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A chaque édition, IDEAL se propose d’attirer l’attention sur un projet artistique nouveau et étonnant. L’an dernier, les danseuses extrêmement glamour et rock’n’roll du New Burlesque avaient enflammé le festival. Cette année, IDEAL mettait en exergue des micro-états qui trouvent leur fondement même dans une relation directe à l’art et la musique.

Vendredi 8

Les portes de la grande salle du LU s’ouvrent avec un poil de retard mais, de toute façon, nous ne sommes pas encore très nombreux… On a vite l’oeil attiré par la cahute du Groland, au milieu des chalets de bois réservés aux « micro-états », où se trouve déjà le Président Salengro et ses hommes (des gros bras !) autour de quelques cubis de vin. On s’approche. Il ne fait rien de spécial, le Président, pourtant ma copine est hilare rien qu’à le regarder… Le pouvoir trouble les femmes, ça semble se vérifier. Au loin, on entend Palestine et Conrad qui s’accordent… Rapidement, on saisit que, non, ils ne règlent pas leurs instruments mais ont bel et bien commencé leur concert !

Arrivés devant la scène, au milieu d’un parterre encore clairsemé, on découvre ces papes du minimalisme américain en pleine action : d’un côté Charlemagne Palestine, qui caresse imperceptiblement son piano Steinway, les yeux fermés, déjà très loin, et, de l’autre côté, Tony Conrad jouant de l’archet comme s’il tentait de scier son violon. Les deux compères ont aujourd’hui l’allure de paisibles retraités en route pour une bonne partie de pêche : chapeaux mous, vêtements amples, Tony Conrad a enlevé ses chaussures mais gardé son t-shirt Sonic Youth tandis que Charlemagne Palestine semble avoir pêché la plus belle chemise hawaïenne de sa garde-robe, qu’il rehausse d’une écharpe aux motifs d’éléphants. Peu importe l’allure de nos vieux briscards, une partie de l’auditoire imite déjà Palestine et écoute le concert les yeux fermés, afin d’être pris encore davantage par le son spectral et vibrant si particulier du pianiste. Après quelques temps, c’est Tony Conrad qui prend la main et conduit seul son violon dans des paysages étranges et oppressants. Il finit par être rejoint par un Charlemagne Palestine qui psalmodie ce qui, dans un premier temps, ressemble à du chant dyphonique mais s’avère simplement être sa façon de chanter… Très « libre », entre bourdon, ton nasal et chant indien. Quand ce long trip s’achève, les deux compères reçoivent une ovation nourrie et respectueuse, tant le répertoire a été spirituel et profond. C’est presque bluffant de les voir revenir et saluer en faisant les pitres, à la limite du comique troupier.

La suite allait s’avérer d’un autre acabit avec les tristes sires de S.O.S. Anthem, venus présenter l’hymne de State Of Sabotage (un des 4 micros-états présents à IDEAL) avec l’aide du chanteur de Fuckhead, l’autrichien Didi Bruckmayer. Il faut dire que leur présentation, dans le programme, foutait déjà un peu les jetons : « SOS est comme une présence spectrale dans les synapses de votre cerveau, un doigt posé sur le déclencheur de vos missiles personnels (…) SOS se désigne comme le révélateur du potentiel humain ». En clair, ça a donné près d’une heure de prog-métal balourdisé par les trips moyenâgeux de la mise en scène : les musiciens portent des tenues suggérant l’inquisition et parfois le KKK, passant même en ébrouant l’encensoir à certains moments pendant que Didi-la-Morose nous fait les gros yeux en y allant de sa grosse voix de méchant d’opérette. Seuls fait notable, les choristes sont des Nantais, recrutés pour l’occasion : je reconnais Alexandra d’Eodesse et une nénette souvent fourguée dans des plans de poésie sonore dont j’ai oublié le nom. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils ont l’air de se demander ce qu’ils font là… Et moi aussi… Je m’éclipse au sous-sol, découvrir The Art of Ping Pong Country ou un concept visant à renouveler le clubbing. Les instigateurs du projet, les Berlinois Renco Schuubiers et Bijan Dawallu, font tourner de vieilles galettes de country old school sur leurs platines pendant que les volontaires s’affrontent autour de tables de Ping Pong anormalement petites ou grandes. Bien sur, il y en a quelques-uns qui dansent aussi. L’ambiance est bon enfant, c’est un peu le chill out du Festival et ça repose de l’indigeste gâteau autrichien de tout à l’heure.

Quand je remonte à l’étage, le portraitiste officiel du Président Salengro, le bien nommé Fayo, invite qui veut à une visite commentée de ses croûtes, consacrées comme il se doit exclusivement à l’éternel représentant du Groland. Partout dans le cabanon, la tronche de Salengro s’affiche dans toutes les situations : ici le Président « écolo », bouchant de son doigt le trou dans la couche d’ozone, ailleurs, le Président « friand d’Art », dans sa période « cubiste » (il a donc une tête en forme de cube et le peintre Fayo fait une analogie avec les cubis de vin, ceux-là mêmes qui passionnaient le Président, un peu plus tôt). A la sortie, on tombe justement sur un Salengro assez entamé, qui tamponne à qui mieux mieux des Passeport pour Groland pendant que ses gens préparent une grande soupe populaire. Il fait ensuite une allocution de bienvenue (« Viendez au Groland ! ») s’achevant sur une communication pas banale : le Président déclare qu’il sera victime d’un attentat à Nantes, le lendemain soir, « vers minuit précise » et nous invite à assister à l’événement !
Il conclut sur un chaleureux « et que la Grolandaise coule à flots ! » (tout au long du festival, des bières frappées aux couleurs grolandaises ont été sirotées par les Nantais).

Mon passeport Grolandais en poche, je me dirige vers la scène où les quatre polonais de Mitch & Mitch prennent place. Les quelques morceaux que j’ai entendu sur le sampler du festival laissaient présager une country-surf-punk assez festive et, de fait, Crazy Mitch, Big Boned Mitch, Serious Mitch et Mrs Mitch font monter la sauce dès le premier morceau en encourageant la foule à se bouger sur leur country décalée. Le soufflet retombe aussi vite qu’il s’élevait tant ce groupe ressemble à un mauvais rip-off de Mojo Nixon, voire des Leningrad Cowboys. Seul la présence de Mrs Mitch, au sexe indéterminé, amuse un peu l’oeil mais on attend la suite… Allez, allons goûter la Grolandaise ! Au bar, avec Eva, on observe avec inquiétude un petit vieux : il a 70 ans au bas mot et erre dans la salle, un sac poubelle à la main, le pas hésitant… Peu de chance qu’il soit là pour IDEAL. A-t-il quitté un hospice ? Est-il SDF ? Au moment où on se décide à aller le voir, il est pris en charge par un videur…

Au moment où on croit retrouver le « show à caractère philosophique » de Peter Mlakar, un proche du groupe Laibach, c’est la tribune de Salengro qui est hissée sur la grande scène : re-belote, la même allocution que tout à l’heure, en plus avinée, avec une partie du public qui devance les répliques d’un Président à la langue chargée par la Grolandaise. Vite évacué, c’est le « spoken word » ésotérique de Peter Mlakar qui débute. Censé montrer « le mal que peut engendrer le cerveau de l’homme (…) au travers du Sexe pris comme matière et matériau radical », la performance du Slovène s’avère assez immédiatement imbitable malgré les sous-titres : le cheveux grisonnant, penché sur son texte, plus que voûté, les lunettes au bout du nez, nous sommes plusieurs à lui trouver une ressemblance frappante avec Jean-Pierre Raffarin (!) Très vite, il rattrape le Premier Ministre français dans les sondages d’impopularité : quelques énervés -et surtout des énervées, prêtes à en venir aux mains- du premier rang lui gueulent de quitter la scène, qu’il aille se branler ailleurs, etc. Il faut dire qu’à ses côtés, allongée sur une table gynécologique, gît une rousse entièrement nue, le sexe tourné vers l’avant-scène (on voit clairement que c’est une « vraie » rousse, hum…) dont la présence est justifiée dans le cadre de « la démonstration théorique de l’ensemble ». Même si on reconnaît là le goût de la provocation des collègues de Laibach, le discours de notre Raffarin slovène nous laisse à la porte, on le laisse donc se débrouiller avec sa « France d’en-bas » d’un soir, qui devient de plus en plus menaçante devant la scène.

Au bar, je croise, à ma grande surprise, le performer-plasticien caennais Joël Hubaut. Puis je réalise qu’il doit être là pour participer au show de son fils, Emmanuel (ex-Tétines Noires et LTNO), dont le nouveau groupe, The Dead Sexy Inc., joue demain soir… Il me dément tout ça : il est là en simple spectateur. Ok, ok…Dead Combo ayant déclaré forfait, c’est Mignon qui arrive sur scène. Présentée comme une émule de Peaches et des Chicks On Speed, la Française débarque armée d’un seul micro, court vêtue et masquée, pendant que les enceintes balancent un electroclash assez gras, virant sur le hard FM, unique support à ses chorégraphies aux intentions salaces. Tout est prétexte à changer d’accoutrement, les morceaux défilent, tout autant éphémères que les parures de la donzelle. Elle finit par être secondée par une petite goth au visage ensanglanté qui ne tarde pas à faire des étincelles, au sens propre (elle passe une meule sur son abdomen, couvert d’une plaque en fer : c’est assez joli) mais pas sens au figuré : leur electroclash a tout du Canada Dry alors je repars vers la Grolandaise. Pas convaincante, cette première soirée, malgré un début prometteur…

Près de la caravane de Jet FM, je croise Eva et Pascal, de The Brain et Puyo Puyo. Ils me présentent le volubile Alexandre Lazerges, de Technikart, qui se met en devoir de m’expliquer sa vision des antagonismes Chronic’art / Technikart, m’assène sa conviction du « oui » pour l’Europe et tant d’autres choses… Quelle verve ! Le problème, c’est que j’ai vraiment envie d’aller pisser avec toute cette Grolandaise alors je prends congé en lui laissant mon briquet comme gage de retour. Je reviens pour le show du new-yorkais My Robot Friend qui va être l’autre grand moment de la soirée : le frontman du groupe, Howard Robot, arbore un buste en néon, fait des étincelles dans tous les sens et envoie des tubes techno-pop survitaminés, à l’obsession Kraftwerkienne. Pendant qu’il chante, son micro-volant, équipé d’une caméra type chirurgicale, renvoie son visage puis sa cavité buccale sur un grand écran : on n’est pas très loin du « Théâtre ORL » de Vincent Juillard. Les titres se révélant efficaces, la piste s’anime. Les My Robot Friend deviennent pyrotechniques, toutes les métaphores coutumières des « hommes-robot » sont convoquées. C’est là que l’on voit le petit vieux de tout à l’heure qui débarque sur scène : tout à fait alerte, il sort des papiers chiffonnés de son sac poubelle et y va de son spoken word habité sur les hymnes technoïdes de My Robot Friend. Plus tard, Eva et Pascal m’expliquent que c’est un performer, habitué à créer le scandale, qu’il a 80 ans et qu’il s’appelle Bingo Bazingo. Je vois d’ailleurs Stéphane Hervé, des Dead Sexy Inc., tenter de décider Bingo Bazingo à participer à leur show du lendemain. Seulement, le pervers pépère est tout occupé à faire le beau auprès des quelques jeunes filles qui sont là. Il capte donc assez peu son attention. Je récupère mon briquet et rentre en me disant que la vieillesse n’est peut-être pas un naufrage, finalement…
Samedi 9

Quand j’arrive à la salle, mon pote Yannick me dit qu’il vient de voir Jean-Marc Ayrault, maire de Nantes et député socialiste, venu serrer la main du Président Salengro et de sa délégation Grolandaise. « On se demande qui est le comédien des deux ! » conclut-il. Histoire de ne pas faire la même erreur que la veille, on contourne Groland pour ne par rater le Balanescu Quartet. Alexander Balanescu, le fondateur du Quartet, est un type qui, dans le créneau de la musique contemporaine, réussit à faire le grand écart en collaborant autant avec Gavin Bryars et Philipp Glass que Kraftwerk ou les Pet Shop Boys. Respect ! Le quatuor commence son set avec un morceau qui a une assise surprenante, assez dub (mêlant batterie et boite à rythmes), qui est amenée par le percussionniste Steve Argüelles, invité pour l’occasion. Le son est assez moyen, c’est d’autant plus dommageable lorsqu’il s’agit de ce genre de répertoire. Alexander Balanescu introduit le morceau suivant en français : « maintenant un morceau plus… contrastant… » et commence un titre où je trouve que les interventions d’Argüelles plombent l’ensemble : les harmonies du Balanescu Quartet, avec ces rythmiques assez appuyées, prennent une allure quasi post-rock, franchement laides. Balanescu annonce qu’ils vont achever leur concert avec un long morceau du dernier album, Maria Tanase Project et on retrouve alors le Balanescu qu’on aime : subtil, riche, chatoyant. Petite déception lorsqu’ils quittent la scène : pas un seul morceau de Possessed, l’album où ils reprenaient, version quatuor, des titres de Kraftwerk… Mais les voilà qui reviennent, reprennent leurs instruments et envoient les premières mesures de The Model. Je ne devais pas être le seul à attendre ce moment puisque des applaudissements s’élèvent spontanément de la salle. C’est un vrai plaisir d’entendre ce titre live : ceux qui ne connaissent pas pourront toujours tenter de mettre la main sur cet album magnifique… et introuvable !

C’est l’heure des Dead Sexy Inc. et de leur projet « We had a dream… America », soit la mise en musique, en direct sur scène, d’un film qu’ils ont tourné cinq semaines durant en sillonnant les routes américaines, à la veille du duel Bush / Kerry. Le film a été monté en urgence à l’occasion du festival IDEAL à ce que m’a dit Joël Hubaut la veille. Le concert commence dans une veine glam-indus instrumental peu inspirée, pendant que les premières images défilent sur l’écran géant. En plus du duo Emmanuel Hubaut / Stéphane Hervé, on retrouve pourtant quelques musiciens honorables : Nicolas Repac (vu aux côtés d’Athur H), Paul Kendall (Nick Cave, Laibach, Depeche Mode). Les Dead Sexy Inc. se font oublier sur scène puisque la star, c’est le film, un road-movie qui tient un peu du film de vacances : en dehors des interviews d’américains lambda (du bon père de famille à la bimbo), on voit, ici, Stéphane Hervé qui fait un plein d’essence, là, Emmanuel Hubaut bouffant des chips, en plein trip narcissique avec la caméra… Je sais que, dans le lot, il y a aussi des petits passages où ils interviewent Maurice Dantec, Jonas Mekas, Thurston Moore ou Nick Tosches mais je peine à rester devant ce dispositif qui prouve difficilement son intérêt… Et puis cette « musique » ! M’éloignant de la salle, je les entends, un peu avant la fin du concert, quitter leur rôle de simple « bande-son » pour reprendre le Born to lose de Johnny Thunders. Un constat pour ce groupe qui, pour le moment, pratique un art en forme de name-dropping et de jeu éculé avec les clichés ?

Je tombe nez à nez avec un autre artiste / performer Caennais, Thierry Weyd. Là, je ne lui fait pas le coup du « tu participes au show ? », persuadé qu’il est venu voir la famille. J’ai bien tort puisqu’il m’annonce qu’il intervient en ouverture du prochain set, celui de Edvard Graham Lewis, le bassiste de Wire, une présentation du micro-état d’Elgaland & Vargaland. Bon, ben, à toute à l’heure… Quelques minutes plus tard, c’est bien le timide Thierry Weyd qui avance sur scène, en ouverture de ce projet au nom tarabiscoté : The Kingdom of Elgaland-Vargaland (National Anthem !). Armé d’un simple porte-voix de manifestant, il nous présente les lois régissant les royaumes d’Elgaland et Vargaland. En résumé : « chaque citoyen possède un pouvoir sans limite sur sa vie en harmonie avec ses propres modèles et idéaux, ainsi que le droit de vivre éternellement. Le plat national est les pâtes à l’huile de tournesol, sauce ketchup tomate et ail écrasé avec basilique, accompagné d’une Vodka-Coca ». Commence alors l’interprétation de l’hymne national « basé sur une marche suèdoise du 18° siècle » qui suivra quatre interprétations avec une orientation résolument expérimentale, à la filiation indus très froide (c’est la Suède, quand même !). Restant un peu à la porte de ce nouveau micro-état, je pars gérer mon interview du Reverent Beat-Man et de Christophe Salengro. Et puis… je ne veux pas rater l’attentat du Président de Groland.

Cet attentat devant se passer devant le Lieu Unique, « à minuit 15 précises », on est un bon paquet à endurer la fraîcheur nantaise pour être au meilleures places. Il y a un monde fou, la liesse populaire est incontestable : définitivement, les autres micro-états ne bénéficient pas du même impact que le Groland. Il faut dire que le message simplissime du Président (« Et que la Grolandaise coule à flots ! ») semble avoir été suivi à la lettre par les nantais. Benoît Delepine arrive sur le podium sous les applaudissements tapageurs du public et tente de calmer la foule par un balladuresque « Je vous demande de vous arrêter ! » bien senti. S’en suit une communication expliquant sa grande fatigue (comme tous les grands de ce monde, il à eu ce week end « 2 enterrements et un mariage… le contraire du film ! ») mais est ravi de participer au P8, soit « le sommet des 8 plus petits pays du monde ».
Bien entendu, il ne tarit pas d’éloges sur Groland et son chef de file (« Au Groland, on est tellement contents du pouvoir politique que, pour avoir quand même nos attentats et des terroristes compétents, on a été obligé de les fonctionnariser ! ») et s’étonne des coutumes françaises (« Vous nous faites bien rire avec vos 35 heures ! Chez nous, on a fait gaffe, on n’a pas inscrit le Travail dans la Constitution alors on ne travaille jamais plus de 8 heures »). L’auditoire boit ça comme du petit lait, pourtant, Delepine commence à s’inquiéter : il a beau délayer sa fin de discours, le Président ne montre toujours pas le bout de ses oreilles, pas plus que les terroristes ! La fonctionnarisation est-elle moins efficace qu’il ne le pensait ? Le Président arrive sous les hourras de la foule en délire, serre des louches du haut de sa voiture présidentielle. Les gros bras autour de lui sont plus vrais que nature. Arrivé à la tribune, il entame son allocution, parle de son attentat tout proche en espérant que « tout va bien se passer ». Puis, deux détonations, le Président est couvert par son service de sécurité. Des centaines de Passeports et d’autocollants frappés aux couleurs Grolandaises tombent du ciel. Le Président, visiblement ému, se relève, remercie le groupe terroriste et invite le peuple à reprendre une activité normale, en l’occurrence, »retourner au Bar » ! Retour au chaud.

Peu avant le très attendu concert des Einsturzende Neubauten, on me présente les trois Guys Never In, sympathiques garçons, dont l’un me fait cette remarque impatiente alors qu’on attend l’arrivée des Neubauten sur scène : « J’espère qu’il vont jouer leurs tubes ! ». Très « guy never in », cette phrase ! Devant mon air goguenard, il convient que les Neubauten ne sont pas à proprement parler un groupe à tubes. J’ai beau faire le mariole, je ne suis pas le mieux placé que lui pour parler des Neubauten : j’ai beaucoup écouté leur terrible premier album, Kollaps et une compile qui réunissait les premières années mais, pour en avoir entendu par ci par là, dans les années 90, j’ai l’impression que ce groupe est mort et enterré, artistiquement parlant, depuis plus de 15 ans. La seule vision du matériel des Neubauten sur scène suffit à assurer le spectacle : rien de très conventionnel, beaucoup d’instruments faits maisons -« fait chantier » serait-on tenté de dire, vu la provenance des matériaux : tube de canalisation, barres de fer, scie électrique- et une scène sur deux étages. Les cinq Neubauten entament toutefois leur set au marteau-pilon, avec un Blixa Bargeld très en voix et rentre-dedans. Il ne tarde pas d’ailleurs à montrer son mécontentement auprès du staff de la sono, qu’il visitera plusieurs fois, la bave aux lèvres : il a pas l’air facile avec le petit personnel, le Blixa ! Sans doute qu’il ne veut pas qu’on lui flingue son 25e anniversaire aussi. Il précise par d’ailleurs que « d’habitude on joue trois heures mais, là, on n’a qu’une heure devant nous », la salle siffle ce crime de lèse-majesté, ce à quoi Blixa conclue par un définitif « Ca nous oblige d’être très succinct et c’est très bien ». Le groupe semble très soudé, les morceaux très efficaces et le son des Neubauten, si unique est une découverte sur scène. Après une série de morceaux très énervés, on passe à des climats plus calmes mais toujours tendus. On restera scotchés devant la scène malgré quelques synthés à la laideur new wave par ici et l’évolution vers un set plus classique en fin de parcours. Le groupe, ovationné, revient pour un rappel tout aussi réussi. La salle est satisfaite.

Pas facile pour le Reverent Beat-Man, « prêcheur gospel-trash » de prendre la suite des allemands. Les gens se sentent en droit d’une pause légitime après cette sculpture auditive intensive. Pourtant, le show du Reverent, accompagné d’un guitariste slide et d’un percussionniste cheap (une boite de carton sonorisée), est dans une lignée rock’n’roll primitif des plus jouissives et confère à cette seconde partie de soirée une tendance certaine à la poussée d’adrénaline. Pour décrire l’art du Reverent, on peut convoquer les fous chantants du type Hasil Adkins, Legendary Stardust Cowboy ou tous ces groupes allumés que l’on trouve sur les compilations Desperate rock’n’roll. Dans un coin de la scène, on remarque la petite amie du Reverent, une nommée Scarlette Fever. Elle est assise sagement sur sa chaise, lisant un livre de prières, habillée en nonne, mais on sent qu’il va y avoir du feu sous la soutane tant ses yeux témoignent de malice. Et ce qui devait arriver arriva : prise de concupiscence à entendre la voix burinée du Reverent et son rock’n’roll à la testostérone, elle se lève, commence à danser, arrache ses vêtements, révélant des dessous pas très chics mais assurément chocs. Elle commence une danse qui ne laisse plus aucun doute : cette fille-là est perdue pour l’Eglise. Mon voisin, Nicolas, du groupe Felix Hans (meilleur folk band de La Baule !) désigne la danseuse et commente : « Chez moi, on appelle ça un joli petit loukoum « . Comme quoi, on peut faire partie d’un groupe élégant tout en étant un goujat ! Toute à sa mission d’évengélisation, Scarlette Fever finit de faire monter la température générale et la salle se rempli à nouveau : même du bar, on sent qu’il se passe quelque chose a priori. Sur un morceau où le Reverent, catégorique, répète « You break my heart ? I brake your back ! », elle enlève encore quelques tissus : sous sa culotte rouge pailletée, quelque chose d’encore plus petit et sous le soutien-gorge, elle ne porte que deux petites rondelles rouges aux mamelons, reliés à des pompons de même couleur, qu’elle se met en devoir de faire tourner comme des hélices au cours d’une danse encore plus endiablée. On sort complètement essorés de ce show de Vaudou burlesque. Le temps de se reprendre un peu, c’est le Dj Viennois Christopher Just qui fait dégouliner les notes de la B.O. de La Boum sur nous… Un peu interloqués, on reste à deviser devant le bar. Quelques instants plus tard, pourtant, à l’invitation d’une demoiselle, on ira quand même s’achever sur la piste puisque le Dj a rectifié le tir avec un set electro pop des plus efficaces…

Lire le compte-rendu du Festival IDEAL 2004