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5
sur 5

Le phénomène de ce début d’année est sans conteste Antony, flanqué ou non de ses Johnsons. Les fans du cultissime David Tibet avaient déjà connaissance de l’existence du bonhomme depuis quelques temps, tant le leader de Current 93 a fait de prosélytisme autour de cet imposant poulain : concerts communs, split-singles, parution du premier album d’Antony sur son propre label, World Serpent.

Si le public de Mr Tibet a du goûter le décorum gothico-romantique d’Antony (fascination pour le morbide et l’ange du bizarre), il a du faire un peu la grimace face à son hybridation curieuse entre Glam millésimé (pas mal de Brian Ferry, version Roxy, un peu de Peter Hammil), raffinement soul (la voix d’Antony rappellera à certains Nina Simone, à d’autres Karen Dalton) et une sexualité trouble et tonitruante (mention spéciale, ici, à l’ambigu Fistfull of love). Alors que son premier album révélait un talent d’auteur et d’interprète incontestable, que venait parfois plomber quand même une propension à des orchestrations « borderline », ce I am a bird now le voit s’envoler vers des contrées plus séduisantes car souvent plus nues, tout justes habillées d’un voile de piano, en suspension, comme sur l’inaugural Hope there’s someone où Antony se demande si quelqu’un prendra soin de lui lorsqu’il sera mort. Change pas d’ambiance, mon petit oiseau… Des réminiscences de l’ambiance « cabaret » du premier album resurgissent bien ici et là (Man is the baby et ses cordes douloureuses, jamais très loin du Berlin de tonton Lou), mais sont contrebalancés par des climats plus aérés (My lady story ou Bird girl). Lui qui pouvait effrayer ou même irriter jusqu’ici, à cause d’une certaine mise en scène de son étrangeté, joue la carte du premier degré assumé, plus heureuse, et nous emmène dans son univers transgenre, androgyne, qu’il soit seul (ce For today I am a boy qui finit comme une incantation magique, une prière de possédé) ou accompagné : un Boy George « grand frère » (ou « grande soeur », on ne sait plus) lui passe le relais du bâton « troisième sexe » sur l’émouvant duo You are my sister. C’est à peine si l’on soupçonnait l’ex-Culture Club capable de balancer autant de sentiment, d’habiter avec autant d’incarnation cette histoire de faux-jumeaux mais véritables « soeurs » (même séparées par une ou deux décennies) : sa voix patinée par les années lui confère la puissance d’une diva black.

Les featurings prestigieux se succèdent, d’ailleurs, d’un Lou Reed respectueux et humble (à souligner tant c’est inhabituel), le temps d’un Fistfull of love unique et torride, à un Rufus Wainwright bucolique (What can I do ?), en passant par les jérémiades inutiles de Devendra Banhart sur Spiralling. On se prend presque à les trouver accessoires tant ces nouvelles chansons et leurs interprètesse suffisent désormais à eux-mêmes : l’écueil du second album, si fréquent, est plus qu’évité et I am a bird now ressemble à un essai transformé pour Antony & The Johnsons. Un disque tel que celui-là tutoie les grands chapitres de l’histoire d’une certaine pop ambitieuse et hors norme, des pages écrites par Scott Walker, Roy Orbison ou Lou Reed, recopiées par Bowie, Marc Almond ou d’autres. Ceux qui ont entendu l’appel d’Antony savent déjà qu’ils vont suivre son chemin aussi longtemps qu’il lui plaira. Les autres suivront plus tard.