte-Claire
Lectourne
Renseignements : 05 62 68 83 72
Du 21 juillet au 2 septembre 2001

On peut également voir quelques images de Florence Chevallier sur le site de la galerie.
Le livre Enchantement est disponible aux édition Gina Kehayoff.